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jeudi, juin 24, 2021

Eren Keskin, coprésidente de l’Association des droits humains: Payer une liberté d’expression au prix fort

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Kedistan, 4 Mai 2021, Eren Keskin

“S’il vous arrive de différer de ceux qui vous gouvernent, franchir les lignes rouges de l’idéologie officielle, votre liberté d’expression sera violée. C’est la seule vérité dans ce pays.”

C’est ce qu’a déclaré au début de son discours à l’occasion de la “Journée mondiale de la liberté de la presse, Eren Keskin, juriste, coprésidente de l’Association des droits humains (IHD) et l’une des plus ardentes défenseurEs de la liberté d’expression en Turquie.

Il s’agit de la “Conférence Mehmet Ali Birand” 1 un événement annuel organisé par Punto24 depuis 2014, tous les 3 mai, pour marquer cette journée spéciale, dans un pays où le journalisme est particulièrement difficile. En raison de la pandémie, cette année, la conférence Mehmet Ali Birand se déroulait en ligne. Vous en trouverez la vidéo sous-titrée en anglais ci-dessous. Le discours d’Eren est précédé de brefs messages de l’auteur Cemre Birand et du Consul général Peter Ericson, qui aurait aimablement accueilli cet événement au Consulat général de Suède à Istanbul s’il n’y avait pas eu les restrictions imposées par la pandémie.

LE PRIX DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

par Eren Keskin

Nous vivons sur des terres troublées, où les vents sont froids et rudes. Pour ne pas être emportéEs, nous nous efforçons de vivre dans ce climat rude, sur ces terres dont les peuples luttent pour exister et survivre. Oui, elle sont troublées, car nous nous trouvons dans un endroit où a été commis le premier et le plus grand crime du siècle dernier, et où une idéologie officielle, destinée à dissimuler ce crime, a été imposée à toute la société. C’est pourquoi, en ce qui concerne la liberté d’expression, nous devons examiner les lignes rouges de l’idéologie officielle qui sont bien établies dans ce pays : le génocide arménien, la question kurde et le conflit chypriote.

En effet, la liberté d’expression se pose fondamentalement dans ce domaine.

S’il vous arrive de différer de ceux qui vous gouvernent dans les lignes rouges de l’idéologie officielle, votre liberté d’expression sera violée. C’est la seule vérité dans ce pays.

Mon test  avec la liberté d’expression a commencé dès mon plus jeune âge. À 13 ans, je suis allée à la mer, à Kilyos, avec des proches de ma famille paternelle. Alors que je m’éloignais du rivage, en nageant vers la mer, le cousin de mon père m’a dit : “Tu es une fille très intelligente. N’oublie jamais que nous sommes kurdes. Garde-le à l’esprit pour le reste de ta vie.” J’étais décontenancée à ce moment-là. Parce que je ne savais pas ce que c’était que d’être Kurde.

Jusqu’à l’âge de 16 ans, je pensais de temps en temps à la réponse possible à cette question. “C’est comment d’être unE Kurde ? Sommes-nous différentEs ?”, je me le demandais sans cesse. J’ai commencé à comprendre ce que c’était quand j’ai eu 16 ans et que je suis devenue gauchiste. Lors des rassemblements auxquels nous assistions, les gens scandaient le slogan “Kurdara Azadî” (Liberté pour les Kurdes) ; et tous les gauchistes reprenaient ces slogans. J’étais alors en extase, et j’ai dit : “Ça doit vouloir dire qu’être Kurde est une bonne chose.” Il se trouve que la vérité que j’ai apprise à l’âge de 13 ans a peut-être constitué le fondement de mon combat. Car j’ai bien compris avec le temps, que l’un des problèmes les plus brûlants de ce pays était la question kurde.

Ma deuxième épreuve avec la liberté d’expression s’est produite, je pense, lorsque j’étais au début de mon adolescence et que mon oncle, le frère jumeau de mon père, voulut épouser une Arménienne. Mon grand-père était diplômé d’une école de droit ; il avait été gouverneur et était connu par son entourage comme un démocrate. Le fait que mon oncle allait épouser une Arménienne est devenu un énorme problème dans la famille. et pour mon grand-père en particulier… Mon grand-père a posé deux conditions pour que mon oncle épouse tante Joséphine. La première était qu’elle change son nom, de Joséphine en Hülya ; et la seconde était qu’elle devienne musulmane.

J’étais perplexe face à cette situation ; il m’était incompréhensible d’exiger l’interdiction du nom d’une personne. “Est-ce que nous allons appeler tante Joséphine tante Hülya à partir de maintenant ?”. J’ai demandé à ma mère. La réponse de ma mère a été déterminante dans l’établissement de mon identité de défenseure des droits humains. Ma mère a dit : “C’est une honte criante ce que ton grand-père a fait. C’est ta tante Joséphine. Tu l’appelleras toujours tante Joséphine”.

Plus tard, lorsque j’ai commencé à lire des livres sur le génocide arménien, j’ai demandé à ma tante : “Est-ce que ta famille a beaucoup souffert, elle aussi ?”. Ma tante m’a répondu que sa famille avait effectivement souffert, mais que nous ne devions pas en parler car c’était dangereux. Ainsi, j’ai appris qu’il était dangereux d’être Kurde et de parler du génocide arménien. Et j’ai appris cette leçon, non pas à la suite d’événements politiques, mais grâce à certains développements que nous avons connus dans notre famille.

Et dans cet ordre d’idées, ce que j’ai écrit et dit par la suite sur la question kurde et le génocide de 1915 m’a toujours valu d’être poursuivie en justice.

Pendant mes années d’université, j’ai également commencé à remettre en question les mouvements de la gauche turque. Je trouvais déconcertant que les vérités que j’avais apprises ne figurent pas parmi les priorités de la gauche. J’ai commencé à m’interroger sur l’étroite ressemblance entre les relations homme-femme au sein de la gauche et celles en dehors du mouvement. C’est pourquoi j’étais confuse. J’envisageais une autre forme de lutte, mais je n’arrivais pas à savoir ce que c’était.

Le coup d’État de 1980 a écrasé les questions qui devaient être discutées comme un bulldozer. Le militarisme s’est manifesté une fois de plus comme le véritable souverain de cette terre.

La première organisation non gouvernementale créée après le coup d’État militariste de 1980 fut l’Association des droits humains (İHD). Les fondateurs de l’İHD étaient des intellectuelLEs, des écrivainEs, des parents, et surtout des femmes dont les enfants étaient en prison. En 1989, je suis devenue membre de l’İHD, qui a été fondée en 1986. À l’époque où je suis devenue membre, il y avait deux argumentaires différents dans l’association, principalement sur la question kurde. L’une des parties n’était pas favorable à ce que la question kurde soit trop mise en avant, affirmant que l’association en subirait les conséquences ; l’autre partie estimait que la question kurde était un problème fondamental. Nous nous sommes inscritEs à l’élection du conseil d’administration de la section d’Istanbul avec une liste distincte de candidats en 1990, en soulignant que la question kurde était un problème fondamental et l’argument que nous avions adopté a remporté l’élection. Une autre fois, en 1990, le temps est venu de l’Assemblée générale de l’İHD. Nous nous sommes tous rendus à Ankara, exaltéEs à l’idée que nous allions y participer. Alors que l’Assemblée générale était en cours, Vedat Aydın, que j’aimais beaucoup, a pris la parole. Dans un effort sans précédent, et faisant preuve d’une grande vaillance, il a commencé à parler kurde. À ce moment-là, la salle du congrès s’est divisée en deux : Certains nous criaient : “Vous serez la fin de l’association, vous la ferez fermer !”, tandis que nous étions tous en train d’applaudir Vedat Aydın, en scandant des slogans.

Les membres du conseil ont quitté la séance. Tout le monde était terrifié. “S’il vous plaît, continuez votre discours”, a dit l’une des seules femmes membres, Hediye Felekoğlu. Et Vedat Aydın a continué à parler en kurde. Ahmet Zeki Okçuoğlu 3 est monté sur scène pour traduire son discours en turc. A ce moment là, la salle s’est faite encercler par la police. Il y avait une loi qui interdisait la langue kurde à l’époque ; conformément à cette loi, le cher Vedat Aydın et Ahmet Zeki Okçuoğlu ont été arrêtés.

Vedat Aydın a continué à parler kurde lors de sa première audience de procès ; il ne reculait pas dans son combat. Ahmet Zeki Okçuoğlu a également déclaré qu’il ne ferait pas de déclaration de défense tant qu’on ne lui donnerait pas le droit de se défendre en kurde. Pourtant, la réaction du public a également été énorme. L’affaire a été discutée au niveau international. Le tribunal a dû les libérer dès la première audience. La loi qui interdisait le kurde a ensuite été abolie.

“Avez-vous entendu, Mehmet Ali Birand, a aussi dit kurde ?”

À l’époque, Mehmet Ali Birand écrivait une colonne pour le journal Milliyet, si je me souviens bien… Il a utilisé le terme “Kurde” dans son article. Je me souviens très bien de ce jour-là ; nous nous appelions toutes et tous, et nous disions : “Vous avez entendu, Mehmet Ali Birand a aussi dit Kurde ?”. (+Plus tard) Frère Vedat a été libéré ; la loi qui interdisait le kurde a été abolie. Cependant, la violation de la liberté d’expression de Vedat Aydın était loin d’être terminée. Elle allait plutôt se transformer en violation de son droit à la vie. En juillet 1991, Vedat Aydın a été appréhendé devant sa maison par les forces spéciales et placé en détention. Tout s’est passé sous les yeux de sa famille. Quatre jours plus tard, le corps sans vie de Frère Vedat a été découvert, torturé à mort.

La mentalité qui a tué Vedat Aydın ne s’est pas arrêtée là. Onze personnes ont été tuées lors de ses funérailles. Ce n’est qu’alors que nous avons réalisé qu’un processus non conventionnel était en cours. Une période allait commencer, où il y aurait des attaques physiques massives et où des gens seraient assassinés. Et c’est ce qui s’est passé. Des personnes ont été assassinées en détention, disparues de force et détenues. Des villages ont été brûlés. C’était une époque épouvantable. En tant que défenseurEs des droits humains, nous étions  seuls. Nous essayions de suivre et de rapporter chaque incident, afin de laisser une trace pour l’avenir.

En ces jours sombres, un journal a commencé à paraître. Il s’appelait Özgür Gündem. Ce journal a commencé à publier les faits qu’aucun autre journal en Turquie n’avait jamais publiés. Dès le début de sa naissance, j’ai été impliquée en tant qu’avocate de ce journal. Özgür Gündem a poursuivi sa publication sous une forte pression. Plusieurs de ses chroniqueurs ont été tués. Surtout, le cher Musa Anter a été tué à l’âge de 72 ans pour avoir écrit dans ce journal. Même un livreur de journaux de 11 ans a été tué.

Et, en 1994, le journal a été plastiqué. Ersin Yıldız, un employé du journal, a perdu la vie dans cet attentat. Alors que les assassinats de journalistes se poursuivaient, les bâtiments du journal ont été ciblés pour les détruire. Maintenant que j’y pense, je ne sais pas comment nous avons traversé tout cela. C’était une période où nous avons dû assister aux autopsies de nombre de nos amis et parents, dont le droit à la vie, et non à la liberté d’expression, a été violé. C’était atroce, mais chaque incident nous rendait un peu plus forts.

L’attentat contre Özgür Gündem a également permis une avancée majeure. “Trop c’est trop”, a protesté l’opinion publique. Au lendemain de l’attentat, Ahmet Altan, Orhan Pamuk, Lale Mansur, Zuhal Olcay et de nombreux autres artistes, écrivainEs et intellectuelLEs ont pris la défense du journal.

C’est également à cette époque que j’ai été emprisonnée, encore une violation de ma liberté d’expression. J’étais invitée à une réunion sur la question kurde au Parlement fédéral belge. On m’a empêchée de m’y rendre. J’ai envoyé alors le texte de mon discours au Parlement. Au début de mon discours, j’avais écrit : “Le monde a une dette envers le peuple kurde.” J’ai accepté que le texte soit publié dans Özgür Gündem. Après sa publication, une enquête a été ouverte à mon encontre, en vertu de l’article 8 de la loi antiterroriste, qui sanctionne le crime de séparatisme.

“L’idéologie de l’hégémonie inscrite dans nos gènes”

Suite à l’enquête, un procès a été intenté contre moi. J’ai été poursuivie et condamnée. En juin 1995, après la confirmation de ma condamnation par la Cour de cassation, je fus incarcérée dans la prison de Bayrampaşa. Le temps que j’ai passé en prison m’a aidée d’une certaine manière : J’ai vu par moi-même à quel point les dissidentEs autoproclaméEs sont semblables à l’État. J’ai réalisé, peut-être en prison, que notre plus grand problème est de ressembler à nos dominants. En effet, nous ressemblions à nos dominants, peu importe à quel point nous prétendions être des dissidentEs, l’idéologie ittihatçı semblait être ancrée dans nos gènes. Aujourd’hui encore, je pense de la même manière. Le plus grand crime du siècle, le génocide de 1915, n’est toujours pas sur l’écran radar de la gauche turque. N’est-ce pas une grande honte, cela ne laisse-t-il pas un point d’interrogation dans les esprits ?

J’ai passé six mois en prison. Comme je l’ai mentionné plus haut, il existait à l’époque un article 8 de la loi antiterroriste. Il définissait le crime de séparatisme, et la raison de ma condamnation était que j’avais utilisé le terme “Kurdistan”. À l’époque, l’Union européenne a ouvert l’article 8 à la discussion. Il a été mis sous les projecteurs. J’en étais à mon sixième mois de prison, lorsque l’article en question a été modifié et que nous avons été libéréEs.

C’est alors que j’ai compris qu’il fallait rester sur place. Ce n’est que grâce à la lutte que nous menons de l’intérieur, ce n’est que grâce à quelqu’un qui en paie le prix, que le monde entier commence à parler. C’est pourquoi, pour moi, 1995 a aussi été l’année du succès de la lutte. Le terme “Kurdistan” est devenu symbolique dans mes épreuves de liberté d’expression. En effet, j’ai été emprisonnée pour avoir utilisé le terme “Kurdistan” et j’ai été interdite de pratiquer le Droit pendant un an en 2004, toujours pour avoir utilisé ce terme.

C’est à cette époque que la lutte pour les “disparus de force en détention” a commencé. Avant que je ne sois envoyée” en prison en 1995, les proches des disparus en détention ont commencé à se réunir et à discuter dans les bureaux du İHD. Nous avons également participé à ce travail, à la suite duquel est né l’acte de désobéissance civile le plus notable de ce pays : les Mères du samedi.

Dans l’intervalle, il y a eu un changement de gouvernement en Turquie. Et le Parti de la justice et du développement (AKP) est arrivé au pouvoir. Lorsque l’AKP est arrivé au pouvoir, il était bien conscient qu’il ne pouvait pas se substituer à l’État réel. Il a donc commencé à mener une politique conforme à celle de l’Union européenne. Ils ont même repris l’appellation “l’ère des Toros blanches” 6 par laquelle nous définissions la période sombre les années 1990, et ont affirmé qu’elle allait enfin prendre fin.

L’AKP était au pouvoir lorsqu’une plainte a été déposée pour sa fermeture. À toutes fins utiles, il s’agissait d’une violation de la liberté d’expression de l’AKP, et nous, en tant que défenseurEs des droits humains, nous y sommes opposéEs jusqu’au bout. Cet AKP, qui parlait autrefois de la liberté d’expression et de la politique de l’Union européenne, s’est transformé en son propre hégémon, comme nous le savons tous. Il est parvenu à un grand compromis avec les forces en place, et a pratiqué la même mentalité d’État, celle que nous connaissons aujourd’hui depuis les années 1990.

Pendant une brève période, l’AKP a également donné vie à une pratique qui a essentiellement donné de l’espoir à tout le pays. Cela s’appelait “le processus de paix” C’était une expérience sans précédent. Notamment, tous celles et ceux qui vivaient au Kurdistan croyaient qu’il pouvait y avoir un monde sans guerre, qu’ils pouvaient vivre dans un pays sans guerre. Je me souviens encore qu’à l’époque, même les expressions sur les visages des gens avaient changé.

“Je ne m’étais jamais sentie autant en paix que pendant le processus de paix”

“C’est donc possible”, nous disions-nous. Nous pouvions parvenir à la réconciliation et accepter le passé. Du moins, c’est ce que nous pensions tous à l’époque du processus. En ce qui concerne ma propre vie, je n’ai jamais connu un tel bonheur, ni ressenti une telle sérénité que pendant le processus de paix. Cependant, en raison des groupes de pouvoir au sein de l’État qui se sont affrontés et ont établi de nouveaux partenariats de pouvoir, l’État nous a rappelé une fois de plus : “C’est moi qui prends les décisions ici. Personne ne peut mettre la main sur moi”.

Nous l’avons compris, encore une fois, et le processus de paix a pris fin.

Après la fin de cette période et, en particulier, la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, la dominance de la mentalité de l’État des années 1990 s’est clairement manifestée à nouveau. Nous avons vu les acteurs clés des années 1990 s’aligner aux côtés de l’AKP. Un exemple concret : Mehmet Ağar. Mehmet Ağar était l’un des acteurs les plus influents des années 1990. Nous ne devons jamais oublier que Mehmet Ağar a été poursuivi pour des accusations liées à des gangs et envoyé en prison pendant la période de l’AKP. Mais, aujourd’hui, si ces mêmes détenteurs du pouvoir acceptent Mehmet Ağar comme leur partenaire au pouvoir, alors il y a un problème. Et le problème, aussi évident que jamais, est que l’état d’esprit sombre de 1915, toujours implacable et qui avait montré son visage de la manière la plus sévère dans les années 1990, est toujours aux commandes.

En 2013, le journal Özgür Gündem a décidé une fois de plus de publier sous le nom de “Özgür Gündem”. Compte tenu du fait qu’il a été fermé à plusieurs reprises dans le passé en raison de pressions, Özgür Gündem avait poursuivi sa publication en changeant constamment de nom. Ils ont dit qu’ils allaient recommencer à publier sous le nom d’Özgür Gündem et m’ont proposé d’inscrire mon nom sur la “hune”, en tant que rédactrice en chef, dans un acte de solidarité avec le journal, même si je ne m’acquitterais pas effectivement de cette tâche. J’ai accepté par sens du devoir. Parce que je pensais que nous avions une dette envers Musa Anter et tous les journalistes assassinéEs. Bien sûr, je travaillais comme avocate, je ne pouvais pas être une journaliste active ; mais j’ai accepté que mon nom soit inscrit comme rédactrice en chef du journal.

Entre le moment où j’ai accepté le poste de rédactrice en chef et la fin du processus de paix, aucune action en justice n’a été intentée contre le journal. En revanche, une fois le processus terminé, le journal a été bombardé de poursuites judiciaires alors que sa politique éditoriale restait la même.

J’ai quitté mon poste de rédactrice en chef en 2016. Après ma démission, la campagne “Rédacteur-trice en chef de garde” a commencé. C’était en août 2016. Ce jour-là, j’étais à Diyarbakır. Une descente de police a eu lieu chez ma mère, qui était officiellement répertoriée comme mon lieu de résidence. Des centaines de policiers portant des cagoules ont encerclé tout le quartier, et sont montés sur les toits des immeubles. Ils me recherchaient. Plus tard, lorsque je suis allée faire une déposition, j’ai été libérée sous contrôle judiciaire, avec obligation de signature hebdomadaire et une interdiction de voyager à l’étranger et une restriction de ma liberté. Néanmoins, les poursuites à mon encontre étaient en cours.

À ce jour, 143 poursuites ont été engagées contre moi. Ces procès ont été intentés sur la base d’accusations telles que “faire de la propagande pour une organisation terroriste”, “insulter le président”, “inciter le public à la haine et à l’hostilité” ou en vertu de l’infâme article 301 du code pénal turc [insulte à la nation]. En outre, il y a eu le procès connu sous le nom de “procès principal d’Özgür Gündem”, à l’issue duquel quatre d’entre nous, avons été condamnés pour “appartenance à une organisation terroriste“. Je suis dans le mouvement des droits humains depuis 30 ans. Plusieurs procès ont été intentés contre moi ; je suis allée en prison, mais je n’avais jamais été condamnée pour appartenance à une organisation terroriste armée.

Je suis une personne qui a rejeté non seulement la politique armée, mais aussi la politique civile. J’ai toujours voulu rester une défenseure des droits humains, et c’est ce que j’ai fait. À l’exception des armes de la police, je n’ai jamais vu ou tenu une seule arme dans ma vie. Mais aujourd’hui, la compréhension de la loi par ce gouvernement a fait de moi un membre d’une organisation armée. Dans son avis, le procureur a fait valoir que j’étais “le chevalier de plume de l’organisation”. Ce genre de description n’existait même pas dans les années 90. Une description ahurissante. En outre, le tribunal a qualifié la lutte pour les droits humains de nocive, affirmant qu’il devrait y avoir une “lutte nationale et domestique” pour les droits humains.

En toute honnêteté, je qualifie la période que nous traversons, d’épouvantable . Je suis dans le mouvement des droits humains depuis 30 ans. Il n’y a jamais eu de moment où je me suis sentie dans autant d’imprévisibilité et autant sans protection. Je ne me souviens vraiment pas d’une seule période où la loi était si centralisée, et où les juges et les procureurs avaient si peur.

La mentalité de l’État des années 1990 elle, n’a pas changé, elle est toujours au pouvoir. Les méthodes étaient alors différentes. Dans les années 1990, les agressions étaient plutôt physiques, les gens étaient tués, disparaissaient en détention. Aujourd’hui, la liberté d’expression subit une énorme oppression. Nous devons admettre sans hésiter que la liberté d’expression était beaucoup plus grande dans les années 1990. À l’époque, même lorsque nous faisions l’objet d’enquêtes et de poursuites, personne n’était arrêté avant que la Cour de cassation n’ait confirmé une condamnation. Mais aujourd’hui, lorsque vous vous présentez pour faire votre déclaration, un mandat d’arrêt immédiat est lancé contre vous.

“Je voudrais critiquer l’Union européenne”

L’État de la République de Turquie ne respecte les normes d’aucun des traités internationaux qu’il a ratifiés. Il viole tous ces traités. Je voudrais critiquer l’Union européenne à cet égard, dans la mesure où aucun de ces traités n’a été ratifié par la Turquie seule, plusieurs États membres de l’Union européenne en sont signataires. En outre, tous les traités internationaux comportent certains mécanismes de contrôle de la conformité. Malheureusement, les mécanismes de contrôle ne sont pas mis en œuvre contre la Turquie en ce qui concerne les traités internationaux qu’elle viole. C’est ce qui pousse la Turquie à se comporter de manière aussi tranquille, avec sentiment d’impunité.

En conclusion, je voudrais rappeler une fois pour toutes la dernière situation concernant ma liberté d’expression. J’ai été condamnée à 26 ans et 9 mois de prison pour avoir simplement fait imprimer mon nom dans un journal, pour des articles que je n’ai pas écrits personnellement. En outre, on m’a imposé une amende totale de 458 000 livres turques [environ 45 000€), dont une partie est réglée et que j’ai payée grâce à la solidarité internationale. Il y a d’autres procès en cours. Il semble que si je vais en prison, j’y passerai le reste de mes jours.

Malgré la situation actuelle, je dis : “Je suis ici et je ne vais nulle part”, car je veux rester ici pour continuer à déranger les pouvoirs en place.

Je ne vais nulle part. Tout comme İsmail Beşikçi ne va nulle part ; tout comme Musa Anter ne va nulle part ; tout comme Ferhat Tepe ne va nulle part ; tout comme Ahmet Altan ne va nulle part ; tout comme Osman Kavala ne va nulle part… Je veux rester ici pour poursuivre mon combat.

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