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mardi, novembre 30, 2021

Turkey, Russia and Iran in the Middle East. Establishing a New Regional Order – Entretien avec Bayram Balci et Nicolas Monceau

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Bayram Balci et Nicolas Monceau et les dix contributeurs de Turkey, Russia and Iran in the Middle East. Establishing a New Regional Order publié dans la collection du CERI chez Palgrave explorent la complexité du conflit syrien et ses effets sur les politiques étrangères russe, iranienne et turque et sur la nouvelle gouvernance du Moyen-Orient qu’ils tentent d’opérer. Si de nombreux articles et de nombreux ouvrages ont été écrits sur ce conflit qui dure depuis plus de dix ans, aucune publication n’examine ensemble et comparativement la manière dont ces trois États y participent.
Entretien avec Bayram Balci et Nicolas Monceau sur Sciences Po, Centre de recherches internationales.

La Syrie est au cœur d’un conflit international aux conséquences décisives sur la politique moyen-orientale et plus largement ce qu’on en est venu à appeler l’ordre international. Pouvez-vous nous rappeler qui sont les principaux acteurs – locaux, régionaux et internationaux – qui prennent part à cette guerre ?

La crise syrienne dure depuis plus de dix ans et implique en effet divers acteurs tant locaux que régionaux voire internationaux. Pour comprendre la multiplicité de ces acteurs et les liens qui les unissent, il faut revenir sur les dynamiques initiales de la crise, aussi appelée guerre ou conflit. Elle naît dans le contexte des printemps arabes : un mouvement de contestation populaire émerge en Syrie – comme en Tunisie, en Égypte ou en Libye – pour appeler le parti Baas au pouvoir depuis plusieurs décennies à des réformes de démocratisation. La réponse brutale du pouvoir entraîne une militarisation de l’opposition, qui par la suite s’est divisée.

Pour répondre plus précisément à votre question, sur les acteurs locaux, régionaux et internationaux du conflit, il convient de distinguer plusieurs périodes. En effet, la crise a connu plusieurs phases au cours desquelles le positionnement des acteurs a évolué sur le terrain. Mouvement de contestation populaire à l’origine, elle a évolué vers un conflit armé interne (qualifié par certains de guerre civile), puis s’est régionalisée et internationalisée. De manière générale, on peut distinguer deux périodes :
– Entre mars 2011 et juillet 2011, avant que la crise ne se transforme en conflit armé, nous avons une crise interne à la Syrie. Des mouvements pacifiques de protestation sont réprimés par un régime qui ne laisse pas d’autre choix à l’opposition que de s’armer.
– Durant la deuxième phase de la crise, le régime syrien en place est soutenu par des alliés qui lui resteront fidèles, à savoir la Russie, l’Iran et le Hezbollah, voire le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui par le biais des forces kurdes de Syrie lui apporte un soutien indirect. En face, dans le camp de l’opposition appelant à la chute du régime de Bachar el-Assad, il faut mentionner l’Armée syrienne libre formée par la rébellion, soutenue par de nombreux pays comme la Turquie, les pays du Golfe, les Etats-Unis, et même des pays européens comme la France qui considère le départ de Bachar el-Assad comme inéluctable. Cette configuration va voler en éclat en raison de deux faits majeurs : la montée de l’organisation Etat islamique (Daesh) qui contraint les pays occidentaux à modifier leur politique, et l’engagement de la Russie dans le conflit à partir de septembre 2015.

Ainsi, dans les dernières années, les principaux acteurs sont les suivants :

Le régime syrien et ses alliés traditionnels, la Russie, l’Iran et le Hezbollah. A cette liste on pourrait aussi ajouter une frange du mouvement national kurde représenté par le Parti de l’union démocratique (PYD) et sa branche militaire (les Unités de protection du peuple, YPG) toutes deux émanant du PKK originaire de Turquie, qui occupe un grand territoire en Syrie et entretient des relations ambiguës avec Damas.
En face, l’opposition syrienne : l’Armée syrienne libre et les organisations djihadistes fractionnées en de multiples groupes. Parmi ces derniers, Daesh, qui conquiert de nombreux territoires en Syrie à partir du milieu des années 2010 puis qui est vaincu militairement par une coalition de forces régionales et internationales.
Les autres acteurs, comme les Etats du Golfe, opposés au régime au départ, ont modifié leur positionnement à l’égard du conflit. Ils ont pris progressivement leurs distances avec l’opposition syrienne pour s’acheminer vers une composition tacite avec le régime de Bachar el-Assad. De la même manière, les Etats-Unis et l’Union européenne restent des acteurs mineurs, avec une politique dont la priorité se résume à la non-résurgence de la menace Daesh.
Enfin, la Turquie constitue un acteur majeur du conflit, qui tout en demeurant très hostile à Bachar el-Assad, est tournée vers un seul objectif : éviter que le PKK n’établisse au nord de la Syrie une arrière-base qui lui permettrait d’intensifier sa guérilla. La Turquie entend aussi empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome en Syrie susceptible de raviver les revendications séparatistes en Turquie.

L’ouvrage s’intéresse aux conséquences du conflit sur la Turquie, la Russie et l’Iran, et sur leur rôle dans la crise. Ces trois Etats ont-ils le même degré d’implication ?

La Turquie, la Russie et l’Iran sont les trois acteurs majeurs du conflit syrien sur le plan militaire et politique, à travers le processus d’Astana1, mais ils ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts et ils n’exercent pas chacun la même influence dans la région et sur les principaux acteurs locaux.
La Russie soutient le régime de Bachar el-Assad sur le plan militaire et politique, comme le montre Mitat Çelikpala. Son intervention militaire à partir de 2015 a permis de sauver le régime syrien et de maintenir le dirigeant syrien au pouvoir. Elle jouera certainement un rôle important dans la reconstruction de la Syrie après le conflit.
La Turquie, qui avait engagé un rapprochement spectaculaire avec le régime de Bachar el-Assad avant le début de la crise en 2011, s’est depuis opposée très fortement au régime syrien en appelant au départ de son président. Les contributions de Bayram Balci et de Thomas Pierret nous montrent qu’Ankara a apporté son soutien militaire et politique à l’opposition syrienne dans toute sa diversité, y compris, semble-t-il, aux organisations djihadistes.
L’Iran, pour de multiples raisons stratégiques, voire confessionnelles, soutient comme la Russie le régime de Bachar el-Assad sur le plan militaire (par l’envoi de combattants) mais aussi financier et politique, comme le montre Bayram Sinkaya.

Du côté des puissances occidentales, on constate l’absence de l’Union européenne dont l’influence au Moyen-Orient est en déclin depuis plusieurs décennies. Les États-Unis, comme le montre Joseph Bahout, acteur majeur au départ du conflit syrien, ont engagé un retrait depuis la défaite militaire de l’État Islamique. Toutefois, Washington demeure un soutien important des Forces démocratiques syriennes dont le PYD lié au PKK constitue la colonne vertébrale. Les États-Unis restent donc une force importante en Syrie et ils pourront jouer un rôle dans la future Syrie dont la reconstruction est toutefois loin d’avoir commencé, comme le montre le travail d’Igor Delanoë. Par ailleurs, le soutien de Washington aux organisations kurdes au nord de la Syrie a contribué à dégrader fortement ses relations avec son allié historique, la Turquie, comme le montre Ömer Taşpınar.

Comment le conflit a-t-il modifié les relations entre ces trois puissances ?

Le prolongement du conflit a notamment changé les relations bilatérales entre la Turquie et la Russie, une question plus particulièrement examinée par Nicolas Monceau dans l’ouvrage.

Dans les premiers temps de la crise syrienne, Ankara et Moscou soutiennent deux camps opposés, l’opposition pour la première et le régime syrien pour la seconde. Le conflit entraîne même une crise diplomatique majeure entre les deux pays en 2015, lorsque la Turquie abat un bombardier russe qui traversait son espace aérien volant vers la Syrie pour bombarder des groupes de rebelles syriens soutenus par la Turquie. Malgré des positions à l’origine antagonistes et des intérêts divergents, Ankara (dont les relations avec ses alliés occidentaux n’ont cessé de se détériorer) et Moscou se rapprochent néanmoins en participant au processus d’Astana avec Téhéran. L’objectif de ce triumvirat est de conduire les acteurs régionaux à mettre fin au conflit syrien sans l’aide des puissances occidentales. Une coopération militaire s’engage également sur le terrain, qui n’empêche pas pour autant les confrontations et autres crises, comme dans la région d’Idlib en février-mars 2020, lorsque le régime syrien soutenu tacitement par les Russes, voire directement par les forces armées russes, a abattu 33 soldats turcs.

La Turquie et l’Iran ont pu soutenir des camps opposés dans la guerre de Syrie, sans pour autant que cela remette en cause leurs relations bilatérales, notamment dans les domaines économiques et commerciaux)

Enfin, la Russie et l’Iran, qui partagent la même vision du conflit, ont parfois des divergences, comme nous explique Clément Therme dans son chapitre. Ainsi, Moscou n’apprécie guère la façon dont Téhéran profite de la la question syrienne pour mieux mettre en place sa politique anti israélienne…

Vous parlez de « collaboration dans la divergence ». Pourriez-vous nous expliquer ce concept et nous en donner quelques exemples ?

Cette expression est utilisée pour qualifier essentiellement les relations entre la Turquie et la Russie depuis l’éclatement du conflit en Syrie. Le chapitre de Nicolas Monceau nous montre que ces deux puissances coopèrent dans le cadre du processus d’Astana lancé en 2017 dont elles sont les garantes avec l’Iran afin de mener des négociations de paix en Syrie. La coopération politique, commerciale et énergétique entre les deux pays s’est par ailleurs beaucoup approfondie au cours des dernières décennies sous l’impulsion des dirigeants Vladimir Poutine et de Recep Tayyip Erdogan. Dans le même temps, la Turquie et la Russie font face à de multiples divergences en matière de politique étrangère, notamment dans les conflits de Libye ou du Haut-Karabagh où ils ont soutenu des camps opposés.

Les débats et les discussions autour de l’établissement d’un « nouvel ordre mondial » sont légion. Qu’est-ce qu’il y a de différent dans ce contexte ?

Pendant des décennies, voire des siècles, les puissances occidentales ont joué un rôle majeur au Moyen-Orient. Les puissances européennes ont accru leur influence au Moyen-Orient à chute de l’Empire ottoman puis la guerre froide a contribué à renforcer le rôle des États-Unis et de l’URSS. Après la chute du mur de Berlin, les États-Unis sont intervenus à plusieurs reprises dans la région : guerre du Golfe en 1990-1991 puis intervention militaire en Irak de la coalition occidentale en 2003 qui provoque la chute du régime de Saddam Hussein.

Les dynamiques observées depuis dix ans dans le conflit syrien permettent de souligner des évolutions susceptibles d’annoncer l’établissement d’un nouvel ordre régional, une transition bien expliquée par Bertrand Badie. Ces évolutions montrent l’affaiblissement de l’influence des puissances occidentales (les États-Unis et dans une moindre mesure les pays européens, en particulier la France et le Royaume-Uni, deux acteurs de la fabrique des nouveaux États à la chute de l’Empire ottoman) et l’affirmation de régimes autoritaires dans la région : en Turquie, en Russie et en Iran. Certains observateurs estiment également que le processus d’Astana engagé pour la Syrie pourrait servir de « modèle » pour la résolution d’autres conflits régionaux, comme ceux de Libye ou du Haut-Karabagh.

Propos recueillis par Miriam Périer

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