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Le Monde, 3 septembre 2021, Sevin Rey-Sahin

Le site Internet « Tu ne marcheras pas seule » publie les témoignages de jeunes femmes qui ne veulent plus porter le voile et aspirent à s’émanciper de leur milieu conservateur. Quatre d’entre elles racontent.

Defne (tous les prénoms ont été modifiés) fonce vers le terrain vague. « C’est un raccourci », assure-t-elle. Ce champ où l’on distingue à peine les hautes herbes, trou noir qu’il faut traverser pour atteindre plus rapidement son bar préféré. Il est 23 heures passées. Defne est pressée, elle a beaucoup de retard à rattraper. Toute sa jeunesse.

Fille d’imam, voilée depuis ses 13 ans, elle s’est enfuie de chez elle il y a un an, à l’âge de 19 ans, pour prendre les raccourcis qu’elle veut dans la tenue qu’elle veut. Ce soir de juillet, en crop top sans manches et jeans slim, dans ce coin sans lumière d’Andrinople, ville turque proche de la frontière bulgare, elle n’a pas peur. « Je n’ai plus rien à perdre », lâche-t-elle. Et ta vie ? « Elle ne vaut rien de toute façon », affirme-t-elle sans plainte aucune.

Aînée d’une fratrie de trois, Defne grandit dans l’amour de la religion dans une ville balnéaire du sud de la Turquie. A la mosquée, autour d’une collation, son père imam parle d’amour et de respect aux jeunes des quartiers. Le soir, il rentre avec des magazines scientifiques pour juniors. La mère lit Tolstoï, regarde des séries américaines avec sa fille. Lorsque Defne a 12 ans, les parents déménagent à Konya, la ville la plus conservatrice de Turquie. Inquiet des qu’en-dira-t-on, son père n’est plus le même. Sa mère cache les magazines et les livres dans des boîtes à chaussures, à l’abri des regards. « Mes parents se sont radicalisés.

Avoir un père imam, là-bas, c’est comme être premier ministre, tu dois représenter la religion, être digne d’elle », explique-t-elle.

« Adieu, je me tue »

Sauf que, très vite, Defne se met à questionner cette religion. Elle veut aller dans un lycée mixte, enlever son voile, s’habiller comme toutes les filles de son âge, ces filles pour qui elle commence à éprouver de l’attirance. Elle se découvre pansexuelle vers 18 ans, après une histoire avec une fille puis un garçon. « Au début, je me pensais lesbienne, je me disais que c’était impossible, que ça me passerait », confie-t-elle. Ça ne passe pas. « J’ai vite compris que je ne voulais pas d’une vie comme celle de mes parents », affirme Defne.

Elle joue son rôle de fille d’imam à la maison. Mais, dès qu’elle s’éloigne de son quartier, elle range son voile dans son sac, pour sortir son pantalon. Sa mère, qui le pressent, lui dit : « Toi, tu vas nous attirer des ennuis. » L’été dernier, juste après le bac, ses parents lui font comprendre qu’elle ne pourra jamais quitter Konya, même si elle est reçue dans la meilleure des universités du pays : ils veulent qu’elle reste auprès d’eux. C’en était fini de ses rêves et de ses projets. Que faire ? Se tuer ou s’enfuir ?

Un soir, après une journée de larmes, Defne appelle un ami. « Adieu, je me tue », lui dit-elle. « Si tu n’as plus rien à perdre, fuis, montre l’exemple à toutes les autres qui sont enfermées comme toi », lui conseille son ancien camarade de classe. Il lui parle d’un site Internet où elle peut demander de l’aide.

Fondé en 2018 par cinq femmes de 23 à 28 ans voilées ou anciennement voilées, le site turc Yalnızyürümeyeceksin (« Tu ne marcheras pas seule ») publie les témoignages de jeunes femmes qui souhaitent se découvrir la tête mais n’osent en parler à personne. Toutes les lettres racontent plus ou moins la même histoire : des filles voilées dès leur plus jeune âge qui, à l’adolescence, veulent suivre un chemin loin des pressions parentales. Sur Snapchat, Instagram, Twitter, toutes découvrent la vie des autres filles de leur âge. Beaucoup se créent une identité virtuelle pour exister comme elles le voudraient.

En parallèle, elles lisent d’autres livres que le Coran, prennent conscience du patriarcat, des inégalités entre sexes, découvrent comment la religion les étouffe tandis qu’elle laisse libres leurs frères et pères. Depuis son lancement, Yalnızyürümeyeceksin a publié 1 200 témoignages alors que ses fondatrices s’attendaient à en recevoir quelques dizaines à peine. « Dans ce milieu-là, quand tu veux te dévoiler, tu te crois anormale, tu as peur du jugement, du rejet. Tu ne peux en parler ni à ta sœur, ni à ta cousine, ni à ta copine, toutes issues du même milieu que toi », affirme Selime, 28 ans, l’une des administratrices.

Depuis deux ans, Yalnız yürümeyeceksin a ouvert un serveur Discord, privé et sécurisé, sur lequel les membres peuvent discuter en direct par écrit ou par messages vocaux. « Les filles voulaient entrer en contact avec d’autres comme elles pour ne plus se sentir seules », explique Ayşe, une des fondatrices. Le forum compte aujourd’hui plus de 300 membres actifs. C’est ici que Defne postera un message deux semaines avant son départ.

« Bonjour tout le monde, j’ai 19 ans. Dans trois semaines, je vais partir de la maison où je vis sous une pression constante. Je ne sais pas où aller, je veux gagner ma vie. J’ai besoin de vos conseils. » Après une discussion sur la chaîne vocale, Yaprak, l’une des administratrices, lui propose de l’héberger chez elle, à Gebze, à 650 kilomètres de Konya. Le 17 juillet 2020 à 8 heures du matin, Defne part de la maison de ses parents avec un billet de train dans la poche, deux pantalons dans son sac et son oreiller vert sous le bras.

Protéger les hommes de leurs désirs

Un mois avant, dans le quartier de Fatih, à Istanbul, une autre fille de 20 ans empruntait la même voie. Melis est née à Carsamba, l’épicentre des rigoristes islamistes de la confrérie Ismail Aga. Dans ce microquartier, sur cette colline à l’écart du centre, Istanbul change de visage. Les seules librairies sont religieuses, les tailleurs exposent des tchadors noirs, la tenue que portent toutes les femmes, accompagnées d’hommes enturbannés, suivies par des écolières de noir vêtues.

Melis a fréquenté les cours coraniques de la confrérie dès l’âge de 4 ans, elle en a porté le voile épais et noir. A 19 ans elle est devenue professeure d’arabe dans ces mêmes internats où elle a étudié, où on lui a appris à bien se couvrir jour et nuit pour protéger les hommes de leur désir incontrôlable. A Carsamba, Melis a été privée d’amis, de musique, de livres, d’études, de vie.

Puis, le 13 juin 2020, battue par sa mère avec un rouleau pâtissier pour avoir osé la contredire, Melis est partie, le visage en sang. « Elle avait l’habitude de me taper, mais là elle voulait me tuer », confie-t-elle en marchant près de son ancien appartement. Ce soir-là, alors que la violence cesse pendant quelques instants, elle appelle la police. A l’équipe d’intervention, la mère, derrière la porte close, hurle : « C’est une erreur, il n’y a pas de ça chez nous. »

Quelques heures plus tard, cachée dans les toilettes, Melis demande à un ami rencontré sur Internet de rappeler les forces de l’ordre et d’insister si sa famille n’ouvre pas. « La deuxième fois, ma mère les a accueillis. Elle leur a dit que j’étais déséquilibrée depuis que ma meilleure amie s’était suicidée. La police m’a demandé de m’excuser et de clore l’histoire. Mais j’ai tenu bon, j’étais en train de saigner car mon frère venait lui aussi de me frapper et j’ai dit que ma vie était en danger », révèle-t-elle.

« Toute ma vie, j’ai imaginé que le sol allait m’engloutir le jour où j’enlèverais mon voile, que Dieu me punirait sur place. Il ne s’est rien passé. J’ai senti le vent à la racine de mes cheveux, je suis devenue moi. Tout m’a semblé plus simple. » Melis

Melis quitte le domicile familial cette nuit-là avec un sac et des bleus sur le dos. Privée de ses rêves, battue elle aussi chaque soir, sa copine s’était tuée il y a déjà deux étés. Melis vivra pour elles deux. « C’est un miracle que je sois en train de te parler, que je ne sois pas morte, que je ne sois pas devenue une pute. Pour mes parents, il s’agissait des deux seules possibilités qui m’attendaient. »

De retour à Carsamba un an après son départ, ses courts cheveux bouclés au vent, en jeans slim noir, chemise beige près du corps et accompagnée d’une journaliste étrangère, Melis voulait montrer ce miracle aux siens. Surtout à son père, maire du quartier, homme respecté de toute la confrérie, qui, six mois après sa fuite, lui a écrit : « Je veux bien te voir mais avec ton tchador. Me balader avec une femme non voilée ? As-tu perdu la tête ? Suis-je ton maquereau, moi ? » Ce qui devait arriver arriva. « C’est lui », chuchote-t-elle en pointant du menton une silhouette. Elle est passée devant lui, leurs yeux se sont croisés. Melis a continué sa route. Elle ne sait pas s’il l’a reconnue dans cette tenue qu’il ne lui a jamais connue.

Melis a porté le voile intégral à 10 ans. Dès qu’elle a eu ses règles, la proviseure de l’internat coranique a appelé la mère. Le moment était venu. Le grand frère a apporté le tissu noir. Melis l’a enfilé dans les toilettes, les yeux pleins de larmes. C’en était fini du temps de l’innocence. Terminé le parc, la balançoire.

Dans cette secte où tout est interdit pour les filles, chaque geste de travers est l’assurance de brûler en enfer une fois la puberté atteinte. A l’adolescence, Melis n’a plus voulu de ce voile intégral. « J’avais honte. J’étais le symbole d’un islam radical, une religion sur pattes, un panneau publicitaire. Je ne voulais plus être la fille voilée, je voulais être Melis, avoir un prénom », détaille-t-elle.

Le lendemain de son départ, juste avant de prendre le bus pour une ville où l’attend un copain rencontré sur Internet, Melis a retiré sa tenue dans les toilettes du premier centre commercial trouvé sur son chemin. « Toute ma vie, j’ai imaginé que le sol allait m’engloutir le jour où j’enlèverais mon voile, que Dieu me punirait sur place. Il ne s’est rien passé. J’ai senti le vent à la racine de mes cheveux, je suis devenue moi. Tout m’a semblé plus simple », assure-t-elle assise en tailleur sur le sol du salon étroit d’Ayşe.

Melis ne sait pas si, sans Ayşe ni le Discord, elle aurait réussi tout çaHébergée pendant quelques mois chez le copain, elle se retrouve à la rue à la suite d’une dispute. Une connaissance lui parle alors de ce « site où il y a d’autres filles comme elles ». La jeune femme se connecte et écrit « bonjour @toutlemonde, j’ai fui mes parents et leur religion, l’homme chez qui j’ai trouvé refuge était toxique. Je n’ai nulle part où aller, qui peut m’aider ? » Aucune notification, personne pour répondre à son désespoir.

Melis s’énerve : « Je croyais que j’étais sur un réseau d’entraide, je ne comprends pas, personne ne peut aider une victime ici ? », écrit-elle. Face à son indignation, Ayşe lui propose de passer sur la chaîne vocale. Une vingtaine de filles se connectent pour écouter son histoire. Quelques jours plus tard, la fondatrice du site l’accompagne à un foyer pour femmes et lui prête un peu d’argent.

Un complot étranger

Pour soutenir financièrement d’autres femmes comme Melis, Yalnız yürümeyeceksin est devenu une association cette année et reçoit des fonds de l’ONG bruxelloise EuropeanEndowment for Democracy. Les montants sont confidentiels tant les cinq fondatrices ont peur d’être prises pour des suppôts de l’Occident. En janvier 2019, lorsque, sur Twitter, des femmes publient des photos d’elles avant et après avoir retiré le voile avec le hashtag #10yearschallenge, Tu ne marcheras pas seule occupe l’actualité turque.

« Les médias pro-gouvernementaux ont dit qu’il s’agissait d’un complot mené par l’étranger. Leur preuve était la grande qualité littéraire des lettres publiées, comme si les femmes des familles religieuses ne savaient pas aligner deux mots sans faire de fautes », se désole Ayşe. Dans la Turquie de RecepTayyip Erdogan, remettre en question le voile revient à critiquer le gouvernement. Ce tissu est devenu l’étendard que brandissent les conservateurs face aux laïcs.

Ces derniers avaient interdit le foulard islamique dans la fonction publique dans les années 1980 puis à l’Université en 1997, après un coup d’Etat. Arrivé au pouvoir en 2002, l’AKP (Parti de la justice et du développement) ne remet pas immédiatement en question ces interdictions. Ce n’est qu’à partir de 2010 qu’Erdogan autorise le port du voile d’abord à l’Université puis dans la fonction publique et, plus récemment, dans la police et l’armée. En parallèle, le président œuvre pour l’islamisation de la société à coups de constructions de nouvelles mosquées, d’écoles coraniques ou de lycées pour imams.

Alors que l’islam sunnite n’a jamais été aussi visible dans l’espace public, les Turcs se disent de moins en moins pratiquants. Selon un sondage de l’institut d’étude de l’opinion publique Konda publié en 2019, 53 % des Turques portent le voile, soit seulement 1 % de plus qu’en 2008. Cette même étude indique que les femmes portant le türban, un voile islamique plus strict, a baissé de 13 % à 9 %.

A 1 500 kilomètres, à Erzurum, une ville conservatrice à la frontière arménienne, Yağmur se raconte derrière son écran de téléphone. Elle chuchote pour que ses parents ne l’entendent pas. Elle a 21 ans. Enfant, elle aimait la religion. A chaque sortie d’école, à chaque vacance scolaire, Yağmur va à la mosquée en face de chez elle pour apprendre le Coran. Elle y retrouve ses copines de quartier.

En attendant l’imam, les enfants glissent le long du garde-corps de l’escalier qui mène à la salle de prière. A 9 ans, la mosquée est juste une autre cour de récréation. A 12 ans, elle décide de devenir hafiza. Plus la fille est pieuse, plus son père est fier d’elle. Gardiens du Coran, le hafiz et la hafizaconnaissent les 100 000 hadiths par cœur, ils peuvent réciter n’importe laquelle des sourates. Ils seraient 10 millions dans le monde à ainsi connaître intégralement le texte sacré.

Gagner en confiance

« A la fin du collège, mon père m’a laissé le choix entre un lycée religieux et l’école coranique, et j’ai choisi le premier, la pire décision de ma vie », regrette-t-elle. Initialement destinés à former des personnels religieux, les imam hatip sont une voie parallèle à l’enseignement laïc. Contrairement aux écoles coraniques, les matières généralistes sont également enseignées, ainsi le cursus permet d’accéder à des filières autres que théologiques. Mais, pour Yağmur, l’internat est un enfer. Elle partage le dortoir avec sept autres étudiantes, qui la rejettent. La professeure de Coran la rabaisse. De ses quatre ans d’internat, la jeune fille sort avec son certificat de hafiz et une haine de sa religion. « Je suis devenue agnostique. Voilée, hafiza et agnostique », sourit-elle derrière son écran.

Depuis l’obtention de son certificat, il y a deux ans, Yağmur a délaissé le Coran pour lire des livres de philosophie, regarder des documentaires sur la théologie, participer à des forums littéraires en ligne. Lors de ses recherches sur Internet, elle découvre Yalnız yürümeyeceksin. Elle lit d’abord toutes les lettres, puis découvre le Discord, où elle se connecte plusieurs heures par jour pour discuter avec ses nouvelles amies. « J’ai gagné en confiance grâce à elles, je me suis dit que moi aussi je pouvais me défaire de mon voile », dit-elle. Dans un message adressé à ses copines virtuelles en décembre, elle raconte sa victoire.

Avec sa famille, elle rend visite à son frère en service militaire à Diyarbakir, à 300 kilomètres de chez eux. Yağmur a oublié de mettre le bonnet qui permet de retenir les cheveux sous le voile. Dans la voiture, le tissu tombe, des mèches s’en échappent. Tant qu’on y est, autant l’enlever. Devant le père, la mère, l’oncle et le frère, dehors, dans une ville étrangère, elle se promène tête nue. Choqué, le père ne dit rien.

Le lendemain, des cris, des coups de pied et des interdits pleuvent comme jamais. Plus de pantalon à la maison, la prière n’est pas une option. Dans la journée, Yağmur se connecte sur Discord et raconte tout aux autres. « Les filles, c’était merveilleux de sentir mes cheveux. Ce n’est que le début, m’en fiche de ce qu’ils me feront. » En réponse, des bravos et des « un jour, moi aussi j’oserai ».

Asma a 17 ans, des cheveux courts, une longue robe beige à bretelles. Son père ne sait pas qu’elle sort habillée ainsi, mais il a fini par accepter ses cheveux en liberté. La lycéenne n’a pas attendu de lire les autres pour s’imposer. Elle a porté le voile à 14 ans, après un cours coranique où la professeure affirmait qu’une femme sans voile était comme « une sucette sans emballage ». Elle retire ce « cellophane » à 16 ans malgré le regard plein de haine de son père.

Sur Discord, Asma essaie d’aider d’autres jeunes femmes. Elle a raconté les menaces de son frère, juge, qui a découvert qu’elle participait aux manifestations féministes honnies par le gouvernement. « Si je perds mon boulot à cause d’elle, je la tue et me suicide après », a-t-il hurlé à la grande sœur d’Asma. La jeune stambouliote, prise de panique, a demandé conseil sur le forum. Les autres l’ont rassuré, le frère s’est calmé. Première de sa classe, Asma veut maintenant étudier les gender studies à la fac. Elle révise avec les autres filles sur la chaîne du Discord destinée aux études. Pour toutes, l’université est la grande lumière au bout du chemin. Elles veulent prouver qu’elles peuvent y arriver.

Enfanter une chienne

Un mois après son départ de chez ses parents, Melis, privée d’enseignement toute sa vie, a pris un autocar à 4 heures du matin pour être à l’heure à son brevet des collèges à trois heures de route de chez l’ami qui l’héberge alors. Elle a répondu à quelques questions puis s’est endormie sur sa copie. Elle fera mieux l’année prochaine. Trop accaparée par le combat contre son père pendant le confinement, Yağmur, elle, a raté son bac. Elle vit toujours chez ses parents en attendant de gagner de l’argent pour sa vie d’après.

Depuis sa fuite, Defne a changé plusieurs fois de ville. Elle a trouvé une chambre dans une colocation et un emploi de serveuse payé 7 euros la journée de douze heures. Mais le deuxième confinement lui a retiré son revenu et son envie de vivre. « Je me suis enfuie pour être indépendante et je me retrouve à emprunter de l’argent à mes colocs », se plaint-elle. Après une apathie de trois mois, la fille de l’imam a trouvé un emploi sur une aire d’autoroute où elle recharge des badges de péage.

Le soir, Defne fonce dans les rues sombres d’Andrinople. Elle apprend la liberté et ses dangers. Elle a choisi de repasser son bac. Avant l’examen, son père lui a transmis un SMS pour lui souhaiter bonne chance. Mais elle a échoué. Sa mère envoie des vidéos où elle pleure, où elle lui dit qu’elle se meure ; elle lui demande aussi d’arrêter de publier ces selfies « à moitié nue » sur Facebook.

La mère de Melis lui écrit aussi. Elle lui dit qu’elle aurait préféré enfanter une chienne, qu’elle attend le jour où elle pourra enterrer de ses propres mains cette fille indigne. En lisant ces lignes, Melis, qui loge toujours chez un ami, ne pleure pas. Les fondatrices du site l’écoutent. Rien ne les choque, tant la haine des parents revient souvent dans les lettres qu’elles éditent. Savoir que d’autres peuvent la comprendre suffit à Melis. Elle ne demande pas grand-chose. « Juste rester en vie », écrit-elle dans son message pour me remercier de l’avoir écoutée. Et ajoute : « Si tu savais comment je me sens libre, je pleure parfois de tant de liberté. »

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