Mediapart, le 3 octobre 2026
Quand le compte chargé de recenser les interdictions peut lui-même être banni, la question n’est plus de savoir qui sera le prochain à être réduit au silence . Mais qui restera-t-il pour le dénoncer ? Et, surtout, qui en est le complice ?
Le dernier signal envoyé par le pouvoir turc pousse une dérive déjà ouvertement Orwellienne jusqu’à son aboutissement logique : le blocage pur et simple d’EngelliWeb, le principal observatoire indépendant recensant les interdictions numériques arbitraires et les mesures frappant journalistes, universitaires, médias et voix critiques.
Le 1ᵉʳ octobre, les autorités ont ordonné la suspension de son compte sur le réseau social X. En clair : le compte expressément créé pour comptabiliser les blocages ordonnés par l’État turc a lui-même été effacé des écrans du pays.
Ankara semble ainsi avoir trouvé la parade idéale à l’embarras que constitue la documentation méthodique de sa censure : censurer ceux qui en tiennent le registre. Le chien de garde est bâillonné ; les censeurs viennent de censurer le grand livre de la censure.

EngelliWeb est une initiative de l’Association pour la liberté d’expression (İFÖD — @ifadeorgtr), qui documente systématiquement les atteintes à la liberté d’accès. Difficile d’imaginer illustration plus limpide de la dernière offensive menée en Turquie contre le droit à l’information.
Il ne s’agit plus seulement de faire disparaître un article gênant ou de réduire au silence un reporter indocile. Le régime resserre методиquement son étau sur la circulation des nouvelles, l’analyse critique et le débat public, s’acheminant vers une forme de trou noir informationnel — non pas en coupant internet, mais en en chassant méticuleusement toute voix capable de demander des comptes au pouvoir.
Avec, en toile de fond, un objectif limpide : démanteler purement et simplement un métier, le journalisme.

D’après les données de l’İFÖD rapportées par la Deutsche Welle, au moins 1 270 comptes X — appartenant pour une large part à des voix dissidentes ou critiques — ont été visés par des ordonnances de blocage pour le seul mois de septembre. C’est davantage que l’ensemble des 995 comptes répertoriés par l’association sur toute l’année 2025. Dans près de 90% des cas (1 139 comptes), X s’est empressé d’obtempérer en rendant ces profils invisibles depuis le territoire turc.
Le professeur Yaman Akdeniz, cofondateur de l’İFÖD, a confié à la DW que ces assauts procédaient auparavant par vagues successives. Cette fois, souligne-t-il, « la machine s’est emballée sans discontinuer ».
Jusqu’ici, les tribunaux ciblaient le plus souvent des publications isolées ou des URL précises d’articles. Désormais, ce sont des comptes entiers et des rédactions complètes qui sont rayés de la carte. Le média en ligne Kısa Dalga en a fait l’amère expérience : ses comptes X ont été suspendus le 26 septembre, avant que son profil Instagram ne subisse le même sort dans la foulée.
Le cas du site d’information indépendant T24 demeure à ce jour le plus spectaculaire. Cible d’une violente campagne de diffamation orchestrée en ligne par des milieux anti-LGBTI+, le site a vu son portail web et son compte X intégralement bloqués. Motif officiel invoqué : « la prévention du crime et la préservation de l’ordre public », le dossier du parquet évoquant une prétendue « propagande LGBT ». Pourtant, comme le rappelle Yaman Akdeniz, aucun lien de causalité sérieux n’existe entre le travail journalistique incriminé et les fondements juridiques avancés pour justifier une mesure d’une telle démesure.
Le coup de filet est massif : le quotidien Evrensel, Amnesty International Turquie, le collectif des Universitaires pour la paix ainsi que l’Association d’études sur les médias et le droit (MLSA) ont tous été pris dans les mailles du filet. Les associations de défense des droits LGBTI+, à l’instar de Kaos GL, SPoD et Pembe Hayat, n’ont pas été épargnées, pas plus que 32 collectifs universitaires étudiants dédiés aux questions de genre.
Économistes et universitaires figurent également sur la liste noire. En une seule semaine, l’İFÖD a recensé 194 comptes neutralisés pour avoir publié des analyses prétendument « susceptibles de semer la panique chez les investisseurs » — touchant une audience cumulée de près de 12 millions d’abonnés. Deux nouvelles salves ont frappé 150 comptes contestataires le 28 septembre, puis 147 autres le 30 septembre. Un black-out qui fait suite à l’onde de choc provoquée par le gigantesque scandale des fonds de placement survenu fin septembre 2026, lequel a ruiné plus de 455 000 petits épargnants et conduit à la mise en liquidation de 131 fonds totalisant environ 20 . milliards de dollars d’actifs.

L’éclectisme de ces cibles est révélateur : l’offensive ne vise plus un contenu spécifique, mais bien les fondations mêmes de l’espace public démocratique — le reportage d’investigation, la recherche universitaire, la défense des droits fondamentaux, l’expertise économique et la contradiction politique.
La mécanique juridique d’un « état d’urgence numérique »
L’arsenal de cette escalade a été forgé au cœur de l’été. En juillet dernier, le Parlement turc a voté une loi liberticide taillée sur mesure, face à une opposition parlementaire aux abonnés absents : sur environ 250 députés d’opposition, seuls 32 ont pris la peine de siéger lors du vote, laissant la majorité au pouvoir adopter le texte sans encombre avec 230 voix.
Dans une analyse publiée sur mon Substack, j’alertais déjà sur l’émergence de cet « état d’urgence numérique », prévenant qu’une violente tempête se préparait.

La loi n° 7590, adoptée le 24 juillet et promulguée au Journal officiel le 31 juillet, a transféré le gros des prérogatives de l’Autorité des technologies de l’information et des communications (BTK) vers la Présidence de la cybersécurité — un organe sécuritaire placé sous la tutelle directe de la présidence de la République. Sans dissoudre la BTK, cette réforme a ancré le contrôle d’internet, des télécommunications électroniques et des restrictions numériques au cœur même de l’appareil de sécurité présidentiel.
Si l’ancien système sous l’égide de la BTK faisait déjà l’objet de vives contestations, le nouveau dispositif franchit un cap supplémentaire dans l’arbitraire. La centralisation du pouvoir y est totale, et la notion floue de « péril en la demeure » autorise des interventions foudroyantes au nom de la sacro-sainte « sécurité nationale ». En vertu de la loi sur les communications électroniques ainsi modifiée, la Présidence de la cybersécurité peut prononcer des sanctions d’urgence, de sa propre initiative ou sur réquisition des services de renseignement et de police.
L’éventail de ces prérogatives élargies donne le vertige :
- L’intervention directe sur les infrastructures réseau, incluant des moyens techniques permettant le bridage de la bande passante (throttling) ou l’interruption ciblée d’accès ;
- Le contrôle de la politique et de l’attribution des noms de domaine nationaux ;
- La tutelle des plateformes et réseaux sociaux, ainsi que l’exécution forcée des ordres de blocage et de retrait de contenus ;
- La reprise en main des centres de données spécialisés, des missions et du personnel technique de la BTK.
Désormais, la chaîne de commandement et d’intervention sur le réseau dépend sans filtre de la hiérarchie présidentielle. Décisions de blocage, réquisitions de censure, qualification d’infractions et surveillance technique d’interception : tout est désormais verrouillé.
Pour Yaman Akdeniz, le transfert de ces compétences fin juillet au titre de la loi n° 5651 constitue une rupture majeure : c’est bien l’appareil sécuritaire de la présidence qui a directement notifié l’ordonnance de censure visant T24.
La plupart des mesures actuelles s’appuient sur l’article 8/A de cette même loi n° 5651, qui autorise la suppression de contenus ou le blocage d’accès au motif de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la protection de la vie ou de la prévention des crimes.
Pourtant, cet article avait été initialement conçu comme une procédure d’exception réservée aux situations d’urgence manifeste. La Cour constitutionnelle turque l’avait elle-même rappelé dans un arrêt de 2023, dénonçant une « pratique dévoyée et institutionnalisée » et pointant l’absence cruelle de garanties élémentaires contre l’arbitraire de l’exécutif.
Pour les personnes et entités visées, faire valoir ses droits relève de la gageure : les tribunaux ne notifient pas systématiquement leurs décisions aux usagers, et la Présidence de la cybersécurité se garde bien de les transmettre. Comment exercer le moindre recours constitutionnel lorsque l’on ignore quel tribunal a statué, quelle publication est incriminée et sur la base de quel argumentaire ?
X et Elon Musk, zélés complices de l’arbitraire
Les injonctions d’Ankara ne sauraient pourtant avoir d’effet concret sans le concours zélé de X. En septembre, la firme d’Elon Musk a fait disparaître des écrans turcs 1 139 des 1 270 comptes ciblés — soit près de 90% de soumission aux ordres du pouvoir.
Ce suivisme n’a pourtant rien d’une fatalité technique ni d’une obligation légale insurmontable. X a d’ailleurs prouvé par le passé qu’il pouvait obtenir l’annulation de requêtes abusives devant la justice turque. Se plier à l’injonction relève donc d’un arbitrage politique et commercial délibéré.
Au cours du second semestre 2024, l’entreprise aurait accédé à près de 90% des 11 107 demandes de censure émanant d’Ankara.
Selon Yaman Akdeniz, les grandes plateformes se sont montrées d’autant plus dociles depuis le 19 mars 2025, date à laquelle l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, a déclenché des manifestations de masse et précipité un tour de vis sécuritaire généralisé.
Dans le même temps, X s’est enfoncé dans l’opacité la plus totale, refusant désormais de communiquer aux utilisateurs concernés les motifs de leur propre bannissement.
J’ai moi-même fait partie des journalistes censurés en février 2025.
Il m’a fallu livrer un véritable bras de fer avec le service juridique de X pour obtenir le fondement légal de la restriction et une copie de la décision de justice. Récemment bloqué à son tour, Yaman Akdeniz a dû relancer la plateforme à quatre reprises pour arracher de maigres explications, sans jamais obtenir la notification judiciaire originale.
À cela s’ajoute une arnaque caractérisée au regard du droit de la consommation : bon nombre de ces utilisateurs paient chaque mois un abonnement « Premium » affublé de la fameuse coche bleue. Or, X ne propose aucun dédommagement ni remboursement lorsqu’il décide unilatéralement de couper ces créateurs de leur propre lectorat. La multinationale continue d’encaisser des frais pour un service qu’elle a elle-même rendu caduc.
En décembre 2025, la Commission européenne a infligé à X une amende de 120 millions d’euros pour manquement flagrant à ses obligations de transparence dans le cadre du règlement sur les services numériques (DSA). Bruxelles pointait notamment la nature trompeuse du badge payant, l’absence d’accès aux données publiques pour les chercheurs et l’opacité publicitaire. Si cette sanction n’ouvre pas automatiquement droit à indemnisation pour les internautes turcs, elle fournit une assise juridique solide pour attaquer les pratiques déloyales de la firme.

Pour le régime autoritaire d’Erdoğan, cette stratégie de la terre brûlée numérique est d’une redoutable efficacité : bloquer EngelliWeb, c’est détruire la mémoire des abus ; frapper les journaux en ligne, c’est étrangler économiquement les rédactions ; faire taire les économistes, c’est masquer la réalité de la crise.
En bloquant nos comptes et ceux de nos confrères, le pouvoir dresse un mur étanche entre le public et une information libre. L’ambition réelle ne fait plus de doute : il s’agit de parvenir à l’éradication du métier de journaliste indépendant.
Cette offensive méthodique a débuté à l’été 2024 avec le ciblage de 82 comptes de reporters et de rédactions, pour atteindre 177 à la fin de cette même année, visant des collègues contraints à l’exil comme Amberin Zaman, Erk Acarer, ou moi-même. En mars 2025, X admettait que les ordres de censure d’Ankara concernaient plus de 700 comptes dans le sillage de la contestation consécutive à l’incarcération d’İmamoğlu.
Les journalistes sont coupés de leur public comme de vulgaires criminels, tandis que l’exercice même de notre profession est systématiquement criminalisé, dépeint comme une atteinte à « l’ordre public », à la « sécurité de l’État » ou à « l’intégrité de la famille ».
Attendre un quelconque sursaut démocratique d’Ankara relève désormais de l’illusion pure. Le gouvernement turc a démontré à maintes reprises son mépris absolu pour les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) comme pour sa propre Constitution.

C’est pourquoi le combat doit immédiatement cibler le complice zélé de cette répression : le réseau X d’Elon Musk.
Sur le terrain contentieux, l’argument le plus pertinent ne consiste pas à soutenir que X serait directement lié par la Convention européenne des droits de l’homme au même titre qu’un État signataire, mais bien à engager sa responsabilité civile, contractuelle et réglementaire au titre du droit des plateformes, de la protection des données et du droit de la consommation — tandis que l’État turc demeure, lui, pleinement comptable de ses violations devant la Cour de Strasbourg.
Le DSA européen fixe des exigences strictes en matière de transparence, de traitement des réclamations et de recours. Des organisations internationales telles que Reporters sans frontières (RSF), ARTICLE 19, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et Freedom House doivent aujourd’hui se mobiliser pour bâtir des recours collectifs, des plaintes réglementaires et des actions stratégiques coordonnées.
Une autre brèche judiciaire s’ouvre aux États-Unis. Comme le souligne le juriste turc İlker Atamer, les victimes de cette censure peuvent assigner X Corp. devant les juridictions de Californie sans condition de nationalité ou de résidence américaine, pour peu qu’elles soient représentées par un avocat local. Une mutualisation des plaintes permettrait d’en amortir les coûts.
L’angle d’attaque le plus solide repose sur le zèle manifeste de la plateforme : les décisions des tribunaux turcs désignent généralement des URL rattachées à un nom d’utilisateur précis. Or, X bloque directement l’identifiant numérique sous-jacent (user ID), étendant de sa propre initiative la censure aux comptes rebaptisés qui ne sont pourtant visés par aucun jugement. Si ces faits sont confirmés, X ne se contente plus d’appliquer le droit d’un régime autoritaire : la multinationale devance les désirs de la censure par ses propres choix techniques et commerciaux.
