La Turquie multiplie raids policiers et arrestations contre des membres supposés de l’organisation Etat islamique/Nicolas Bourcier/LE MONDE

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Le Monde, le 31 décembre 2025

Plusieurs centaines de militants présumés de l’EI ont été arrêtés ces derniers jours lors d’opérations policières de grande envergure afin d’enrayer les réseaux djihadistes très présents sur le territoire turc.

Les opérations policières contre les cellules de l’organisation Etat islamique (EI) se sont soudainement multipliées cette dernière semaine. Il y a eu d’abord, trois jours avant le réveillon de Noël, les déclarations des autorités d’Ankara et d’Istanbul qui alertaient sur le fait que des militants du groupe djihadiste planifiaient des attaques contre des non-musulmans sur le sol turc pour les célébrations de Noël et du Nouvel An. Ces fêtes sont condamnées par l’EI pour des raisons théologiques strictes et morales.

S’ensuivit une première vague d’arrestations jeudi 25 décembre de 115 membres présumés du groupe djihadiste et puis une deuxième, mardi 30 décembre, au cours de laquelle 357 personnes ont été placées en garde à vue dans une opération menée conjointement dans 21 provinces du pays. « Nous n’avons jamais laissé la moindre chance à ceux qui tentent de mettre la Turquie à genoux par le terrorisme », a affirmé le ministre de l’intérieur, Ali Yerlikaya, sur son compte X.

La veille, dans une opération ciblée à Yalova, au bord de la mer de Marmara, au sud-est d’Istanbul, trois policiers ont été tués dans des échanges de tirs survenus à la suite d’une intervention des forces de l’ordre contre un groupe de djihadistes retranchés dans une maison de village. L’affrontement, qui a duré huit heures, s’est soldé par la mort des six occupants, tous de nationalité turque.

Il a fallu le déploiement des forces spéciales de la ville de Bursa pour venir à bout de cette cellule de l’EI. Pendant la journée, le gouvernorat de Yalova avait annoncé la suspension des cours dans les écoles de la région. Le gaz et l’électricité ont été coupés, et l’accès à la zone bouclé. Une interdiction temporaire de diffusion d’information sur l’intervention a même été imposée par l’autorité de surveillance des médias, RTÜK, ceci « afin de mener l’enquête de manière saine et de protéger l’ordre public ».

346 fausses cartes d’identité

Cette opération sanglante a suscité de nombreuses réactions dans la presse, pointant la récurrence de ces actions policières ces dernières années sans pour autant empêcher la progression du groupe islamiste sur le territoire turc. Plusieurs journaux d’opposition ont rappelé la forte présence de l’EI en Turquie depuis près d’une décennie.Déjà en 2021, une opération policière dans ce même lieu avait révélé que Yalova n’était pas seulement un refuge pour les djihadistes, mais aussi un « centre d’opérations » relativement ancien où étaient produits de faux documents, gérés tout un système de financement et prises des décisions logistiques de l’organisation terroriste.

A l’époque, ce réseau avait été mis à jour par la traque d’un haut responsable de l’organisation portant le nom de code « Assassin de Turquie ». Des raids simultanés menés sur plusieurs jours ont révélé cette fois que l’organisation avait établi une structure de « commandement » à Yalova, englobant les provinces d’Istanbul, de Sakarya, d’Eskisehir, de Mersin et de Sirnak. Cette cellule fonctionnait techniquement comme un « bureau de migration et de logistique », a souligné le quotidien BirGün. Pour les membres de l’organisation souhaitant se rendre en Europe, Yalova servait de centre où étaient imprimées de fausses pièces identités. C’est là que se faisaient les départs et les plans de voyage.

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Parmi les objets saisis lors des perquisitions des planques figuraient 433 passeports de divers pays, tous prêts à l’emploi, et 346 fausses cartes d’identité. Une dizaine de machines servant à la production des pièces d’identité, des tampons à froid, des puces, des hologrammes et de faux sceaux ont également été mis sous scellés.

D’après l’acte d’accusation, la cellule se finançait grâce à des sources extérieures et à des activités criminelles locales. L’organisation kidnappait de riches hommes d’affaires étrangers à Eskisehir, Istanbul et Sakarya, et leur dérobait de l’argent sous la menace. Les transactions de la cellule se faisaient par le « hawala », ce système informel de transfert de fonds. L’argent était livré à Yalova par des coursiers qui récupéraient les sommes auprès des bureaux de change d’Istanbul après instruction donnée à des changeurs localisés en Syrie.

« Partie émergée de l’iceberg »

A la suite de ces opérations policières, le Parti républicain du peuple (CHP, opposition) a déposé une motion au Parlement d’Ankara demandant une enquête élargie sur les activités et les éventuelles protections de l’EI à Yalova. Mais celle-ci n’a pas pu être inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée.

Mardi 30 décembre, au lendemain de l’assaut, le député CHP Murat Bakan a insisté sur « le fait que l’opération se soit transformée en un échange de tirs de plusieurs heures ne saurait être considéré comme une simple opération ». Selon l’élu, « il faut bien comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une simple cachette, mais bien de la partie émergée de l’iceberg de la menace que représente l’EI en Turquie ».

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Après l’attentat de l’organisation Etat islamique du 10 octobre 2015 devant la gare d’Ankara, qui a coûté la vie à 105 personnes lors d’un rassemblement pour la paix, le pays a connu plusieurs vagues d’attaques des djihadistes. Parmi elles figurent l’attentat de l’aéroport Atatürk en 2016, à Istanbul, la mort de 16 personnes rue Istiklal, la même année, et le massacre de 39 personnes à la discothèque Reina le soir du Nouvel An 2017. Après une longue période d’inactivité, la dernière attaque revendiquée par l’EI en Turquie a été celle contre l’église Santa Maria de Sariyer, au bord du Bosphore, le 28 janvier 2024. Elle s’était soldée par un mort. Cet été, des images diffusées sur les réseaux sociaux montraient des militants de l’EI à Yalova, arborant les drapeaux noirs de l’organisation lors d’un cortège nuptial en pleine ville.

Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)

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