Les vies en vrac des intellectuels turcs mises en lumière dans les salles obscures/Céline Pierre-Magnani/LE MONDE

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M le Magasine du Monde, le 18 avril 2026

Entre 2016 et 2018, des milliers de professeurs turcs opposés au régime du président Erdoğan ont été limogés et mis au ban de la société. Récompensé de l’Ours d’or du meilleur film de la Berlinale 2026, le long-métrage d’İlker Çatak se penche sur leur sort, et réveille de douloureux souvenirs chez ces anciens membres du corps enseignant.

« Je suis complètement sonnée », lâche Acun Karadağ, 57 ans, à la sortie d’un cinéma d’art et d’essai du quartier de Kızılay, dans le centre d’Ankara. Emmitouflée dans un manteau ­d’hiver, elle tire de longues bouffées sur sa cigarette et tente de rassembler ses idées. « Dans plusieurs scènes, j’ai reconnu nos slogans et nos dossards de grève », se lance-t-elle.

Récompensé le 21 février par l’Ours d’or du meilleur film de la Berlinale 2026, Yellow Letters, réalisé par le cinéaste allemand d’origine turque İlker Çatak, suscite une émotion toute particulière dans les cercles enseignants et universitaires en Turquie, où il est sorti en salle le 27 mars. Le scénario s’inspire en effet de l’histoire de plusieurs milliers d’enseignants et professeursturcs limogés entre 2016 et 2018 pour leur engagement politique.

En janvier 2016, une pétition signée par plus de 2 000 universitaires, intitulée « Nous ne serons pas complices de ce crime ! », accusait l’Etat de violation des droits humains dans le Sud-Est kurde, après la reprise des violences entre les forces armées turques et l’organisation armée du Parti des travailleurs du Kurdistan (classé comme organisation terroriste par Ankara et ses alliés occidentaux).

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Le courroux du président Erdogan

Cette initiative avait suscité le courroux du président Recep Tayyip Erdoğan, qui avait accusé les signataires de « trahison », quelques jours après la publication du texte. Dans la foulée de la tentative de putsch ratée du 15 juillet 2016, la répression s’était abattue sur eux. L’état d’urgence laissait les coudées franches aux autorités pour qu’elles règlent leurs comptes avec leurs opposants, qu’ils soient membres de la confrérie de Fethullah Gülen (le prédicateur, mort en exil en 2024, accusé d’avoir fomenté le coup d’Etat) ou issus des milieux de gauche proches du mouvement kurde.

Au total, 406 universitaires signataires, et près de 1 565 membres du syndicat d’enseignants Egitim-Sen, tous niveaux confondus, avaient été licenciés, accusés d’entretenir des liens avec des organisations considérées comme terroristes.

Dans le film, Aziz et Derya Tufan ­forment un couple d’intellectuels heureux, au faîte de leur carrière. Lui, dramaturge, metteur en scène et enseignant à la faculté d’Ankara, et elle, actrice reconnue, mènent une vie confortable en compagnie de leur fille, Ezgi, dans la capitale turque. Mais des enveloppes jaunes viennent bouleverser le cours de leur vie.

Ces lettres annoncent à Aziz et ses collègues de l’université qu’ils sont renvoyés, tandis que Derya est exclue de sa troupe de théâtre. En cause : leur engagement politique pacifiste, qui fait d’eux des cibles à abattre pour les autorités et leur hiérarchie. Subitement privés de revenus, ils sont contraints de déménager à Istanbul, chez la mère d’Aziz, où ils tentent de retrouver leurs repères. L’équilibre familial vacille.

Des bribes de leur histoire personnelle

A l’instar d’Aziz et de Derya, Acun Karadağ s’est vue désignée comme « KHKli » –sigle pour kanun hükmünde kararname, soit « décrets-lois » –, lorsqu’elle a lu son nom, comme des milliers d’autres, parmi ceux listés sur les dizaines de décrets-lois publiés sur le site Internet du Journal officiel pendant les années d’état d’urgence (2016-2018), et qui valaient mise au ban. « Sur la liste, nous étions cités comme des personnes ayant des liens avec le terrorisme. Dès le lendemain, on m’a interdit de revenir à l’école, je n’ai même pas pu dire au revoir à mes élèves », se souvient l’enseignante en sciences sociales

S’en sont suivies cinq années de turbulences durant lesquelles Acun Karadağ n’a jamais cessé de se mobiliser contre cette injustice, malgré une incarcération et une lourde opération au cœur. « Mon chirurgien connaissait mon ­engagement et ne m’a jamais rien fa­it payer. J’ai reçu beaucoup de soutien de mes proches, même de mes voisins », raconte-t-elle, pleine de gratitude. Entre deux gorgées de bière, elle se dit encore envahie par la colère, mais c’est surtout une indéfectible joie de vivre qui se dégage de cette militante.

Depuis quinze jours, sur les groupes WhatsApp des « KHKli », les discussions au sujet du film vont bon train. Certains se réjouissent d’y retrouver des bribes de leur histoire personnelle. D’autres, à l’inverse, estiment que le scénario a tordu la réalité de leur vie. Pourtant, c’est bien par volonté de s’adresser à toutes les victimes des régimes autoritaires qu’İlker Çatak a préféré la fiction au documentaire.

« Cette période m’a rendu alcoolique »

Pour Yasin Durak, 41 ans, sociologue à l’université de Niğde, au sud-est d’Ankara, licencié le 1er septembre 2016, Yellow Letters ne reflète que partiellement la violence sociale subie par les universitaires à l’époque. « Du jour au lendemain, tu deviens un indésirable aux yeux de la société. Certains ne l’ont pas supporté et il y a même eu un suicide », tient-il à rappeler.

Casquette vert kaki enfoncée sur la tête, barbe fournie et petite chaîne en guise de boucle d’oreille, Yasin Durak n’a jamais renié son engagement socialiste. Mais il reconnaît que cette « mort civile », provoquée par une simple signature, a profondément affecté sa santé mentale. « Je ne buvais pas autant avant. Cette période m’a rendu alcoolique », confie-t-il d’une voix grave.

Contre toute attente, il a obtenu, en mars, l’autorisation de reprendre ses enseignements à l’université. Une nouvelle qu’il a reçue avec soulagement, mais qui ne compensera jamais dix années d’errance.

« Cette pétition n’aura servi à rien »

Assise à l’une des tables du restaurant qu’elle vient d’ouvrir dans le centre d’Istanbul, Bediz Yılmaz, 53 ans, ex-maîtresse de conférences à l’université de Mersin, tire aussi un bilan amer de la décennie passée : deux années sombres en Allemagne et des petits boulots à la chaîne, sans stabilité financière. A l’évocation des interminables procédures judiciaires encore en cours, elle lève les yeux au ciel et soupire : « Si je devais résumer cette période en un mot, je dirais que tout cela est absurde. »

Cette traversée du désert a également été marquée par son divorce. « Avec mon mari, nos routes se sont progressivement séparées et nous sommes devenus des étrangers l’un à l’autre », témoigne-t-elle d’une voix tremblante. Un récit en écho au scénario de Yellow Letters, dans lequel les acteurs Özgü Namal et Tansu Biçer interprètent magistra­lement un couple qui se délite, éprouvé par le déclassement.

Aujourd’hui, Bediz Yılmaz participe à un projet d’agriculture en zone urbaine et s’est associée à une amie pour reprendre une meyhane – un restaurant où l’on boit du raki, la boisson nationale au goût anisé – dans le célèbre passage de Syrie, dans le centre-ville. Avec le recul, elle estime que « cette pétition n’aura servi à rien. Pourtant, je ne regretterai jamais de l’avoir signée ».

Perdus dans les limbes juridico-administratives

Aucun regret. Un sentiment que partage İsmet Akça, 53 ans, ancien maître de conférences du département de sciences politiques et relations internationales de l’université de Yıldız Teknik, à Istanbul, qui enchaîne lui aussi les petits boulots. « La période de la reprise des ­combats dans le Sud-Est kurde était terrible. Nous n’avions pas d’autres choix que de nous mobiliser », abonde-t-il.

İsmet Akça, ancien maître de conférences à l’université de Yıldız Teknik, à Istanbul, le 10 avril.
İsmet Akça, ancien maître de conférences à l’université de Yıldız Teknik, à Istanbul, le 10 avril. ÖZGE SEBZECI POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Fin connaisseur du ­fonction­nement de l’Etat turc, il s’est, dit-il, « détaché » de sa situation en attendant des jours meilleurs, lorsqu’une configuration politique plus favorable débloquera éventuellement le traitement de leurs dossiers perdus dans les limbes ­juridico-administratives. Un moment qui n’est pas encore advenu, les ­réintégrations restant à ce jour aléatoires.

Une incertitude savamment instrumentalisée par le pouvoir, comme le rappelle Yellow Letters. « Faire attendre, maintenir dans le flou, c’est l’une des méthodes des régimes autoritaires », déclame le personnage de Derya sur les planches, dans une des scènes de mise en abyme du film.

Au-delà des trajectoires individuelles, ces licenciements punitifs massifs auront infléchi lourdement la trajectoire du pays. « Il y avait une sorte de figure de l’universitaire de gauche, engagé, qui élevait la voix et qui s’exprimait sur des questions de société ou des sujets politiques sensibles. [Le pouvoir a] réussi à semer la peur, conclut İsmet Akça. Les gens se sont repliés sur eux-mêmes. Désormais, ce profil de l’universitaire engagé a presque disparu du paysage médiatique. »

Céline Pierre-Magnani (Ankara, correspondance)

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