Alors que 4 600 entreprises turques de l’habillement ont fermé leurs portes rien qu’en 2025, les manifestations et les grèves des ouvriers se sont multipliées ces derniers mois.
Des grèves, une série de sit-in et de manifestations d’ouvriers devant les usines. Depuis plusieurs mois, le pays connaît une vague de contestation sociale sans précédent dans le secteur du textile et de l’habillement, vitrine emblématique du savoir-faire turc. Encore en janvier, les ouvriers d’Elsa Tekstil (fournisseur de Tommy Hilfiger) à Çigli, dans la province d’Izmir, ont bloqué l’entrée de leur atelier de fabrication après l’annonce, par la direction, du licenciement de 250 salariés sans indemnités.
A Tokat, dans le nord de l’Anatolie, les ouvriers de l’usine Sik Makas (Levi’s, H&M et Zara) ont fait grève à plusieurs reprises, à partir d’octobre 2025, après d’importants retards de salaire et des licenciements, là encore sans indemnités. Malgré l’interdiction de manifester décrétée par la préfecture et l’incarcération d’une des représentantes syndicales des 1 700 salariés, pendant seize jours, les employés ont continué leur protestation devant les grilles durant près de trois mois. Peu avant, la zone industrielle de Baspinar, à Gaziantep, connaissait une série de grèves. Dix-neuf usines de tissage, de vêtements et de cuir ont débrayé en raison des salaires et de la dégradation des conditions de travail.
Ces quelques exemples, loin d’être exhaustifs, illustrent les tensions et la profonde crise que traverse cette industrie, qui emploie 1,2 million de personnes – près de 4 millions, en ajoutant celles payées au noir, d’après le syndicat ouvrier Confédération syndicale des ouvriers révolutionnaires. Près de 380 000 personnes travaillant dans le secteur ont perdu leur emploi entre 2022 et 2025, et plus de 4 600 entreprises ont fermé leurs portes rien qu’en 2025, selon les estimations de professionnels de la branche et de Birtek-sen, un syndicat unifié des travailleurs du textile, du tissage et du cuir. Pour le site spécialisé TextileToday, c’est bien « la survie du secteur qui est menacée ».
Soutien spécifique d’urgence
D’après les données de l’Association turque des fabricants de vêtements, la part de marché mondiale de la Turquie dans le secteur du prêt-à-porter est passée, en 2025, sous la barre des 3 % pour la première fois en trente-cinq ans. Son poids dans l’Union européenne (UE) ne dépasse plus les 5 %, pour la première fois en trente ans. Lorsque des pays comme la Chine, le Bangladesh et le Vietnam, principaux concurrents de la Turquie dans ce domaine, ont enregistré une croissance supérieure à 10 % au premier semestre 2025, les exportations turques ont reculé de 6,9 %. Selon le Conseil turc des exportateurs (TIM), les exportations du secteur textile, qui représentent 13 % des exportations totales du pays, ont chuté de 1,5 milliard de dollars en 2025 (1,3 milliard d’euros), pour atteindre 16,8 milliards. La baisse atteint même 4,4 milliards de dollars, si l’on compare les données avec 2022. Du jamais-vu.
Au point où les représentants de la branche ont demandé, ces dernières semaines, au gouvernement de mettre en place un soutien spécifique d’urgence « global et durable ». Avec une demande d’attention particulière sur le principal client des marchandises turques : le marché unique européen. Selon l’Association des exportateurs de textiles et de matières premières d’Istanbul, les importations de marchandises chinoises par l’UE ont ainsi augmenté de 21,8 % entre janvier et mai 2025, et celles en provenance du Bangladesh de 17,9 %. Dans le même temps, celles en provenance de Turquie ont chuté de 5,1 %. Avec plus de 60 % de la production turque de vêtements destinée au marché européen, les pertes sont existentielles pour le pays.
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« Notre proximité avec le marché européen, la qualité de notre production et notre rapidité de livraison nous ont toujours distingués de nos concurrents. Malheureusement, la situation est bien différente aujourd’hui », a déploré, au site turc de la chaîne Deutsche Welle, le président de la branche textile du TIM, Fikret Kileci. Comme la quasi-totalité des professionnels et des experts du secteur, le dirigeant pointe du doigt la hausse des coûts de l’énergie − la Turquie importe entre 70 % et 75 % de son énergie −, des charges de main-d’œuvre et des prix des matières premières. « Nous produisons des biens de même qualité, mais nous sommes distancés par les producteurs asiatiques en matière de prix »,précise Fikret Kileci.
Cette contraction est devenue visible dès 2025. Depuis, les professionnels ont multiplié, à mots couverts, les mises en garde, soulignant à quel point la manipulation des taux de change pour lutter contre l’inflation constituait un nœud d’étranglement. Les interventions de l’Etat et de la banque centrale, pour influencer la valeur de la livre turque afin de freiner la vertigineuse hausse des prix, ont entraîné, selon eux, un effet contre-productif : « Le résultat est une livre turque tellement faible que les achats de produits de fabrication deviennent exorbitants et les salaires jugés beaucoup trop bas, explique, sous le couvert de l’anonymat, un professionnel du secteur basé à Istanbul. Cette situation n’arrange personne : ni les patrons ni les ouvriers. »
Implantations en Egypte
Les emplois sont quasi exclusivement rémunérés au salaire minimum (33 030 livres turques, soit 554 euros net). Cette rémunération est inférieure au seuil de pauvreté, établi par les autorités turques, pour une famille de quatre personnes (650 euros). A cette situation déjà dégradée s’ajoutent les heures supplémentaires non rémunérées, les horaires de travail pendant les vacances, etc. En décembre 2025, le président Recep Tayyip Erdogan a promis d’augmenter les subventions publiques dans le secteur à 3 500 livres par travailleur (68 euros) et annoncé des mesures pour geler les licenciements et favoriser l’embauche. Mais cela reste insuffisant, selon les représentants du secteur.
Face à la pression, plusieurs entreprises se sont tournées vers la route nord-africaine, qui englobe le Maroc et la Tunisie. En 2025, près de 200 usines de textile turques ont implanté leur production en Egypte, où le coût de la main-d’œuvre est trois fois moindre. Seulement voilà, comme le note le journal pro-gouvernemental turc Yeni Akit, le pays connaît désormais, lui aussi, un mouvement de grève dans le secteur, ces dernières semaines, à cause de l’insuffisance des salaires. Une vague qui affecte simultanément les usines locales et turques, comme celles du groupe Yesim Tekstil, l’une des premières entreprises textiles à s’être installée dans le pays.
