Reportage. Les habitants de ce quartier de la ville syrienne, repris par les forces gouvernementales aux combattants des FDS, redoutent d’être discriminés par le nouveau pouvoir et estiment avoir été abandonnés par leurs frères de l’enclave kurde du Nord-Est.
La boule au ventre, Rojin, qui témoigne sous pseudonyme, est revenue à Cheikh-Maqsoud, avec ses quatre enfants, mardi 13 janvier. Ce quartier, l’enclave kurde d’Alep, dans le nord de la Syrie, avait été repris par les forces de sécurité syriennes aux Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurde), samedi 10 janvier au soir. « J’ai peur que le gouvernement arrête les employés du conseil local d’Achrafieh et de Cheikh-Maqsoud », rattaché à l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes), le bras administratif des FDS, confie la quadragénaire kurde, qui y était employée au département de la santé.
Les responsables du conseil local et les Asayiches (les forces de sécurité intérieures kurdes) ont été transférés vers le Nord-Est syrien dans des convois sécurisés. Mais des combattants et des employés du conseil sont restés. Rojin s’est réfugiée, vendredi 9 janvier, avant l’ultime bataille, dans un autre quartier d’Alep, laissant son mari seul à la maison. « J’ai eu peur pour mes enfants à cause des bombardements et que mon fils de 20 ans soit arrêté », explique-t-elle. Jusqu’à ce qu’achoppe l’accord de cessez-le-feu, elle avait écouté les directives du conseil local, qui enjoignait à la population de rester.
« Les responsables [kurdes] ont dit, par les haut-parleurs de la mosquée, que tout le monde devait se préparer à combattre jusqu’à la mort. Mais, quand j’ai vu que mon voisin [le directeur financier du conseil local] faisait partir sa famille, j’ai compris que la grande bataille arrivait », raconte Rojin. Jiwan, qui témoigne également sous pseudonyme, le mari de Rojin, désigne un autre voisin, un Arabe de la côte installé à Cheikh-Maqsoud depuis six ans et marié à une Kurde, que les forces gouvernementales sont venues arrêter : « Il était prêt à partir avec le convoi d’évacuation, mais sa voiture a été brûlée », précise-t-il.
De nombreuses familles vivant autour de la mosquée Salaheddine et de l’hôpital Khaled-Fajr, liées aux autorités kurdes et aux Asayiches, ont tenté de partir avec les convois. Des voisins racontent, horrifiés, le drame qui en a frappé certaines, prises au piège dans leur voiture par les combats, vendredi soir.
Les autorités avaient donné aux habitants jusqu’à 18 heures pour quitter Cheikh-Maqsoud. « Une femme du conseil local criait : “Vos âmes et les nôtres sont liées. Personne ne peut sortir.” Les femmes et les enfants pleuraient », se souvient Tarek Kurdi, un gérant de restaurant de 37 ans. La bataille a repris à 21 heures jusqu’au lendemain après-midi. « Les habitants étaient dans leurs voitures, prêts à partir. L’armée a commencé à rentrer. Les combattants locaux étaient entre les voitures. Les deux camps tiraient à l’artillerie. Une trentaine de voitures ont brûlé. J’ai vu de mes propres yeux une voiture prendre feu avec trois personnes à l’intérieur », raconte Tarek Kurdi, désignant des traces d’incendie au sol. La défense civile d’Alep a indiqué avoir retiré 50 corps après la fin des combats. L’Observatoire syrien des droits de l’homme a dénombré 105 morts au total, 45 civils et 60 combattants des deux bords.
Le samedi matin, des habitants du quartier ont été emmenés par les services de renseignement. « Ils nous ont fouillés pour s’assurer qu’on n’avait pas d’armes et nous ont emmenés, à bord de quatre bus, dans un lieu sécurisé où ils ont pris nos noms. Il y avait de 150 à 200 détenus dans chacune des trois cellules. On a bien mangé, personne ne nous a interrogés », raconte Abdil Haj Mahmoud. L’épicier de 48 ans a été libéré, lundi soir. « Les forces de sécurité libèrent peu à peu. Dans mon convoi, il y avait vingt-sept personnes. Dans le précédent, une cinquantaine », détaille-t-il.
« On a été massacrés »
Pendant trois jours, Abdil Haj Mahmoud a été porté disparu. Sa famille, sans nouvelles de lui, a diffusé sa photo sur Facebook. Mardi, le colonel Mohamed Abdelghani, le chef de la sécurité de la province d’Alep, a indiqué que 300 hommes sans papiers d’identité avaient été arrêtés, sans donner de chiffre global des interpellations. « Il y a beaucoup d’arrestations, bien plus que 300 », estime le député d’Afrin, Cheikh Saïd. Certains figurent sur les listes de disparus qui circulent sur les réseaux sociaux. Selon la responsable kurde Ilham Ahmed, 276 personnes sont considérées comme disparues ou détenues – des chiffres provisoires.
Ahmed (un pseudonyme) a retrouvé la trace de son fils de 17 ans grâce à un voisin qui a été libéré et l’a vu dans le centre de détention. Il affirme que son fils n’était pas un combattant. Il a été blessé vendredi près de la mosquée Salaheddine lorsque le convoi de civils a été pris dans les combats. L’homme, chauffeur pour le conseil local, est pétrifié de peur. « Peut-être que je devrais faire une procédure de réconciliation avec les autorités », dit Ahmed. Les voisins disent de lui et de son fils qu’ils étaient avec les Asayiches. Le père travaillait, pendant les combats, dans la cantine installée près de l’hôpital Khaled-Fajr.

Avant de fuir, Rojin affirme avoir vu dans l’hôpital « des centaines de blessés et de morts, à la fois des civils et des combattants. Les ambulances et les voitures les amenaient en continu. C’était le chaos », se souvient-elle. L’ultime bataille s’est déroulée du vendredi soir au samedi après-midi. « Pendant vingt-quatre heures, les bombardements n’ont pas arrêté, même pas une minute, se souvient Farid Baker, un cordonnier de 43 ans qui s’était réfugié dans une cave avec cinq familles. Quand les forces gouvernementales sont arrivées, elles ont contrôlé nos identités et nous ont dit de retourner à l’intérieur jusqu’au lendemain matin. » Deux convois ont évacué 419 combattants kurdes dont 59 blessés, ainsi que des morts, selon un responsable syrien.
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Les autorités d’Alep, qui ont repris le contrôle du quartier, s’efforcent de rassurer la population kurde. Les combattants kurdes « qui ont jeté les armes ne seront pas inquiétés. Tous ceux qui ont commis des crimes seront jugés », dans les deux camps, a promis le gouverneur d’Alep, Azzam Al-Gharib. Le colonel Abdelghani a précisé que 1 350 plaintes avaient été déposées, dont 110 ont conduit à l’ouverture de poursuites. « Le ministère de l’intérieur est là pour servir les gens, non pour les effrayer. Le pays sera reconstruit dans un travail commun avec toutes les communautés », a-t-il assuré.
« Ce sont mes ennemis. Ils ont tué beaucoup de gens, nos amis, nos camarades, des enfants, pleure Rojin. Ce sont des barbares. Alep n’est plus la Syrie, elle est tombée sous la coupe de la Turquie. On va continuer notre vie même si on ne se sent pas en sécurité. Mais comment vais-je laisser ma fille aller à l’université d’Alep parmi eux ? » Il y a quelques mois, son fils a été arrêté dans le centre d’Alep parce qu’il parlait kurde avec un camarade. Rojin a peur d’envoyer le plus jeune, âgé de 14 ans, dans les écoles que le gouvernorat va rouvrir. Il suivait jusqu’à présent le cursus éducatif de l’Aanes. « Je ne crois pas forcément en tout ce que professe Abdullah Öcalan [le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan, dont sont issues les FDS], mais en tout ce qui sert la cause kurde », explique Rojin.
« Pour le parti, nous sommes désormais des traîtres. Soit tu restes et tu meurs avec eux, soit tu pars avec eux. Sipan Hemo [un responsable kurde] dit qu’il faut écouter les critiques de la population de Cheikh-Maqsoud, qui a été lâchée. Quelles critiques ? On a été massacrés. J’ai vu tous les morts, ce qu’ils ont fait avec le corps de cette femme », s’indigne Rojin. Une vidéo, qui a fait le tour des réseaux sociaux, montre un soldat qui jette d’un immeuble le corps d’une femme combattante.
« Depuis toujours, les Kurdes subissent les massacres, les génocides et la misère. Psychologiquement, il nous faudra des années pour oublier ce qui s’est passé », poursuit-elle. Notamment, le sentiment d’avoir été abandonnés par leurs frères du Nord-Est. « Ils nous ont toujours dit que si Cheikh-Maqsoud était attaquée, ils viendraient nous aider car si Cheikh-Maqsoud tombe, c’est le rêve du Rojava qui s’effondre », dit la quadragénaire. Elle n’a vu ni solidarité ni renforts de la part des FDS. « Ils ont conclu un accord avec Damas et vendu Cheikh-Maqsoud, croit-elle savoir. Notre sang aura été le prix pour négocier une forme d’autonomie pour le Nord-Est syrien. »
