Censure. En Turquie, la culture dans le viseur d’Erdogan/Romain Karouks/LIBERATION

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Libération, le 21 février 2026

Recep Tayyip Erdogan n’est pas connu pour son sens de l’autocritique. Pourtant, il est un sujet sur lequel, au fil des discours des dix dernières années, le président islamo-nationaliste turc exprime régulièrement ses regrets et son sentiment d’échec : la culture.

Bien qu’ayant mis la main sur l’immense majorité des médias, contrôlé l’essentiel du système scolaire et déversé des montagnes d’argent public pour financer des œuvres qui reflètent son idéologie, le pouvoir n’est pas parvenu, outre le succès de quelques séries nationalistes à gros budget, à façonner pleinement une culture hégémonique conforme à ses vœux, et craint de voir la jeune génération lui échapper. A défaut de pouvoir imposer sa propre culture, la censure apparaît comme la dernière option. Chaque semaine apporte donc désormais son nouveau lot d’interdictions.

La papesse des séries turques condamnée

Après l’annulation, les 10 et 11 février par la préfecture d’Istanbul, de deux concerts de métal programmés dans une des principales salles de concert de la ville et dont les musiciens auraient «violé les valeurs de la société turque», c’était, le 16 février, au tour de la série turque Jasmine de subir les foudres des censeurs. Diffusée par le géant du streaming américain HBO, la série avait été punie d’une amende et d’une interdiction de diffusion par le RTÜK, l’équivalent turc de l’Arcom, pour «contradiction avec les valeurs nationales et spirituelles et la morale publique».

Las, le diffuseur américain l’a retiré de son catalogue dans le pays avant d’annuler le tournage de la deuxième saison. «Valeurs nationales, morale publique, obscénité, insultes envers les autorités publiques, toutes ses accusations sur des motifs très vagues entretiennent un climat d’inquiétude, vous ne savez jamais précisément ce qui est autorisé ou interdit ni ce que vous risquez» déplore la metteuse en scène de théâtre, actrice et militante de gauche Pinar Yildirim.

Au-delà des œuvres, les artistes et personnages du monde de la culture sont désormais de plus en plus visés. Le 11 février, la grande papesse des séries télévisées turques, l’agente d’acteurs et d’actrices Ayse Barim, a été condamnée par un tribunal d’Istanbul à 12 ans et demi de prison pour «tentative de renversement du gouvernement». En cause, sa simple présence, documentée par des photographies publiques, lors des manifestations antigouvernementales de 2013, dites manifestations de Gezi du nom du parc d’Istanbul dont les protestataires voulaient empêcher la destruction.

«Si je critique, je peux tout perdre»

Si la peine a été relativement «clémente» – le ministère public réclamait la détention à perpétuité – cette affaire visant une personnalité jugée très peu politique et au réseau puissant a résonné comme un coup de semonce dans les milieux artistiques. La nomination au poste de ministre de la Justice, début février, du procureur général d’Istanbul qui a instruit son affaire, connu pour sa proximité avec le pouvoir, est une source de crainte supplémentaire. «On ne sait pas ce qui peut arriver, j’ai préparé mon départ du pays en urgence si jamais ils décident de s’en prendre à moi, même le passeur est déjà payé», confie anonymement un artiste turc.

Leader d’un des plus célèbres groupes de rock turc, Duman, le chanteur et musicien Kaan Tangöze avait, lui, composé plusieurs chansons sur les manifestations de Gezi. Son dernier tube politique, Kufi, sorti en 2024 et écouté par des dizaines de millions d’internautes, critiquait indirectement le pouvoir et ses supporteurs en enchaînant les métaphores et les références. Il a été arrêté le 17 février dans le cadre d’une «opération antidrogue» visant aussi une vingtaine d’autres célébrités.

Ces opérations judiciaires contre des stars de la musique ou des écrans se multiplient depuis quelques mois, en particulier contre des artistes critiques du pouvoir et sont considérées par certains comme un moyen d’intimidation. «Le plus dur c’est que les gens se sentent seuls, ils se disent : si j’ose, si je critique, je peux tout perdre et personne ne viendra à mon secours», s’inquiète Pinar Yildirim. «Mais il ne faut pas oublier qu’ils [les dirigeants] ont encore plus peur de nous que nous d’eux, ils connaissent le pouvoir de l’art, de la culture, ils savent aussi que nous résistons, que nous continuerons à produire et à contourner la censure», conclut l’artiste.

Romain Karouks correspondance à Istanbul (Turquie)

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