Le Monde, le 2 novembre 2026
L’enquête sur la chute du courtier Tera, soupçonné d’avoir orchestré des montages financiers frauduleux, met en cause des élus de l’AKP, le parti au pouvoir, ainsi que des hauts fonctionnaires. Un demi-million d’épargnants attendent le remboursement de leurs investissements.
Le scandale des fonds d’investissement qui secoue la Turquie depuis la mi-septembre n’en finit pas de s’étendre, portant un coup financier et politique toujours plus lourd au sein même de l’appareil au pouvoir. Dernier rebondissement en date, mardi 27 octobre : il a été révélé dans la presse que les avoirs et comptes bancaires de Fatih Erdogan, l’époux d’Asuman Erdogan, députée du Parti de la justice et du développement (AKP, la formation présidentielle au pouvoir depuis 2002), avaient été gelés par le parquet d’Istanbul. L’homme présidait le conseil d’administration de Pasifik Holding, une société turque impliquée, selon les enquêteurs, comme des dizaines d’autres, dans une vaste pyramide de type Ponzi, un montage financier frauduleux, portant sur plus de 16 milliards d’euros.
L’annonce fait suite à la démission, fin septembre, de Fatma Betül Sayan Kaya, vice-présidente de l’AKP et ancienne ministre de la famille, accusée avec son mari d’avoir réalisé un bénéfice de 1,3 milliard de livres (23 millions d’euros) en cédant ses positions dans des fonds d’investissement juste avant l’effondrement boursier du 16 septembre, un délit d’initié présumé. D’autres personnalités du pouvoir ont également été mises en cause, notamment par l’opposition, dont deux ministres en exercice qui ont tous deux nié avoir investi dans les fonds frauduleux. Même le porte-parole de l’AKP, Ömer Çelik, a été visé par plusieurs médias, ce qui a provoqué l’arrestation de deux journalistes, le 9 octobre ; deux autres ont été mis sous contrôle judiciaire pour leurs écrits sur cette affaire tentaculaire.
A ce jour, plus de 85 personnes impliquées dans le scandale ont été placées en détention provisoire. Selon le ministre de la justice, Akin Gurlek, ses services ont identifié 214 individus et entités juridiques ayant tiré des gains illicites de ce système qui a mis en péril les avoirs de près de un demi-million d’épargnants et suscite des interrogations sur les raisons pour lesquelles les régulateurs n’ont pas réagi plus tôt.
Signe de l’importance de la crise, les données officielles publiées le 22 octobre montrent que l’indice de confiance des consommateurs turcs a enregistré en octobre sa plus forte baisse en trois ans, chutant de 7,1 points pour atteindre 84,8 points, un niveau nettement en dessous du seuil d’optimisme de 100 points. Le parti au pouvoir a perdu, lui, près de trois points de popularité en un mois, selon un sondage de l’institut Genar publié mi-octobre.
« Le marché n’est pas un terrain de jeu »
Depuis l’effondrement de la Bourse, mi-septembre, chaque semaine apporte son lot de coups de théâtre et quelques fragments de réponse. Très vite surnommé « Fonzi » – un jeu de mots entre le terme turc pour « fonds » et le nom « Ponzi » –, ce scandale trouve son origine dans un boom spectaculaire de fonds d’investissement qui promettaient des rendements supérieurs à l’inflation turque, laquelle dépasse 30 % en rythme annuel. Certains fonds se sont fortement concentrés sur des titres peu échangés, dont le cours pouvait être poussé rapidement à la hausse, gonflant leur valeur et attirant toujours plus d’investisseurs. Jusqu’à ce que le mécanisme finisse par imploser.
Au cœur du montage se trouve Tera, une société de courtage d’Istanbul. En l’espace de quelques mois, fin 2025, la petite firme est passée de l’anonymat au statut de sujet de conversation incontournable dans les milieux boursiers turcs. Le cours deson action s’est envolé de 2 000 %, couvrant de richesses et de gloire Emre Tezmen, le prodige fondateur devenu soudainement milliardaire, et son cercle intime. Le financier, alors peu connu, est le fils d’un ancien ministre des années 1990 et baigne depuis longtemps dans les réseaux du pouvoir.
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Selon une enquête del’agence Bloomberg publiée le 21 octobre, qui a interrogé plusieurs investisseurs et employés du groupe, cette montée en puissance fulgurante a mis de nombreux cadres mal à l’aise. Après des années passées sous les radars, Tera s’est retrouvée sous le feu des projecteurs, avec un Emre Tezmen s’enorgueillissant d’être à la tête du Goldman Sachs turc.
L’argent d’investisseurs particuliers a afflué en masse et Tera a dû recourir en quelques semaines à des effets de levier toujours plus importants pour continuer à générer les rendements spectaculaires qui l’avaient rendu célèbre. En interne, les tensions sont devenues vives. Au cours d’un après-midi de février, d’après l’agence économique, une altercation violente a lieu entre le plus proche lieutenant d’Emre Tezmen, Emir Münir Sarpyener, et plusieurs cadres du groupe ulcérés par ce système de création de gains fictifs. Certains auraient démissionné.
A plusieurs reprises, des inspecteurs de la Bourse d’Istanbul ont affirmé avoir signalé à leurs supérieurs ces mouvements de marché inhabituels. Le ministre des finances en personne, Mehmet Simsek, garant affiché de l’orthodoxie économique du régime, a adressé aux tradeurs, à la fin de l’année 2025, un avertissement qui se voulait sans équivoque. « Le marché, avait-il prévenu, n’est pas un terrain de jeu. »
Il a pourtant fallu dix longs mois avant que la bulle n’éclate. « Beaucoup de ceux qui ont osé soulever des inquiétudes concernant ces fonds ont été réduits au silence ou menacés »,regrette Murat Gülkan, directeur général d’OMG Capital Advisors, à Istanbul. Selon lui, « cela laisse entendre que le problème est bien plus profond et pointe vers une défaillance plus fondamentale des systèmes de surveillance » des marchés.
Série de mesures
Le cas de Ramazan Basak est révélateur. Cet ancien responsable du Conseil turc de lutte contre la criminalité financière, l’équivalent de Tracfin en France, a été placé en garde à vue à deux reprises pour avoir dénoncé les pratiques de Tera. Accusé de « diffusion d’informations trompeuses »et de « manipulation boursière »,il a dû passer par un procureur et un juge d’instruction à Ankara et à Istanbul. «Ce montage n’aurait pas pu se maintenir aussi longtemps sans un soutien très puissant d’acteurs tant publics que privés, a-t-il répété, par la suite, à plusieurs médias turcs et internationaux. Si les régulateurs et les autorités avaient donné suite plus tôt aux avertissements, la situation n’aurait pas atteint l’ampleur actuelle. »
Plus récemment, un gérant de fonds qui avait critiqué Tera sur X a dit avoir reçu un appel téléphonique anonyme le menaçant et lui enjoignant de se taire. Un autre investisseur affirme, sous le couvert de l’anonymat, avoir reçu une avalanche de messages haineux en ligne. Peu de temps encore avant le krach, note Bloomberg, même si les doutes devenaient insistants en coulisses, rares étaient ceux qui osaient s’en prendre à Tera et à son puissant propriétaire.
En juin, MSCI, un fournisseur d’indices, a laissé entendre que, faute d’intervention des régulateurs, la Turquie risquait d’être rétrogradée du statut de « marché émergent » à celui de « marché frontière » – une catégorie d’économies plus modestes, comme la Tunisie ou la Roumanie, et jugée plus risquée du point de vue financier. « Les investisseurs ont signalé des cas récurrents de comportements de trading potentiellement coordonnés », a écrit MSCI. La chape de silence autour de Tera venait enfin de se fissurer.
En trois mois, le cours des actions Tera a plongé de 60 %. Chez Pusula, l’un des petits fonds qui imitaient Tera, les pertes sont devenues inarrêtables. La crise s’est propagée au marché tout entier de la Bourse d’Istanbul. Et, le 17 septembre, au lendemain de l’effondrement boursier, l’autorité des marchés de capitaux turque a annoncé la mise en liquidation de 131 fonds d’investissement détenus par sept sociétés.
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Emre Tezmen et ses proches sont aujourd’hui poursuivis pour fraude et constitution d’organisation criminelle. Lui nie tout acte répréhensible. Son jet privé, ses voitures de luxe Bentley et McLaren ont été saisis, son projet de construire des villas somptueuses sur la Costa Brava espagnole arrêté.
Devant les risques de déflagration, les autorités d’Ankara ont déployé toute une série de mesures. Un fonds destiné à récupérer les gains mal acquis a été créé et les petits investisseurs assurés d’être indemnisés à hauteur, pour l’heure, de 1 million de livres. Le ministre des finances a insisté, début octobre, sur l’absence de contagion systémique. Et devant son groupe parlementaire, le président, Recep Tayyip Erdogan, a promis, lui, de débarrasser les marchés des « parasites cupides qui se nourrissent de l’épargne des petits investisseurs ».
A peine deux semaines plus tard, le 19 octobre, on apprenait le limogeage par le chef de l’Etat de Mahmut Sütçü, le président de l’autorité des marchés de capitaux de Turquie. Il n’était en poste que depuis le mois de mai. Le lendemain, c’était au tour du vice-ministre des finances, Osman Çelik, dont le gendre est poursuivi dans le cadre de l’affaire, d’annoncer sa démission.
