Un cessez-le-feu fragile a été signé après trois jours de bombardements des forces gouvernementales contre les zones tenues par les combattants de la minorité kurde. Les violences ont provoqué une vingtaine de morts et contraint 140 000 personnes à quitter leurs domiciles.
Des affrontements armés au cœur de la deuxième ville de Syrie. Des milliers de civils fuyant en masse les zones de combat. Des enfants traînant des valises usées et des mères portant leurs bébés dans les bras. Les images provenant d’Alep ces derniers jours ravivent les pires souvenirs de la guerre civile syrienne.
Depuis mardi 6 janvier, les combats entre les forces gouvernementales syriennes et les combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes qui contrôlent des quartiers du nord d’Alep, ont fait une vingtaine de morts et provoqué le déplacement d’environ 140 000 civils. Alors qu’un cessez-le-feu avait été annoncé vendredi 9 janvier à l’aube par le ministère syrien de la Défense, suite à un accord sous pression des Etats-Unis, la situation demeurait incertaine sur le terrain. Les violences ont repris après une courte accalmie, après que les combattants kurdes ont refusé de quitter les quartiers Achrafieh et Cheikh Maqsoud où ils sont retranchés. «Nous avons décidé de demeurer dans nos quartiers et de les défendre», ont déclaré les comités locaux, disant refuser toute «reddition».
Confrontation inévitable depuis plusieurs semaines
Les annonces du pouvoir de Damas présentaient l’évacuation des combattants vers la zone autonome kurde du nord-est syrien comme négociée, mais aucune confirmation n’est venue de la part des FDS. Selon les autorités gouvernementales, les combattants kurdes «qui le souhaitent» seraient évacués avec leurs armes légères vers cette zone, leur «garantissant un passage sûr». Mais les dizaines de bus qui étaient entrés dans le quartier de Cheikh Maqsoud après l’annonce de la trêve pour évacuer les combattants kurdes ont dû rebrousser chemin en raison du refus des combattants des FDS de se retirer, ceux-ci ayant plutôt fait le choix de se replier dans le quartier d’Achrafieh.
Après la chute du régime syrien, Alep la capitale économique se ranime
La confrontation semblait inévitable depuis plusieurs semaines entre Damas et les FDS, qui s’accusent mutuellement d’avoir déclenché les combats. Les deux parties s’y préparaient sur le terrain après de premiers accrochages dans les quartiers d’Alep il y a quelques semaines. Les médias gouvernementaux syriens n’ont cessé depuis de dénoncer les actions des «terroristes» des FDS, en les diabolisant, tout en affirmant que les Kurdes faisaient partie intégrante de la nation syrienne. Dans le même temps, les FDS multipliaient les accusations de «nettoyage ethnique» contre le pouvoir «islamiste» de Damas en appelant à l’aide internationale.
L’embrasement de ces derniers jours est le résultat d’une crise profonde entre les deux parties depuis l’accord signé en mars entre le président Ahmed al-Charaa et le chef des FDS, Mazloum Abdi, pour intégrer les institutions de l’administration autonome kurde et ses forces armées au sein du nouvel Etat syrien. La mauvaise foi évidente des deux parties révélait leur intransigeance commune. Le gouvernement syrien garde l’obsession de reprendre le contrôle sans partage sur l’ensemble du territoire national, tandis que les FDS, dominés par le PKK, veulent garder leur autonomie et le contrôle sur la zone du nord-est syrien, sur laquelle ils règnent depuis 2014.
Une attaque sur rendez-vous
Le blocage de négociations qui se sont déroulées encore la semaine dernière, en présence de médiateurs américains, a apparemment poussé Damas à en découdre par les armes. Une puissante offensive a été lancée contre les forces kurdes contrôlant les quartiers d’Alep jeudi matin 8 janvier. Une attaque sur rendez-vous signalée quelques heures avant par des avertissements à la mode israélienne. L’armée a publié plusieurs cartes sur les positions des FDS qui seraient bombardées et appelé les habitants à évacuer d’urgence les zones concernées en imposant un couvre-feu dans les quartiers d’Alep.
Les autorités avaient accordé trois heures aux civils pour fuir à travers deux «couloirs humanitaires». Le gouverneur d’Alep a demandé l’ouverture des écoles, des mosquées et des églises pour accueillir les familles déplacées. «Nous avons dû faire face à l’urgence avec des flots de déplacés civils en détresse fuyant les quartiers sous le feu», nous raconte par téléphone, depuis Alep, la docteure Rangin Komo, pharmacienne et coordinatrice de la réponse d’urgence et des cliniques mobiles de l’organisation médicale franco-syrienne Mehad. «Il a fallu prioriser l’accès à nos centres d’accueil et de soins en prenant en charge d’abord les femmes et les enfants nécessitant des soins ou une hospitalisation. Surtout qu’il fait très froid et qu’il n’y a pas de chauffage. Les déplacés sont arrivés dans la panique et souvent démunis, sans leurs affaires», poursuit celle qui a aussi été déplacée, ainsi que son équipe, de son quartier kurde d’Alep. La réponse à cette crise humanitaire, tant de la part des autorités locales d’Alep que des organisations d’aide, a été apparemment efficace, permettant d’épargner un grand nombre de victimes civiles.

«Nous sommes attachés à la paix et à la résolution des problèmes par le dialogue. Mais jusqu’à présent, le gouvernement refuse et ne veut pas de solution», a affirmé ce vendredi 9 janvier Elham Ahmed, chargée des relations extérieures des FDS. Accusant le pouvoir central d’avoir «choisi la voie de la guerre», la responsable kurde a assuré que les FDS restaient déterminés à respecter les accords conclus. Elham Ahmed a par ailleurs «remercié» les Etats-Unis pour leur rôle de médiateur. «Nous espérons qu’ils feront pression pour parvenir à une entente», a-t-elle poursuivi.
Une lutte d’influence entre la Turquie et Israël
Une source diplomatique a indiqué à l’AFP que l’émissaire américain pour la Syrie, Tom Barrack, était «en route pour Damas». Il s’était réjoui de l’accord de cessez-le-feu, exprimant dans un long texte sur X la «profonde gratitude des Etats-Unis à toutes les parties pour […] la bonne volonté qui a rendu possible cette trêve vitale». «Nous travaillons activement pour prolonger ce cessez-le-feu», avait ajouté Barrack. Allié historique des forces kurdes et soutien fort des autorités de Damas, Washington s’emploie à rapprocher les deux adversaires réticents. Les appels à la retenue, en protégeant les civils, et à privilégier le dialogue se sont multipliés, notamment de la part de l’UE et de la France. En visite prévue à Damas, où elle a rencontré ce vendredi 9 janvier le président Ahmed al-Charaa, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a réitéré son appel au dialogue, affirmant que «l’Europe fera tout son possible pour soutenir la reprise et la reconstruction de la Syrie».
Les craintes que la confrontation inter-syrienne évolue en un embrasement régional plus large sont dans tous les esprits. Les violences ont exacerbé la rivalité en Syrie entre Israël et la Turquie, qui se livrent une lutte d’influence depuis la chute du pouvoir de Bachar al-Assad, il y a plus d’un an. La Turquie s’est dite prête à «soutenir» l’armée dans son «opération antiterroriste» contre les combattants kurdes. Le ministre turc de la Défense, Yasar Güler, a «salué» vendredi l’opération de l’armée syrienne contre les combattants kurdes à Alep, prônant «un seul Etat, une seule armée, ainsi que l’unité et l’intégrité territoriale de la Syrie». Israël, qui mène de son côté des négociations avec Damas pour parvenir à un accord de sécurité, a condamné les «attaques» du pouvoir syrien contre la minorité kurde d’Alep et fustigé «le silence de la communauté internationale».
