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Nora Seni « L’importance de la Libye pour la stratégie de la Turquie à l’ère Biden »

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Communication de Nora Seni au colloque « La géopolitique des Frères musulmans« , l’Assemblé Nationale, le 14 juin 2021

in. Colloque « La géopolitique des Frères musulmans » Assemblée Nationale, Palais Bourbon, le 14 juin 2021

L’importance stratégique de la Libye pour la Turquie à l’ère Biden. Nora Seni

Pendant que nous sommes réunis ici le président turc s’entretient avec Jo Biden. Il s’agit d’une rencontre qui infléchira durablement l’orientation de la politique turque, à l’étranger comme sur la scène domestique. Sur la table des négociations et par ordre d’importance décroissante, la question des S-400 et les ambivalences de l’appartenance de la Turquie à l’OTAN, le démantèlement de l’Etat de droit en Turquie. Parmi les priorités de Ankara, un enjeu de taille mais peu évoqué par les médias, la pérennisation de la présence turque en Libye.

Ici une courte digression sur l’importance stratégique de la Libye pour la Turquie :  Ankara a passé un double accord en novembre 2019 avec la Libye, redessinant les zones de juridiction en Méditerranée et donnant à la Turquie l’accès à des espaces maritimes revendiqués par la Grèce et Chypre. La Turquie espère pallier ainsi à son éviction des accords de construction de pipe-line qui amènent en Europe le gaz naturel des gisements du Leviathan (Israël) et de Zohr (Egypte) et qui impliquent outre Israël et l’Egypte, la Grèce, Chypre et l’Italie.

Le second volet de l’accord scellait une coopération militaire entre la Turquie et le gouvernement de Fayez el-Sarraj, ce qui a permis à Ankara d’envoyer mercenaires et drones qui ont contribué au recul des forces du Maréchal Haftar lors de la bataille de Tripoli.   Depuis, la Turquie n’a eu de cesse de renforcer sa présence militaire et économique dans le nord-ouest  du pays.  On y dénombre deux bases militaires dont une navale, dans le port de Misrata et environ 3000 mercenaires syriens, un système de fusées à courte et moyenne portée installées sur des lieux stratégiques hors de Tripoli. La Turquie a même préparé le plus grand aéroport de l’ouest libyen, El Vatiya, à pouvoir accueillir des chasseurs bombardiers F-16.

Ceci sans compter la proximité de l’actuel chef du gouvernement provisoire M.Dbeibeh dont Erdogan soutient activement la candidature aux élections libyennes de décembre 2021. Les entreprises turques se pressent déjà au portillon pour prendre part à la reconstruction de Tripoli, la construction étant un secteur dans lequel excellent le savoir-faire des Turcs. 

Après avoir ainsi investi militairement, diplomatiquement, économiquement la Turquie ne semble pas encline à quitter ce qu’elle a acquis en Libye.

En quoi cette question est-elle liée à celle de des Frères musulmans ?

La Turquie sait pertinemment qu’il ne lui sera guère possible d’assouvir cette ambition sans  -sinon l’accord, du moins la levée des obstacles imposés par l’Egypte.    Or, l’Egypte est bien cet ancien centre de la confrérie des Frères musulmans, leur ancien siège social. Ceci jusqu’au coup d’État du général Al-Sissi en 2013. L’Égypte aura alors cédé ce rôle de protecteur/mentor des Frères à la Turquie.

Le prisme de la Libye pour analyser les relations Frères musulmans-Turquie me semble tout à fait approprié. Je fais l’hypothèse que ce sera au sujet la Libye que se noueront et dénoueront les tensions entre l’axe Turquie-Qatar d’une part et celui de l’Egypte, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis de l’autre.

L’arrivée de Biden à la Maison Blanche a été le plus spectaculaire game changer sur la scène du monde ces dernières décennies. America is back signifie pour Erdogan qui a perdu en Trump un protecteur, que désormais il ne pourra plus persévérer avec autant d’aplomb dans sa stratégie expansionniste et dans l’impunité avec laquelle il a pu transgresser et envoyer aux gémonies ses alliances traditionnelles. Il a désormais besoin de montrer aux yeux des États-Unis comme de l’Europe qu’il dispose d’alliés régionaux, et que ses initiatives ne sont pas porteuses de tensions nouvelles, et même qu’elles peuvent contribuer à la cohésion et à la stabilité.

D’où l’offensive de charme qu’Ankara déploie depuis plusieurs mois auprès du gouvernement égyptien et de l’Arabie Saoudite pour une normalisation des relations, notamment turco-egyptiennes, relations  des plus tendues depuis 2013 et le coup d’Etat d’Al-Sissi qu’Erdogan accuse d’occuper illégalement le pouvoir. Il a publiquement promis de ne plus jamais remettre le pieds au Caire. Depuis deux mois Ankara envoie émissaires de bonne volonté et ministres au Caire qui négocient les conditions de cette normalisation.

Parmi les préalables que pose l’Égypte figure en première place le retrait des troupes turques du territoire libyen et l’arrêt du soutien d’Ankara aux Frères musulmans. L’Égypte demande aussi l’interdiction des chaînes de télé fréristes qui émettent depuis Istanbul où ils ont élu domicile. Le Caire souhaite l’expulsion de deux réfugiés politiques Alaa Al Smahi et de Yahya Moussa qualifiés de terroristes par l’Égypte .  

Ankara a déjà obtempéré en contraignant trois des chaines égyptiennes les plus importantes qui émettent depuis Istanbul, Al Watan TV, Al sharq TV et Mekameleen,  véritables outils de propagande, à cesser leurs émissions critiques de l’actuel régime égyptien. Cela a inquiété la communauté de quelque 30 000 égyptiens installés à Istanbul après avoir fui l’Egypte d’Al-Sissi. Des rumeurs circulent faisant état de l’expulsion de 9000 membres de cette communauté sans que cela n’ait été confirmé.

Ainsi, là est toute la question : jusqu’où la Turquie est-elle prête à sacrifier ses relations avec la confrérie pour assouvir son ambition libyenne. Pragmatique, Erdogan a montré qu’il pouvait, qu’il savait opérer des volte-face plutôt vertigineux. Il a pu en décembre 2020, après une année où il a conseillé Emmanuel Macron de consulter pour sa santé mentale et traité Mme Merkel de nazi, déclarer, comme si de rien n’était, qu’il considérait  l’avenir de la Turquie au sein de l’Union européenne,

Le président turc est capable d’abandonner son rôle de soutien et de protecteur de la confrérie frériste s’il jugeait cela utile à sa politique .

La proximité d’Erdogan avec les Frères n’est pas affaire de conviction religieuse  mais d’opportunité politique. Certes la mouvance de l’Islam politique dont Erdogan est issu défend les mêmes idées que celles prônées par la doctrine d’Al Banna : la prise du pouvoir pour l’instauration d’un État islamique obéissant à la charia, l’anti-occidentalisme, la takkia, la dissimulation des objectifs précis du mouvement etc.  Cependant Necmettin Erbakan, le mentor d’Erdogan et fondateur du parti islamiste le Refah, a tenu plutôt à distance les Frères musulmans considérés différents parce-que arabes. En créant son propre parti, l’AKP, Erdogan a rompu ses liens avec le Refah sans jamais renier sa vision de la démocratie qu’il qualifiait de « tramway dont on pouvait descendre une fois le but atteint ». Quelques années après être arrivés au pouvoir et avoir eu le temps de se voir refuser l’accession, un jour, à l’Union européenne Erdogan a mis en place une politique d’islamisation par le bas, notamment par l’éducation, et par l’ouverture de milliers d’écoles coraniques, non mixtes où les petites filles sont voilées à partir de 9 ans. Erdogan a déclaré souhaiter l’émergence d’une jeunesse religieuse et vindicative, haineuse (dindar ve kindar). Jusqu’en 2013 le parti d’Erdogan a été soutenu par la confrérie des Gülenistes fondée par ce prédicateur, Fethullah Gulen,  vivant aujourd’hui en Pennsylvanie. L’opportunité de l’alliance avec les Frères musulmans s’est présentée au même moment où le puissant soutien des Gulenistes se transformait en inimitié suivi de rupture violente.  C’est après la chute de Mohamed Morsi, justement en 2013, qu’Erdogan a commencé à faire le salut de l’Ihvan avec le signe rabbia, les quatre doigts.

En 2019 Erdogan livrait son analyse personnelle du retard des pays musulmans par rapport à l’Occident : « Nous avons oublié la tradition qui était la nôtre de nous concerter entre musulmans et avons cherché les solutions à nos problèmes auprès des capitales occidentales. Il est temps que l’umma se ressaisisse ». Il poursuivait en déclarant qu’il chargeait son proche collaborateur Adnan Tanriverdi, -le même personnage fondateur et patron de SADATE, l’organisation des mercenaires que la Turquie déploie par le monde-, de s’atteler à un projet de constitution commune aux pays musulmans et dont la langue, concédait-il, pouvait être l’arabe. C’était un pas de plus vers le projet frériste. C’était fin 2019. Aujourd’hui à l’ère Biden on peut sans doute créditer Erdogan de renoncer sinon à sa stratégie expansionniste du moins à sa posture anti-occidentale et à la rendre moins visible.  

Je finirai avec un point sur les liens de la Turquie avec le Qatar, liens qui semblent s’être développés sur le versant financier-économique et militaire. La Turquie dispose aujourd’hui au Qatar d’une base militaire qui héberge quelque 5000 soldats turcs. Après l’embargo imposé à ce pays en 2017 par la coalition anti-Frères musulmans d’une huitaine de pays arabes menés par Riyad, Doha a évité l’étranglement grâce aux approvisionnements par avion et par navires turcs et iraniens. En 2018 lors d’une des multiples crises financières touchant la livre turque le Qatar a injecté 15 milliards de dollars dans l’économie turque. En 2020 la situation économique aggravée par la pandémie, la livre turque s’effondre une nouvelle fois. La Turquie vend alors 10% de ses actions de la Bourse d’Istanbul au Qatar. Le Fond Souverain Turc en détient les 80%.

On peut imaginer que lors de son entretien avec Biden Erdogan négociera la possibilité d’avancer dans son projet libyen. Il témoignera de son attachement à l’OTAN en proposant de maintenir quelque 2000 soldats turcs en Afganistan. Mais pourra-t-il aller plus loin, notamment en se détachant de la mouvance frériste qui induit soutien au Hamas et inimitié contre Israël, postures contrariées par les accords d’Abraham initiés par Trump et sur lesquels Biden ne reviendra pas,  accords entre les Emirats Arabes Unis et Bahrein d’une part et Israël de l’autre. La Turquie pourra-t-elle amorcer le rétablissement de l’État de droit sur sa scène domestique conformément à ce que ne manquera pas de lui suggérer le président Jo Biden, sachant que le périmètre d’action d’Erdogan est limité par son allié au pouvoir, le parti ultra-nationaliste d’extrême droite, le MHP, parti du mouvement national.

14 juin 2021

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