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“Question Kurde et missiles Russes : impasse sur impasse  » Fehim Tastekin

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Gazete Duvar le 13/2/2021

Question kurde et missiles russes : impasse sur impasse

traduit par Renaud Soler

            Des jours ont passé. Le président des États-Unis Joseph Biden n’a pas appelé le président de la république de Turquie Recep Tayyip Erdoğan. Il ne l’a même jamais mentionné directement. Le secrétaire d’État Antony Blinken a quant à lui fait attendre longtemps son homologue Mevlüt Çavuşoğlu.  Plus encore, il a mentionné la Turquie avec la Chine, parmi les pays posant problème. « Supposément un allié », a-t-il dit. Le secrétaire à la Défense Lloyd Austin n’a pas pris contact avec son propre homologue Hulusi Akar ni répondu à son message de félicitations. Les relations bilatérales ont rétrogradé du partenariat modèle à un problème de sécurité nationale, au point qu’il n’y a eu que le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan pour appeler le porte-parole de la présidence İbrahim Kalın.

            Aucun problème pour un grand État ! Indépendant, droit dans ses bottes, confiant en sa force ! Ses troupes stationnent en Syrie, en Libye et dans le Caucase, et ses navires parcourent les mers…

            Eh bien, non. L’ambiance au Palais est à la tristesse. « Si seulement ils avaient téléphoné ! ». Le premier ministre d’Israël Benjamin Netanyahou n’a pas reçu d’appel, lui non plus ; lui aussi vit dans la peine. L’amitié commande la patience ; ce téléphone va finir par sonner !

***

            On le sait : le problème des États-Unis, ce sont les S-400 [un système de missiles sol-air russe acquis par la Turquie en 2017 et livré en 2019] ; celui de la Turquie, ce sont les Kurdes.

            Avec le départ de Donald Trump s’est achevé l’époque de la diplomatie des relations d’homme à homme avec Erdoğan. L’équipe du président turc tente de renouer le contact en faisant montre de plus de souplesse. Elle propose de résoudre le problème des S-400 selon le « modèle crétois » : dans les années 1990, les Chypriotes grecs avaient commandé des S-300 à la Russie. Sous pression des Turcs, les missiles avaient été finalement livrés à la Grèce qui les avaient positionnés en Crête. Cela n’avait pas posé de problème à l’OTAN. Mais les S-400 représentent à la fois une menace pour le système de sécurité de l’Alliance, et un secret militaire et industriel bien gardé pour la Russie. Cet arrangement ne serait dans l’intérêt ni des Américains ni des Russes.

            Erdoğan a posé une autre condition : que les États-Unis cessent de soutenir les Forces démocratiques syriennes (PYD)/Unités de protection du peuple (YPG)/Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

            Le porte-parole du secrétariat d’État états-unien Ned Price a réaffirmé que la position de son pays à propos du modèle crétois n’avait pas changé. Blinken a même évoqué la possibilité, si la situation n’évoluait pas, d’alourdir les sanctions.

            Par « normaliser les relations », Biden entend : « Retour d’Ankara sur ses mauvaises décisions ». Erdoğan veut comme toujours un échange donnant-donnant. La contradiction est éclatante. Le point de vue de l’équipe de Biden reflète celui qui domine au Congrès : revenir à des relations entre alliés mais seulement après que la Turquie aura fait le premier pas. Ankara attend avant tout des contreparties.

            De toute évidence, les vœux d’Erdoğan, « Nous croyons que Biden accordera tout ce qu’il convient aux relations [avec la Turquie] », n’ont guère ému à Washington.

            Avant même la prise de contact officielle, la feuille de route de Biden et de son équipe inquiète Erdoğan : il y a d’abord eu l’appel du secrétariat d’État à la libération d’Osman Kavala [homme d’affaires et philanthrope en prison depuis 2017], puis le soutien affiché à la lutte des étudiants de l’université du Bosphore (Boğaziçi). Une lettre de cinquante sénateurs républicains et démocrates a été aussi adressée à Biden, demandant de mettre un terme à la répression contre les opposants à l’intérieur et à l’extérieur de la Turquie. Alors que l’interventionnisme américain fait son retour, dissimulé sous les atours de la diplomatie, la latitude laissée à leurs partenaires pour organiser leurs affaires intérieures s’amenuise. Il semble que l’instrumentalisation des droits de l’homme au service de la politique étrangère américaine va se faire sentir aussi en Turquie. Enfin, la condition posée par Ankara à propos des S-400 est demeuré sans réponse : « Les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) continuent à lutter contre l’État Islamique, nous continuons donc à les soutenir », a réaffirmé le porte-parole du Pentagone John Kirby.

            La politique de protection des champs pétroliers, engagée par l’administration Trump sur des bases erronées, change de forme et devient plus fondamentale. Il est difficile, pour l’heure, de prévoir si cela aura des conséquences politiques. Interrogé sur la protection des champs pétroliers par les États-Unis, Kirby a répondu : « Le personnel du ministère de la Défense et ses sous-traitants n’ont pas l’autorisation d’apporter une assistance à des entreprises qui chercheraient à exploiter des ressources pétrolières ». Une autre porte-parole du Pentagone a affirmé dans une entrevue avec Rûdaw [agence de presse kurde iraquienne] : « Les FDS protègent, avec le soutien américain, ces champs de pétrole, afin qu’ils ne servent pas de sources de revenu pour l’État Islamique ».

            L’impasse kurde d’Ankara obère les relations bilatérales avec les États-Unis, et la position nette prise par Biden avant même d’arriver au pouvoir rend plus difficile la recherche d’un compromis. Plus particulièrement, il est hautement improbable que Biden rompe les relations avec les Kurdes alors que l’État Islamique se réorganise, que la Syrie va certainement devenir un terrain d’affrontement avec la Russie et que s’affichent de nouveau au grand jour les velléités de s’en prendre à l’administration Asad.

            Ne pas prendre contact avec la Turquie ne signifie pas tant le désintérêt des États-Unis, une manière de la punir indirectement ou de signifier qu’elle n’est plus une priorité ; peut-être est-ce plutôt parce que les États-uniens n’ont pas trouvé à partir de quoi les relations bilatérales pourraient être relancées. 

            Erdoğan a mis sens dessus dessous la Turquie et la région et a porté grand tort aux relations internationales de la Turquie. Elles sont en lambeaux. Le seul dossier où il ne varie pas, avec un entêtement terrifiant, ce sont les Kurdes. Il ne reste aucune marge de manœuvre, sous la pression créée par la politique intérieure.

            Nous sommes témoin, sur le terrain, des efforts de ceux qui pensent qu’en attendant les premiers contacts avec les États-uniens, il s’agit d’agir pour mettre la nouvelle administration face à une autre réalité du terrain plus favorable à la Turquie. Les efforts turcs, poursivis jusqu’à la prestation de serment de Biden, pour élargir la zone contrôlée du côté de Tall Abyad et Manbij, n’ont pas porté leurs fruits. Un autre objectif stratégique était de couper les voies de passage du PKK entre la Syrie et l’Irak. Les opérations ne sont pas allées plus loin qu’une incursion par Dêrik [al-Malikiyya] sur le Tigre. L’objectif n’a pas été atteint. Malgré les pressions exercées sur Bagdad et Erbil, les plans turcs d’implantation dans la région des monts Sinjar n’ont pas été mis en œuvre. Des scenarii d’opérations communes ont été évoqués lors de la visite du ministre de la défense Akar à Bagdad, sans résultats. Les opérations Griffes-Aigle et Bouclier de l’Euphrate, dont l’objectif est de limiter les capacités opérationnelles du PKK, se poursuivent toujours. Le 10 février, l’opération Griffes-Aigle II visant le mont Garê, sur les voies de passage vers Sinjar et le Rojava [la Syrie du Nord, sous contrôle des PYD et organisée en autonomie], a été lancée. D’après des sources kurdes, Erdoğan voudrait capturer l’un des chefs du PKK ou libérer des soldats ou membres des services de renseignements détenus, afin de pouvoir se targuer d’une bonne nouvelle auprès de sa population. Ce n’est pour l’instant pas le cas.

            Biden, attentif à la question des Yezidis, n’a pas donné son accord à des opérations militaires turques dans les monts Sinjar. En revanche, il est possible qu’il reste silencieux sur les opérations de Garê, Haftanin, Metina, Zab et Kandil, comme les États-Unis l’ont toujours fait. Depuis 2014, la coopération avec les PYD/YPD n’a jamais remis en cause l’unanimité de la Turquie et des États-Unis dans la guerre contre le PKK en Irak, quoique cette politique duplice n’apaise pas Ankara. Le cours des événements ne permet pas vraiment un changement de politique kurde. L’échec de la recherche de compromis à propos des S-400 est également patent : « Les États-Unis ont dit qu’ils ne négocieraient pas. La Turquie ne reviendra pas en arrière », a annoncé hier le porte-parole de la présidence Kalın.

            Associer la question kurde au problème des S-400 était le meilleur moyen de bloquer encore plus la résolution de l’une, comme de l’autre.

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