Il est considéré comme l’un des rares hommes politiques capables de vaincre Recep Tayyip Erdogan, depuis vingt-trois ans au pouvoir. Arrêté pour corruption, il risque jusqu’à 2 352 ans de prison pour 142 chefs d’accusation distincts.
« Vous faites du tort à la haute justice turque. Monsieur le juge, si vous voulez accomplir votre devoir, accordez-moi dix minutes de parole, cela vous apaisera. Je vous avertis. » La première audience vient à peine de commencer devant une salle pleine à craquer que le ton est rapidement monté entre le maire d’Istanbul,Ekrem Imamoglu, détenu depuis mars 2025, et la cour.
Comparaissant, lundi 9 mars, dans une vaste affaire de corruption qualifiée par l’opposition de tentative pour saboter ses chances de défier le président, Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2003, l’édile a tenté de prendre la parole contre l’avis du tribunal, qui venait d’annoncer qu’il serait l’un des derniers accusés à s’exprimer. Quelque 106 personnes sont incarcérées dans cette procédure.
Dès le matin, un périmètre autour du centre pénitentiaire de Silivri, situé en lointaine banlieue d’Istanbul et où se déroule le procès, a été déclaré « zone de sécurité spéciale », avec des restrictions pour la presse et les avocats. La préfecture de la ville est allée jusqu’à interdire de filmer et de faire des déclarations à moins de 1 kilomètre du tribunal.
Rival et bête noire du chef de l’Etat, Ekrem Imamoglu a été arrêté dans le cadre d’enquêtes et de poursuites visant des élus du parti auquel il est affilié, le Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition de Turquie. L’édile est accusé d’avoir utilisé ses fonctions publiques, de 2014 à 2025, pour créer une « organisation criminelle », dans le but de s’enrichir personnellement, de permettre à cette organisation de prendre le contrôle du CHP et d’accéder à la présidence de la Turquie. Le ministre de l’intérieur a suspendu ses fonctions de maire. S’il est reconnu coupable de tous les chefs d’accusation, lui et ses coaccusés encourent des peines allant de 828 à 2 352 ans de prison pour 142 chefs d’accusation distincts.
A l’instar de nombreux procès d’opposants politiques en Turquie, l’essentiel des preuves repose sur les déclarations de témoins (15) dont l’identité est tenue secrète – des « témoins secrets » – et d’accusés (76) ayant accepté de témoigner en échange d’une éventuelle réduction de peine, selon le système appelé en droit turc « repentir effectif ». L’acte d’accusation et ses annexes forment un corpus de 80 000 pages remis à Ekrem Imamoglu sur six DVD. En tant que détenu, il n’est autorisé à utiliser un ordinateur que deux heures par semaine.
« Atteinte à la démocratie »
« Le procès du maire Ekrem Imamoglu fait suite à plus d’un an d’instrumentalisation du système judiciaire contre son parti et d’autres élus du CHP, alors qu’il est incarcéré, a déclaré Benjamin Ward, directeur adjoint de la division Europe et Asie centrale de Human Rights Watch. Au vu de l’ensemble de ces affaires, il est difficile d’échapper à la conclusion que les procureurs cherchent à écarter Imamoglu de la vie politique et à discréditer son parti, ce qui porte atteinte à la démocratie. » Même Mehmet Pehlivan, l’avocat d’Ekrem Imamoglu, a été arrêté en juin 2025, inculpé pour appartenance à une organisation criminelle, sur la base de témoignages vagues et contradictoires.
Pour comprendre les ressorts de cette affaire hors norme, et les conséquences qu’elle engendre, il faut revenir deux ans en arrière. Lors des élections locales de mars 2024, le CHP obtient 37,8 % des voix, dépassant le Parti de la justice et du développement (AKP) du président Recep Tayyip Erdogan, qui recueille 35,5 % des suffrages. L’écart est infime, mais le revers est cuisant pour la formation islamo-conservatrice au pouvoir depuis 2002. Pour la première fois en vingt-deux ans, elle n’occupe plus la tête du paysage politique turc.
Les premières enquêtes visant le CHP débutent après la nomination, en octobre 2024, du vice-ministre de la justice, Akin Gürlek, au poste de procureur général d’Istanbul. Cet ancien juge devenu procureur était alors déjà connu pour avoir été associé aux procédures visant des figures de l’opposition ou critiques du gouvernement, comme l’ancien coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP, gauche prokurde) Selahattin Demirtas ou le philanthrope Osman Kavala, tous deux sous les verrous.
L’enquête du parquet d’Istanbul coïncide ensuite avec l’ascension politique du maire. Le 22 février 2025, au lendemain de l’annonce de la candidature à la présidence d’Ekrem Imamoglu et du dépôt officiel de sa candidature auprès du CHP, le parquet d’Istanbul ouvre une enquête pour falsification présumée de son diplôme universitaire. Selon la Constitution, tout candidat aux fonctions de chef de l’Etat doit justifier de quatre ans d’études supérieures.
Le 18 mars 2025, quatre jours avant la date prévue pour son investiture par les membres du parti, l’université d’Istanbul annule le diplôme et le parquet ordonne l’arrestation d’Ekrem Imamoglu le 19 mars. L’enquête parle de crime organisé, de corruption et de liens présumés avec le terrorisme. L’arrestation provoque une vague de protestations inédite depuis les manifestations antigouvernementales de Gezi en 2013. Mahmut Tanal, député du CHP, dira : « Dans ce pays, où même un meurtre est prescrit au bout de vingt ans, transformer un diplôme obtenu il y a trente-cinq ans en preuve d’un crime montre que c’est la politique, et non le droit, qui règne en maître. »
« Affrontez-moi seul »
En octobre 2025, le parquet d’Istanbul ouvre une troisième enquête contre Ekrem Imamoglu, pour espionnage cette fois, l’accusant d’avoir divulgué des données électorales à des pays étrangers. En parallèle, les procédures judiciaires se multiplient contre la direction du CHP. Des requêtes en annulation sont déposées pour contester la validité des élections à la direction de la formation. Dans le même élan, plusieurs chaînes d’information indépendantes, perçues comme proches de l’opposition, font l’objet d’amendes, d’interdictions de diffusion, d’enquêtes et de détentions de journalistes pour leur couverture critique de l’arrestation du candidat du CHP et de la répression de l’opposition.
Il faudra attendre novembre 2025 pour que l’acte d’accusation sur lequel repose le principal dossier contre Ekrem Imamoglu soit rendu public. Celui-ci reproche à Ekrem Imamoglu d’avoir dirigé une organisation criminelle pendant dix ans, dans le but d’accéder au pouvoir. Parmi les 18 infractions de corruption retenues, la plupart concernent des manipulations présumées d’appels d’offres (70 chefs d’accusation), les autres incluant des détournements de fonds publics, des actes de corruption, des extorsions et du blanchiment d’argent. Le procureur avance que l’« organisation Imamoglu » a escroqué les services publics de 160 milliards de livres turques (3,1 milliards d’euros).
Six des coaccusés ont été inculpés en tant que membres influents de l’organisation criminelle et 92 en tant que membres, les autres étant accusés de complicité. Sur les 407 personnes visées par l’acte d’accusation, 102 sont en détention provisoire et 170 ont été remises en liberté sous contrôle judiciaire.
Chose étonnante, Recep Tayyip Erdogan n’a pu s’empêcher de tenir en personne et à plusieurs reprises des discours accusant directement le maire d’Istanbul et la direction de son parti pour leurs supposés crimes. Les 26 mars et 25 mai 2025, il a même utilisé l’expression « une pieuvre aux multiples tentacules » pour décrire l’organisation criminelle pour laquelle son rival aurait œuvré. La description a été reprise à l’identique dans l’acte d’accusation de novembre. Le procureur général Akin Gürlek, lui, a été nommé ministre de la justice début février.
Après une interruption de séance, une demande de récusation du juge rejetée par les avocats, Ekrem Imamoglu a lâché en fin de journée face au juge : « Si vous avez un peu de courage, laissez partir ces gens [les codétenus] et affrontez-moi seul. » L’allusion est à peine voilée. Prochaine audience mardi 10 mars, à 10 heures. Selon les experts, la procédure pourrait durer plus d’un an.
