Reportage: Fermée depuis plus de trente ans, elle pourrait rouvrir d’un jour à l’autre. Le village de Margara, adossé à son grand voisin et ennemi historique, se prépare à ce bouleversement sans précédent.

Infographie : Le Monde
A Margara, village arménien de 1 400 habitants à la lisière de la Turquie, il n’y a guère que les cigognes qui peuvent traverser la frontière, fermée depuis plus de trente ans. Elles vont et viennent au gré des saisons, perchées sur les poteaux électriques surplombant le check-point aux couleurs grises, vide et silencieux. Dans les rues enneigées, en cette fin janvier, résonne au loin le chant du muezzin, porté depuis l’autre côté de la frontière par un vent glacial.
Svetlana Simonyan a l’habitude de l’entendre. Elle a toujours vécu là, à quelques mètres du poste-frontière. Depuis son balcon, cette Arménienne de 51 ans a aussi une vue imprenable sur le drapeau turc installé de l’autre côté de la barrière. « Avant, il était plus loin. Mais le nôtre est plus grand et plus haut », s’enorgueillit-elle, en désignant du menton le large drapeau arménien installé par les autorités à l’entrée du check-point, le long de son verger.
Le drapeau de la Russie a été enlevé un an plus tôt lorsque Moscou a accepté, en février 2025, de transférer aux Arméniens le contrôle du poste-frontière de Margara – les Russes surveillent les frontières avec la Turquie et l’Iran depuis l’indépendance de cette ex-République soviétique du Caucase en 1991, mais ils se retirent progressivement des check-points depuis 2024.
Point de passage stratégique
Dans le village, on a presque toujours vu cette frontière fermée, hormis une fois, en février 2023, pour faire passer de l’aide humanitaire après le séisme qui avait frappé la Turquie et causé la mort de 54 000 personnes. Déjà close sous l’Union soviétique, elle n’a ouvert brièvement qu’après la chute de l’URSS, en 1991. Mais la Turquie l’a refermée dès 1993 par solidarité avec son allié azerbaïdjanais, alors en guerre contre l’Arménie pour le contrôle de l’enclave séparatiste du Haut-Karabakh (1988-1994).
Ainsi vit Margara depuis des décennies : adossé à son grand voisin turc mais isolé, coulant une vie paisible au bord de la rivière Arax. Le village pourrait toutefois changer bientôt de visage avec la réouverture annoncée de la frontière avec la Turquie, le propulsant au cœur d’un point de passage stratégique. Aucune date n’a été fixée. Des rumeurs évoquaient une réouverture dès début janvier. Elle pourrait finalement intervenir en mars.
Si elle se matérialise, cette réouverture, qui serait historique et considérée comme une preuve de paix, ouvrira une nouvelle ère après un siècle de conflit avec les Turcs. Un accord a été conclu en 2022 pour permettre aux diplomates et aux ressortissants de pays tiers de passer, mais il n’a pas été mis en œuvre. La reprise du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan, en septembre 2023, et l’avancée sans précédent des négociations de paix entre Erevan et Bakou ont changé la donne. Le processus de normalisation des relations entre les deux pays après plus de trente ans de conflit favorise, par ricochet, la concrétisation de cet accord avec la Turquie, l’autre ennemi historique de l’Arménie après le génocide de près de 1,5 million d’Arméniens par l’Empire ottoman, en 1915. Les autorités turques n’ont jamais reconnu ce crime mais, côté arménien, aucun président ni chef de gouvernement n’en a fait un préalable pour un rapprochement avec la Turquie.
Après la défaite écrasante du pays dans la dernière guerre au Haut-Karabakh, en 2020, et la chute de l’enclave séparatiste, le chef du gouvernement, Nikol Pachinian, a pris acte de la position de faiblesse de l’Arménie. Déterminé à tourner la page du conflit, il multiplie les concessions pour normaliser au plus vite les relations avec Bakou et Ankara, avec l’espoir de parvenir à une paix durable dans la région avant les élections législatives de juin, et de désenclaver ce petit pays de 2,9 millions d’habitants.
« J’espère que la Turquie prendra la décision politique tant attendue d’ouvrir sa frontière avec l’Arménie et d’établir des relations diplomatiques », a-t-il réaffirmé en décembre 2025. Quelques jours après, le président turc, Recep Tayipp Erdogan, a souligné que, « dans le cadre du dialogue avec l’Azerbaïdjan, nous [la Turquie] menons également un processus de normalisation des relations avec l’Arménie. Inch’Allah, dès le début de [2026], nous prendrons certaines mesures symboliques. »
L’Arménie se prépare déjà activement à une prochaine réouverture de la frontière. A Margara, les travaux de rénovation du check-point et de la route, entrepris en 2023, sont achevés. Des gardes-frontières arméniens ont été recrutés. « On s’attend à une réouverture d’un jour à l’autre », souligne la députée Maria Karapetyan, membre du parti au pouvoiret de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Côté turc, la reconstruction du check-point est, elle aussi, quasiment terminée. « Les autorités locales turques sont très enthousiastes et s’attendent à un afflux massif de touristes », assure la députée, en citant la presse turque.
Faciliter la circulation
Dans un premier temps, seuls les diplomates et ressortissants de pays tiers pourront passer, conformément à l’accord de 2022.Mais à terme, selon l’élue, tous les citoyens arméniens et turcs pourraient, eux aussi, être autorisés à franchir la frontière. De nouvelles infrastructures devraient rapidement voir le jour pour faciliter la circulation. « La route sera trop étroite, explique-t-elle. Mais on ne s’attend pas à un afflux immédiat, car il faudra du temps pour établir la confiance » entre les deux peuples.
Les signes d’une normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie, timides mais tangibles, se multiplient depuis trois ans. Les vols directs de passagers ont ainsi repris entre Erevan et Istanbul, en 2022, après deux ans d’interruption. Un an plus tard, la Turquie a levé l’interdiction sur les vols cargo directs vers l’Arménie, ouvrant la voie au transport de marchandises par avion. La ligne aérienne nationale Turkish Airlines a quant à elle annoncé, en décembre 2025, le lancement de vols réguliers entre Istanbul et Erevan à partir de mars, ce qui marquerait une nouvelle étape dans les échanges directs entre les deux pays.
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A Margara, on observe ces avancées avec prudence. Beaucoup oscillent entre le scepticisme, la crainte et l’espoir de vivre enfin en paix. La réouverture de la frontière ? « J’ai toujours entendu que ça allait arriver, mais je n’y crois pas », lâche un villageois, en haussant les épaules. L’idée que les Turcs puissent venir ici un jour le rebute. « Je vendrai ma maison, assure ce trentenaire qui préfère garder l’anonymat. Mais seulement à des Arméniens. » Un autre redoute une arrivée massive des Turcs, perçus comme des ennemis irréductibles : « Il y aura des mariages, anticipe-t-il. Si cela donne une génération de Turcs, ce sera très mauvais pour nous. »
La crainte d’être à nouveau pris pour cible reste tenace. Non seulement parce que la Turquie refuse, aujourd’hui encore, de reconnaître le génocide de 1915, mais aussi parce qu’Ankara a apporté un soutien militaire décisif à l’Azerbaïdjan lors de la guerre dans le Haut-Karabakh, en 2020. Plus de 3 800 soldats arméniens ont été tués en quarante-quatre jours. Parmi eux, trois hommes venaient de ce village. Ils ont été enterrés avec les honneurs un peu plus loin, le long de la petite route.
Svetlana Simonyan, dont le fils cadet combattait lui aussi dans l’enclave six ans plus tôt, reste sur ses gardes. « Je ne fais pas confiance aux Turcs, tranche la mère de famille. On sait tout ce qu’ils ont fait au cours de l’histoire depuis 1915. Qui dit qu’ils ne le reproduiront pas avec la prochaine génération d’Arméniens ? »
La quinquagénaire redoute aussi que le village soit inondé de produits turcs bon marché susceptibles de mettre en péril l’économie locale, fondée sur l’agriculture. « Ils ont des subventions et produisent en masse, alors que nous peinons déjà à vendre notre production », se désole-t-elle. Les produits turcs, en particulier les vêtements, affluent déjà sur le marché arménien, depuis plus de vingt ans, en transitant par des pays tiers. « J’en achète parce qu’il y en a partout », concède Svetlana Simonyan, en sirotant le thé dans son salon, face à l’ancien bureau, jamais achevé, des douanes soviétiques.
« Je resterai là quoi qu’il advienne »
Malgré ses craintes, la famille exclut de quitter le village si le poste-frontière venait à rouvrir. « Les voisins sont convaincus qu’on vendra notre maison, confie son fils aîné, Kolya Pilebossyan, 33 ans. Mais c’est chez nous. Je suis né ici, et je resterai là quoi qu’il advienne. » Pour cet employé dans le bâtiment, la réouverture lui permettrait toutefois de se rendre plus facilement en Turquie. « Quel Arménien n’aurait pas envie de voir sa patrie originelle ? », soupire-t-il.
L’accord de Kars, signé en 1921 entre la Turquie kémaliste et les républiques soviétiques du Caucase, a en effet amputé l’Arménie de 30 000 à 40 000 kilomètres carrés, soit davantage que la superficie du pays aujourd’hui (29 700 kilomètres carrés). Plusieurs régions ont été rattachées à la Turquie, dont celle de Surmalu, dont sont originaires de nombreux habitants de Margara et où s’élève le mont Ararat, sacré pour les Arméniens. Un symbole que Nikol Pachinian envisage désormais de retirer des armoiries nationales pour ne pas irriter Ankara. Le chef du gouvernement le répète régulièrement : il faut se concentrer sur « l’Arménie réelle », dans ses frontières actuelles, et pacifier les relations avec ses voisins.
Ce message porte chez une partie des habitants. Levon Karapetyan, qui fut maire de Margara de 1977 à 1984, voit d’un bon œil la réouverture de la frontière. « On ne doit jamais oublier le génocide, mais on ne peut pas rester des ennemis pour toujours. On doit faire du commerce, se parler, et avoir des contacts les uns avec les autres », estime-t-il, installé dans un vieux canapé sur le perron de sa maison, tout près du check-point.
A 83 ans, il est assez âgé pour se souvenir du temps où les Arméniens et les Turcs pêchaient dans la rivière, chacun de leur côté, sans qu’une barrière marque la séparation. Il en est convaincu : quand le poste-frontière rouvrira, « tous les Arméniens en bénéficieront. Nous sortirons de l’impasse pour devenir un carrefour de la paix. » Faustine Vincent Erevan et Margara [Arménie], envoyée spéciale
