Proche du nouveau pouvoir syrien, le président turc s’est réjoui des avancées de l’armée syrienne dans les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS), à majorité kurde. L’accord conclu entre les deux parties, qui prévoit l’intégration des FDS au sein des institutions de l’Etat syrien, était l’une des principales exigences d’Ankara.
Recep Tayyip Erdogan peut se frotter les mains. Sans avoir envoyé un seul soldat supplémentaire sur le sol syrien, le président turc a vu en quelques heures les Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurde) perdre près de la moitié de leurs positions et ses dirigeants accepter un accord qu’il a lui-même souhaité de ses vœux. Proche allié de la nouvelle direction syrienne qui a renversé en décembre 2024 Bachar Al-Assad, l’homme fort d’Ankara a vivement salué l’offensive « méticuleuse de Damas, contre les combattants kurdes en Syrie ».
Lors d’une allocution télévisée à l’issue d’une réunion du cabinet à Ankara, lundi 19 janvier, le chef de l’Etat a tenu à célébrer « une Syrie qui a saisi une occasion historique ». Il faisait référence aux avancées rapides des militaires syriens à Rakka et Deir ez-Zor, qui se sont emparés de postes-frontières, de champs pétroliers et gaziers, et de centres administratifs. L’offensive a abouti dimanche à un accord de cessez-le-feu en 14 points, prévoyant l’intégration des FDS au sein des institutions de l’Etat syrien. Une des principales exigences d’Ankara.
Selon le texte, les Kurdes syriens s’engagent à retirer leurs unités à l’est de l’Euphrate et à transférer les institutions civiles de Hassaké aux structures de Damas. Il prévoit également le transfert du contrôle des points de passage frontaliers, la mise en place d’un gouverneur de Hassaké et la conservation d’une force de police locale limitée à la ville de Kobané.
Fin du rêve d’autonomie au Rojava
Ce changement brutal du rapport de force acte la fin du rêve kurde d’autonomie au Rojava. Il intervient dans un contexte de pression croissante sur les FDS, après leur perte de contrôle des zones majoritairement arabes et la fin du soutien américain aux responsables kurdes, clairement énoncé mardi 20 janvier par l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack.
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De fait, le document proposé par le gouvernement du président de transition syrien, Ahmed Al-Charaa, aux dirigeants kurdes répond à presque toutes les attentes de la Turquie. La veille, Devlet Bahçeli, leader ultranationaliste turc et allié du gouvernement d’Erdogan, avait d’ailleurs présenté un plan en 8 points qui ressemblait étrangement au texte signé dimanche. « A la réflexion, cette similitude est moins surprenante qu’il n’y paraît, compte tenu des gages accumulés au cours de l’année écoulée témoignant de l’influence croissante d’Ankara sur Damas », souligne Ezgi Basaran, politologue turque spécialiste du Moyen-Orient à l’université d’Oxford (Royaume-Uni).
Ces dernières semaines, la Turquie s’était même encore un peu plus rapprochée du cœur de la crise syrienne. Au moins six frappes de drones ont visé des positions des FDS en l’espace de quatre jours. La rencontre dans la capitale turque entre Tom Barrack et le ministre de la défense, Yasar Güler, mi-janvier, a confirmé l’implication d’Ankara dans le processus en cours. Autre détail significatif, rappelle Yavuz Baydar, journaliste et intellectuel turc : Devlet Bahçeli a dit approuver le décret antérieur d’Al-Charaa, du 16 janvier, qui avait mis l’accent sur le rejet de tout fédéralisme et offert aux Kurdes syriens des droits culturels limités tels que l’éducation dans la langue maternelle, révélant, selon lui, « à quel point Ankara est investi dans l’exercice de son pouvoir en tant que coconcepteur de l’avenir de la Syrie ».
Pour Ezgi Basaran, « la Turquie a assurément démontré que, dans un contexte international marqué par l’influence de Trump, elle est le partenaire privilégié lors des choix stratégiques ». Les navettes diplomatiques effectuées par le ministre des affaires étrangères, Hakan Fidan, entre les Etats du Golfe, Damas et Washington ont permis d’obtenir l’accord souhaité par Ankara, « un document imposé aux Kurdes sous une pression intense », ajoute la spécialiste.
Plusieurs rassemblements
Sur le terrain, les FDS avaient appelé lundi les « jeunes Kurdes, hommes et femmes », en Syrie et à l’étranger, à « rejoindre les rangs de la résistance ». Le parti prokurde DEM, troisième force au parlement turc et médiateur dans le processus engagé par Ankara avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, dont sont issus de nombreux cadres des FDS), a convoqué plusieurs rassemblements mardi 20 janvier, dont l’un à la frontière syrienne, dans la ville de Nusaybin, où des heurts ont éclaté avec les forces de l’ordre.
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Chose notable, le même jour, plusieurs médias d’opposition ont rapporté l’échange qu’a eu le chef du PKK, Abdullah Öcalan, dans sa prison d’Imrali, le 17 janvier, avec Faik Özgür Erol, avocat et membre du DEM. La discussion n’a tourné qu’autour de la situation syrienne et du recul des FDS. « Affaiblir les Kurdes pour gouverner le Moyen-Orient en les exploitant, a expliqué le leader kurde, est une stratégie de domination et un piège qui se reproduit depuis des siècles. »
Un accord aurait été trouvé, a-t-il laissé entendre, entre Israël, Damas et Ankara : « Israël sécuriserait le Golan et Souweïda [où l’Etat hébreu est intervenu militairement pour protéger la minorité druze] au sud, tandis qu’Al-Charaa se verrait offrir le territoire situé au nord, entre l’Euphrate et le Tigre [la région kurde]. » Il a ajouté, en guise d’avertissement : « Pour la Turquie, interpréter ce processus comme jouant en sa faveur constituerait une grave erreur historique. »
