Entre la prise de contrôle d’une télévision d’opposition par la police, les interpellations quotidiennes d’élus locaux et la fermeture de comptes sur les réseaux sociaux, le président Erdogan achève de transformer son pays en une démocratie de façade.
Le Monde, le 23 octobre 2026
En 2013, un célèbre éditorialiste turc disait, à propos de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis une décennie : « Dix ans, c’est beaucoup en démocratie. » « Nous verrons combien de temps dureront ces dix [prochaines] années. Cela nous indiquera dans quel état se trouve notre démocratie », ajoutait-il.Plus de dix ans ont passé et force est de constater qu’elle ne se porte pas bien.
Certes, la démocratie turque n’a jamais été parfaite. Inachevée ou incomplète, comme l’ont longtemps qualifiée les historiens, elle a alterné des périodes de mise sous tutelle par l’armée et la haute bureaucratie kémaliste, et des éclipses, au gré des coups d’Etat militaires perpétrés ces soixante dernières années. Cependant, en dehors de ces prises de pouvoir par l’armée, elle a rarement donné l’impression de dériver à ce point.
Interpellations, poursuites judiciaires, mandats d’arrêt… le pays entier semble pris au piège dans les couloirs des tribunaux, suffoquant et cherchant une issue à une déferlante répressive qui n’en finit pas. Des dizaines de maires et d’élus municipaux de l’opposition sont arrêtés chaque semaine, parfois chaque jour. Sur les réseaux sociaux, des centaines de comptes sont fermés sur décision judiciaire. Au moins 1 270 profils ont ainsi été bloqués sur le réseau social X en septembre, plus que le nombre total de comptes fermés au cours de l’année 2025. Mercredi 14 octobre, la police turque a pris le contrôle du siège de la principale chaîne privée d’opposition, Halk TV.
Hormis ces périodes de putsch, la population carcérale n’a jamais été aussi importante dans le pays. Début octobre, le nombre de détenus s’élevait à 434 337. L’effectif dépasse celui de la Russie (308 000 prisonniers), alors que le nombre d’habitants du grand voisin du Nord est nettement plus élevé (143 millions, contre 85 millions). Le taux d’incarcération turc (500 pour 100 000 habitants) pourrait bientôt dépasser celui des Etats-Unis (542 pour 100 000), champions en la matière. Tournant en dérision cette réalité, une blague fait florès dans le pays : « En Turquie, la politique, c’est comme jouer sa vie à la roulette russe, sauf que le pistolet est toujours chargé… »
Alternance politique bloquée
Depuis longtemps, les observateurs, les organisations non gouvernementales et les défenseurs des droits sonnent l’alarme. De même, les rares médias turcs encore indépendants et la presse internationale dénoncent une érosion des contre-pouvoirs, une justice aux ordres, ou la manière dont Erdogan transforme la Turquie en une démocratie de façade. « La dictature qui se profile en Turquie », titrait déjà, en 2023, l’hebdomadaire britannique The Economist, suscitant l’ire d’Ankara.
Pour qualifier ce qu’est devenu le régime, les politologues hésitent entre un autoritarisme compétitif, une autocratie électorale, voire une autocratie fermée. Tous, en revanche, estiment que l’alternance politique est délibérément bloquée, au moment où la popularité du président s’étiole, sur fond de forte inflation (officiellement, son taux annuel était de 30 % en septembre) et d’appauvrissement de la population.

Après l’arrestation, en mars 2025, du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, son principal adversaire, le président Erdogan a jugé qu’il pouvait aller plus loin et façonner l’opposition elle-même. En quelques mois, la plus ancienne formation politique du pays, le CHP (Parti républicain du peuple), tout juste auréolée de son plus grand succès électoral depuis des décennies, a été décapitée, scindée en deux et son siège, occupé de force par la police. Une vingtaine de ses édiles ont rejoint l’AKP (Parti de la justice et du développement), la formation d’Erdogan.
Même Izmir, forteresse laïque et kémaliste, qui n’a jamais voté pour un candidat de l’AKP, a vu son maire CHP, Cemil Tugay, rejoindre le clan présidentiel début octobre. L’opposition a eu beau manifester, condamner les menaces constantes du pouvoir contre ses élus, rien n’y a fait. Le transfuge a été salué sous les ors du palais d’Ankara par une poignée de main du chef de l’Etat. Une scène impensable il y a encore quelques semaines.
Scandale des fonds d’investissement
Seule constante dans ces bouleversements, le pouvoir persiste à affirmer que la Turquie demeure un pays démocratique ordinaire. En témoignent les séquences où Recep Tayyip Erdogan tance les journalistes qui ont l’outrecuidance de l’interroger sur l’emprisonnement de tel leader politique ou de telle personnalité critique du régime : « La Turquie est un Etat de droit. Je ne suis pas en position de parler au nom de la justice. »
Il use constamment de l’expression « demokrasimiz » (« notre démocratie ») et évoque sans cesse la solidité des institutions. A l’issue d’un conseil des ministres, le président a averti que « quiconque port[ait] la main sur le bien et le droit de la nation [le] trouver[ait] face à lui ». Il réagissait au scandale des fonds d’investissement qui secoue la Bourse depuis la mi-septembre.
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Cette dernière déclaration permet de mesurer l’enfermement du régime dans son propre système. L’affaire en question concerne 131 fonds d’investissement liquidés en septembre, qui immobilisent plus de 826 milliards de livres turques (14,8 milliards d’euros) appartenant à plus de 455 000 épargnants. Elle touche l’AKP, avec la démission de sa vice-présidente, accusée d’avoir vendu ses actions juste avant l’effondrement, pour un gain évalué à 1,34 milliard de livres turques de gains. D’autres noms circulent.
L’ancienne responsable n’a été visée par une enquête, et convoquée par le parquet, que plus de dix jours après les accusations la concernant. Des élus de l’opposition, des militants des droits humains, des avocats, des journalistes, et même un humoriste sont, quant à eux, poursuivis ou détenus depuis des mois, dans des affaires distinctes. Un jour de 1996, avant d’accéder à la tête de l’Etat, Erdogan avait confié à une journaliste : « La démocratie est un tramway : il nous emmène jusqu’où nous allons, et on en descend. » Le terminus semble atteint.
