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« Rien ne permet de prétendre que la Turquie est isolée sur la scène internationale » – Le Monde/Didier Billion

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TRIBUNE

Didier Billion

Au moment où Ankara s’oppose à l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’OTAN, les analyses de la politique extérieure turque reposent souvent sur des idées reçues, déplore le géopolitologue Didier Billion dans le Monde du 31 mai 2022

  • L’opposition de la Turquie à la perspective de l’intégration de la Finlande et de la Suède à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) interroge une nouvelle fois sur le cours de sa politique extérieure. Cette dernière est fréquemment décryptée à travers des a priori réducteurs qui ne parviennent pas à rendre compte de sa logique. Beaucoup de critiques sont, en effet, assénées qui ne résistent ni à l’analyse ni à l’usure du temps. Il est donc nécessaire de déconstruire les idées reçues et de mettre en perspective les récentes évolutions de la politique extérieure de la Turquie. Nous ne retiendrons que deux affirmations récurrentes pour illustrer le propos.

Première assertion : la Turquie est isolée. Si l’on peut admettre que la formule du « zéro problème avec ses voisins », popularisée en son temps par Ahmet Davutoglu – ministre des affaires étrangères puis premier ministre entre 2009 et 2016 –, n’a pu être mise en œuvre, cela ne signifie pas, pour autant, que ses contempteurs, affirmant que la situation est plutôt celle du « zéro voisin sans problème », ont raison.

Produits des multiples effets des processus révolutionnaires dans les mondes arabes, de la montée en puissance du fait kurde en Syrie mais aussi du raidissement autoritaire du pouvoir à Ankara, de fortes turbulences ont, en effet, marqué la relation de la Turquie avec plusieurs pays. Mais la séquence diplomatique qui prévaut désormais apparaît bien différente.

Fortes turbulences

Prenons l’exemple récent de la séquence du mois de mars. Sont successivement reçus en Turquie le président israélien, les 9 et 10 mars, le président azerbaïdjanais, le 10, le ministre arménien des affaires étrangères, le 12, le premier ministre grec, le 13, le chancelier allemand, le 14, et le premier ministre néerlandais, le 22. On se souvient que plusieurs des Etats cités avaient connu de fortes turbulences dans leurs relations avec Ankara au cours des années antérieures.

Au même moment, du 11 au 13 mars, se tient le Forum diplomatique d’Antalya (sud de la Turquie), au cours duquel une rencontre est organisée entre les ministres des affaires étrangères russe, ukrainien et turc, deux semaines seulement après le début de la guerre en Ukraine. C’est dans ce contexte que le président Recep Tayyip Erdogan est accueilli avec beaucoup d’empathie au sommet de l’OTAN, le 24 mars, étant un des seuls dirigeants internationaux qui continuent de dialoguer avec les dirigeants de deux pays en guerre.

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On peut enfin rappeler que le président turc se rend aux Emirats arabes unis les 14 et 15 février, puis en Arabie saoudite les 28 et 29 avril, concrétisant des réconciliations spectaculaires avec deux pays avec lesquels les relations s’étaient considérablement dégradées. Ou encore qu’il effectue une visite officielle dans trois pays africains en février, continent sur lequel le nombre d’ambassades turques est passé de douze à quarante-trois en vingt ans. Ces exemples montrent assez bien que si nous pouvons concevoir des divergences avec la Turquie sur ses choix en matière de politique extérieure, rien ne permet de prétendre que le pays est isolé sur la scène internationale.

Lire aussi : Adhésions à l’OTAN : « Pour la Finlande et la Suède, l’attaque de l’Ukraine par la Russie a provoqué une onde de choc »

Deuxième assertion : la Turquie suit un cours anti-occidental et n’est pas un allié fiable, le dossier des missiles S-400 russes ayant cristallisé cette perception. La livraison de plusieurs éléments de ces systèmes d’armement a, en effet, débuté en juillet 2019, mais indique-t-elle une volonté de la Turquie de rompre ses alliances traditionnelles ? Il est exact que la possession de telles armes semble incompatible avec les normes opérationnelles de l’OTAN. Pour autant, la Turquie a parfaitement conscience qu’aucun Etat, ou groupe d’Etats, n’est à même de lui donner l’équivalent en matière d’assurance sécurité que celle fournie par l’Alliance atlantique. Le véritable défi serait celui de l’activation de ces systèmes d’armement, ce qui n’était pas le cas le 24 février – soit trente et un mois après leur déploiement – et ne le sera pas au regard des évolutions internationales depuis cette date.

En outre, la diversité des projets et contrats en négociation dans le domaine de l’armement avec de nombreuses puissances occidentales exprime la poursuite de la diversification des partenariats extérieurs de la Turquie et sa résolution à renforcer ses propres capacités nationales de défense.

Pression sur les Etats-Unis

Les réactions turques quant à la demande de la Finlande et de la Suède d’intégrer l’OTAN s’expliquent par plusieurs facteurs. Moyen de pression, tout d’abord, sur les Etats-Unis pour que ceux-ci accèdent aux demandes de livraison et de modernisation de ses avions de combat F-16, et acceptent de lever les sanctions concernant le programme de F-35 [prises après la livraison des S-400 russes]. Volonté ensuite de ne pas couper les ponts avec la Russie, dont l’agression contre l’Ukraine a été condamnée sans ambiguïté par la Turquie, mais qui reste néanmoins pour elle un enjeu économique vital. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à l’image de nombreux pays « émergents », la Turquie ne s’est pas jointe aux sanctions contre Moscou, qui restent l’apanage des puissances occidentales. Pression enfin concernant le dossier du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), sur lequel il y a, en l’occurrence, un véritable désaccord entre la plupart des capitales occidentales et Ankara. Si les autorités turques font, il est vrai, monter les enchères, il est toutefois permis de douter qu’elles maintiennent leur refus actuel, la question étant alors de savoir ce qui peut être proposé en échange d’un infléchissement de leur position.

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C’est très précisément la capacité de la Turquie à se trouver à la confluence d’intérêts divergents qui fait sa force et fonde sa capacité d’attraction potentielle. Le rôle qu’elle est en train d’acquérir est moins une rupture que l’expression des intérêts nationaux d’un pays qui mesure ses atouts. Le déploiement de sa politique extérieure est l’expression renouvelée d’un pays qui s’affirme : culturellement musulman, membre de l’OTAN, toujours candidat à l’Union européenne, ambitionnant non seulement d’être une puissance pivot au Moyen-Orient mais aussi de conquérir une place reconnue dans le jeu diplomatique international. Etre membre du G20, du Conseil de l’Europe, de l’OTAN reste assurément plus important aux yeux des dirigeants turcs que de se restreindre aux seules relations avec son environnement géopolitique immédiat.

Didier Billion est le directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques et l’auteur de « La Turquie, un partenaire incontournable » (Eyrolles, 2021)

Le Monde, 31 mai 2022, Didier Billion

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