Libération, le 19 février 2026
Ces dernières années, Abou Dhabi multiplie les investissements comme les partenariats militaires et diplomatiques dans la région de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, jugées stratégiques.
Depuis plus d’une décennie, les Emirats arabes unis assument une politique d’influence agressive en direction de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, considérés comme un espace stratégique pour Abou Dhabi. Interventions militaires, alliances diplomatiques, investissements dans les ports, soutien financier… Tour d’horizon des partenaires et des outils de la projection de puissance des Emirats arabes unis.

Au Yémen, la confrontation avec Riyad
Un échec majeur. Début janvier 2026, les Emirats arabes unis ont perdu leur principal allié au Yémen, et donc leur influence. Lassée de leur expansionnisme, l’Arabie Saoudite a brutalement stoppé les manœuvres émiraties dans le pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Les deux monarchies du Golfe s’étaient pourtant alliées en mars 2015, lors de l’opération «Tempête décisive». Il s’agissait alors de faire reculer les rebelles houthis, d’obédience chiite et soutenus par l’Iran, qui s’étaient emparés de la capitale, Sanaa, en septembre 2014 et s’immisçaient dans Aden, la grande ville du Sud.
Les bombardements aériens et les offensives terrestres émiraties finissent par chasser les Houthis d’Aden en juillet 2015. Dans les mois qui suivent, le sud du Yémen est repris. Peu à peu, les lignes de front se figent, mais les combats, qui ont provoqué une crise humanitaire majeure, se poursuivent. En juillet 2019, les Emirats annoncent officiellement leur retrait. Ils conservent en réalité leur relais, le Conseil de transition du Sud (STC), mouvement séparatiste qui veut recréer la république du Yémen du Sud (1967-1990). Mais le général à la tête du STC, Aïdarous al-Zoubaïdi, financé par les Emiratis, est trop ambitieux. En décembre 2025, il lance une offensive et s’empare des deux grandes provinces de l’est du Yémen, l’Hadramaout et Al-Mahra. Excédée, l’Arabie Saoudite bombarde une cargaison d’armes envoyée par les Emirats au STC dans le port de Moukalla. Aidées par des frappes de l’aviation saoudiennes, les factions soutenues par Riyad repoussent dans les jours suivants les séparatistes. Le général Aïdarous al-Zoubaïdi s’enfuit et rejoint les Emirats.

En Libye, le pari raté du maréchal Haftar
La Libye a été le laboratoire de l’interventionnisme militaire des Emirats arabes unis. A partir de 2014, Abou Dhabi a choisi d’appuyer le camp de Khalifa Haftar, ex-officier de l’armée de Kadhafi rentré au pays après la chute du dictateur, et engagé dans une croisade contre les groupes armés islamistes, baptisée «opération Dignité». Ce seigneur de guerre autoritaire, fer de lance de la contre-révolution libyenne, a également été soutenu par l’Egypte, la Russie, et dans une moindre mesure la France.
Le maréchal autoproclamé s’est taillé par la force un petit royaume sur lequel il règne d’une main de fer dans l’est du pays. Ses forces ont assiégé Tripoli en 2019, mais ne sont jamais parvenues à renverser le gouvernement libyen, sauvé in extremis par l’aide de la Turquie. Les Emirats ont participé financièrement, diplomatiquement et militairement – en conduisant des frappes aériennes et en livrant des armes, en violation de l’embargo des Nations unies – à cette campagne, qui s’est soldée par un échec. Depuis, Haftar et ses fils restent des partenaires d’affaires pour les Emiratis, qui utilisent surtout la Libye comme une plateforme logistique : les armes, les munitions, les véhicules et les mercenaires livrés aux Forces de soutien rapide (RSF) au Soudan transitent notamment par la base aérienne d’Al-Joufra, puis sont acheminés à travers le désert jusqu’au Darfour.

Au Soudan, le parrain de la guerre civile
Officiellement, les Emirats arabes unis sont neutres dans le conflit soudanais. En réalité, il ne fait aucun doute qu’ils sont le premier parrain des Forces de soutien rapide (RSF) du général Hemetti. Cette unité paramilitaire dissidente est entrée en guerre contre l’armée régulière en avril 2023. Grâce au soutien sans faille des Emirats, qui leur fournit armes, munitions, véhicules, drones et dispositifs antiaériens, les RSF se sont emparées de la quasi-totalité du Darfour, où leurs conquêtes se sont accompagnées de crimes de guerre et d’opérations de nettoyage ethnique.
La collaboration entre Hemetti et Abou Dhabi avait débuté avant le début du conflit : sur le plan militaire, les RSF ont été utilisés comme supplétifs des Emiratis au Yémen ; sur le plan commercial, Dubaï constitue le premier débouché de l’or extrait des mines du Darfour. Au-delà de leur appui clandestin sur le terrain, les Emiratis sont aujourd’hui accusés par le régime militaire soudanais de financer les campagnes numériques et le lobbying diplomatique du camp Hemetti.
Israël, le premier partenaire
Pour Israël, les accords d’Abraham signés avec les Emirats arabes unis en 2020, au cours du premier mandat de Donald Trump, ont marqué le triomphe d’une nouvelle ère de reconnaissance et de coopération avec un pays arabe du Golfe. Ce traité de paix, condamné par de nombreux de pays de la région pour son abandon des droits des Palestiniens, a ouvert la voie à une véritable alliance diplomatique, sécuritaire, militaire, technologique et financière entre les deux pays. Cette collaboration étroite n’a pas été remise en cause après l’attaque du 7 octobre 2023 et les deux années de guerre dévastatrice et meurtrière contre Gaza. Les Emirats se sont au contraire sentis renforcés et protégés par leur alliance avec Israël pour étendre leurs opérations d’influence. Mais ils se retrouvent isolés parmi les pays arabes du Golfe.
En Somalie, la tentation séparatiste
Depuis 2014, Abou Dhabi appuyait, aux côtés d’autres acteurs régionaux, le gouvernement somalien dans son combat contre les insurgés islamistes du mouvement Al-Shabab. Au nom de la lutte antiterroriste, les Emiratis ont formé des bataillons de l’armée somalienne, payé les salaires de milliers de soldats, et mené des frappes de drones contre le groupe jihadiste. Ils ont également investi dans les infrastructures maritimes, dont les ports de Kismaayo (au Jubaland, dans le sud-ouest) et de Bosaso (Puntland, nord-est), passé sous le contrôle du groupe Dubai Ports World. Mais depuis dix ans, les relations avec Mogadiscio ont été en dents de scie, le pouvoir somalien reprochant régulièrement aux Emiratis leur soutien aux autorités régionales (la Somalie est une république fédérale) plutôt qu’au gouvernement central.
Le partenariat entre Abou Dhabi et les séparatistes du Somaliland, en particulier, a rendu furieux les Somaliens. A partir de 2018, les Emirats ont en effet massivement investi dans le port de Berbera, donné en concession à Dubai Ports World et motif de rapprochement entre le Somaliland et l’Ethiopie voisine – en quête d’un accès maritime. Le 26 décembre, la reconnaissance de l’indépendance du Somaliland par Israël (allié des Emirats arabes unis depuis la signature des accords d’Abraham) a été la goutte de trop : deux semaines plus tard, Mogadiscio annulait tous les accords conclus avec les Emirats arabes unis, priés de plier bagage.
En Ethiopie, la dette d’Abiy Ahmed
Dès son arrivée au pouvoir, en 2018, Abiy Ahmed, en quête de nouveaux bailleurs étrangers, s’est tourné vers les Emirats arabes unis, un investisseur avide de diversification pour son économie, peu regardant, et au portefeuille garni de pétrodollars. Ce partenariat financier et commercial s’est doublé d’une assistance sécuritaire. Les Emiratis ont participé à la formation de la garde républicaine, l’unité prétorienne placée sous les ordres du Premier ministre éthiopien. Pendant la guerre du Tigré (2020-2022), son gouvernement a été sauvé in extremis par la flotte de drones livrés par les Emirats arabes unis : leur intervention a permis de retourner la situation militaire et de donner l’avantage aux troupes fédérales sur les rebelles tigréens.
En contrepartie, Abiy Ahmed aurait permis aujourd’hui aux Forces de soutien rapide du général Hemetti – le protégé d’Abou Dhabi dans la guerre civile soudanaise – d’établir des camps d’entraînement sur le territoire éthiopien, près de la frontière. Images satellites et témoignages d’officiels éthiopiens à l’appui, l’agence de presse Reuters a confirmé le 10 février que les Emirats financent et équipent une base secrète, où 4 300 combattants des RSF bénéficiaient d’un entraînement en janvier.
Le Tchad, l’allié tiraillé
En octobre 2024, Abou Dhabi a octroyé à N’Djamena un prêt de 500 millions de dollars (avec un taux concessionnaire de 1 % sur dix-huit ans) lors d’une visite du président tchadien, Mahamat Idriss Déby, aux Emirats. Cette enveloppe s’ajoute à une première convention signée en janvier 2023 pour un montant de 200 millions de dollars, et à un généreux partenariat militaire qui voit les cadeaux d’Abou Dhabi (véhicules, matériel, armements) pleuvoir sur N’Djamena. Le Tchad est un pays très pauvre, les Emirats arabes unis un pays très riche : Abou Dhabi sait acheter son influence.
Les Emiratis ont notamment obtenu d’utiliser l’aéroport international d’Amdjarass, berceau de la famille Déby à une cinquantaine de kilomètres de la frontière soudanaise, comme hub logistique pour livrer clandestinement des armes aux Forces de soutien rapide du général Hemetti au Darfour. Un soutien qui irrite une partie de l’armée tchadienne, largement issue de la communauté zaghawa massacrée par les paramilitaires soudanais à El-Fasher en octobre 2025.
