Face à la guerre en Iran, la Turquie tente d’éviter toute implication/Bayram Balcı/ORIENT XXI

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ORIENT XXI, le 10 mars 2026

L’offensive menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran à partir du samedi 28 février, à laquelle l’Iran a répondu par des salves de missiles et de drones en direction des pays voisins abritant des bases étatsuniennes, a suscité des réactions internationales largement défavorables à l’Iran. Toutefois, parmi les États ayant condamné l’intervention israélo-étatsunienne, la Turquie s’est particulièrement distinguée.

Le jour même du déclenchement des opérations, le président turc Recep Tayyip Erdoğan avait qualifié ces attaques de « violation manifeste du droit international ». Il s’est également déclaré « profondément attristé » par la mort du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, tué par les bombardements, estimant même que la guerre entre les États-Unis et l’Iran avait éclaté à la suite de provocations israéliennes.

Le lendemain, le ministre des affaires étrangères, Hakan Fidan, a tenté de positionner la Turquie comme un acteur central dans les efforts de désescalade et de médiation diplomatique. Il a ainsi affirmé que son pays menait « avec attention les initiatives nécessaires avec tous ses interlocuteurs » afin de favoriser un retour aux négociations et de préserver la stabilité régionale1

Pourtant, le mercredi 4 mars, un missile balistique tiré depuis l’Iran et se dirigeant vers l’espace aérien turc a été intercepté par les systèmes de défense aérienne et antimissile de l’OTAN. Le même incident s’est reproduit le 9 mars. Bien qu’il n’ait causé ni victimes ni dégâts matériels, cet incident revêt une importance symbolique dans la mesure où il marque l’implication indirecte de la Turquie, membre de l’OTAN, dans un conflit régional en expansion2, avec le risque de donner un prétexte aux puissances européennes d’intervenir. Toutefois, les tirs du 4 mars n’ont pas été revendiqués par l’Iran et la Turquie semble avoir choisi de ne pas envenimer ses relations avec l’Iran. Le ministre des affaires étrangères, Hakan Fidan, a même prévenu les parties en guerre de ne pas provoquer la Turquie, sans nommer explicitement aucun pays. Le 9 mars, Recep Tayyip Erdoğan a cependant mis en garde la République islamique contre toute « action provocatrice » : « Malgré nos avertissements clairs, des actions extrêmement inappropriées et provocatrices continuent d’être entreprises, mettant en péril l’amitié de la Turquie » envers l’Iran.

La relation entre Ankara et Téhéran est complexe. Historiquement, les deux pays se sont fréquemment retrouvés dans des camps opposés lors de conflits ou de rivalités d’influence qui se sont récemment manifestés au Proche-Orient, dans le Caucase et en Asie centrale.

Entre rivalité et coopération

La rivalité turco-iranienne au XXIe siècle est souvent rapportée à la lutte entre l’Empire ottoman sunnite et l’Empire safavide chiite au XVIe siècle. Pourtant, de nombreux historiens soulignent que les relations entre les mondes turc et persan sont bien plus anciennes et n’ont pas toujours été marquées par le conflit. Avant même la migration des tribus turques d’Asie centrale vers l’Anatolie, les populations turques et persanes entretenaient déjà des relations. Ces interactions ont favorisé l’émergence d’une « civilisation turco-iranienne » entre les Xe et XIIIe siècles en Asie centrale et occidentale. L’Iran, l’Azerbaïdjan, la Turquie et plusieurs pays d’Asie centrale restent aujourd’hui marqués par cet héritage linguistique et culturel commun.

Cette synthèse culturelle commence toutefois à s’affaiblir à partir du XVIe siècle. L’Empire ottoman se tourne alors vers l’Europe dans son expansion territoriale, tandis que la dynastie safavide construit une identité confessionnelle chiite distincte. Malgré des conflits militaires récurrents, les échanges culturels, diplomatiques et administratifs se poursuivent, et les deux empires continuent d’exercer une influence réciproque sur leurs institutions politiques et militaires.

Au XIXe siècle, la supériorité militaire et économique des puissances européennes contraint les deux États à engager des réformes de modernisation. Cette période se caractérise par des échanges intellectuels et politiques intenses, ainsi que par un rapprochement entre les opposants aux monarchies ottomane et kadjare, qui soutiennent des mouvements constitutionnalistes.

Après la première guerre mondiale, l’effondrement de l’Empire ottoman et la chute de la dynastie kadjare ouvrent la voie à la création d’États-nations modernes : la République de Turquie fondée par Mustafa Kemal, « Atatürk », et la monarchie de Reza Shah Pahlavi. Inspirés de modèles politiques et culturels européens, ces régimes mettent en œuvre des politiques autoritaires de modernisation et de laïcisation. Jusqu’en 1979, les relations entre Ankara et Téhéran restent globalement cordiales.

Durant la guerre froide, les deux pays sont membres de l’Organisation du traité central (Central Treaty Organisation, CenTO) alliance soutenue par les États-Unis contre l’influence soviétique. La révolution islamique iranienne de 1979 constitue toutefois un tournant majeur et marque la sortie de l’Iran du giron occidental. En Turquie, le coup d’État militaire de 1980 renforce le sécularisme et l’alliance avec Washington, suscitant la méfiance iranienne. Mais les intérêts économiques et la recherche de stabilité régionale continuent de limiter les tensions entre les deux États3.

L’arrivée d’Erdoğan et la redéfinition de la politique étrangère turque

L’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) en 2002 marque une évolution significative dans la politique étrangère turque, une fois son contrôle des institutions bien assis. Issu de la mouvance de l’islam politique, mais se présentant comme un parti conservateur réformateur, l’AKP cherche à redéfinir la place de la Turquie dans son environnement régional.

Le nouveau gouvernement adopte progressivement une politique étrangère multidimensionnelle dite de « zéro problème avec ses voisins », visant notamment à renforcer les relations avec les pays du Proche-Orient et du monde musulman4. Cette orientation devient particulièrement visible en 2010 lorsque la Turquie, alors membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, s’oppose avec le Brésil à un nouveau cycle de sanctions internationales contre l’Iran, se démarquant ainsi de ses alliés occidentaux. La même année, une crise grave éclate entre la Turquie et Israël, quand le Mavi Marmara, un navire humanitaire affrété par une ONG turque proche d’Erdoğan, tente de briser le blocus de Gaza. Le 31 mai 2010, la marine israélienne intercepte le bateau et tue 10 militants à bord, ce qui provoque la rupture des relations turco-israéliennes, bien que Tel-Aviv demeure un partenaire commercial important pour Ankara.

En parallèle, au cours des années 2010, la Turquie développe l’idée que les grandes puissances régionales doivent jouer un rôle central dans la gestion des affaires du Proche-Orient, plutôt que de laisser cette responsabilité à des acteurs extérieurs tels que les États-Unis, la Chine ou les puissances européennes. Durant le conflit syrien ou dans la région séparatiste du Haut-Karabakh, les deux États menaient des politiques diamétralement opposées. En Syrie, la Turquie a parrainé les rebelles tandis que l’Iran a soutenu jusqu’au bout le régime de Bachar Al-Assad. Cette divergence n’a pourtant pas abouti à un conflit entre les deux puissances régionales, car cette rivalité était menée par des acteurs régionaux plus légitimes que les puissances étrangères à la région.

Dans cette perspective, c’est-à-dire dans leur hostilité aux puissances occidentales éloignées de la région, les intérêts d’Ankara et de Téhéran peuvent converger. Toutefois, contrairement à l’Iran, la Turquie ne rejette pas totalement la présence étatsunienne dans la région, mais critique une vision régionale centrée sur les intérêts stratégiques d’Israël. Les relations triangulaires entre la Turquie, l’Iran et les États-Unis sont ainsi dictées par les rapports qu’ont ces trois États avec Israël.

La position turque et le facteur israélien

Depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, la Turquie soutient le nouveau pouvoir incarné par Ahmed Al-Charaa, tandis qu’Israël mène des opérations militaires contre la nouvelle Syrie, qu’elle veut maintenir faible, fragmentée, et, surtout, hors de contrôle de puissances rivales comme la Turquie. Signe que la tension est forte entre les deux pays, la Turquie est perçue en Israël comme un nouvel Iran, et en Turquie on craint d’être la prochaine cible des attaques israéliennes. Ainsi, le 17 février, l’ancien premier ministre israélien d’extrême droite Naftali Bennett a mis en garde, dans une déclaration, contre ce qu’il considère comme une montée en puissance de la Turquie dans la région. Selon lui, « une nouvelle menace turque émerge ». Il accuse Ankara, aux côtés du Qatar, d’avoir renforcé son influence en Syrie et de chercher désormais à l’étendre à d’autres zones du Proche-Orient. « Je le dis clairement : la Turquie est le nouvel Iran. Erdoğan est rusé et dangereux, et il cherche à encercler Israël », a-t-il déclaré5.

Toutefois, la suprématie militaire israélienne dans la guerre en cours n’est pas la seule préoccupation de la Turquie. Pour Ankara, une guerre prolongée en Iran pourrait entraîner plusieurs conséquences négatives. En premier lieu, une déstabilisation régionale majeure, mais surtout une nouvelle vague migratoire alors que le pays cherche à renvoyer chez eux les réfugiés syriens que même la chute de Bachar Al-Assad ne convainc pas de rentrer. De même, une perturbation des marchés énergétiques mettrait en difficulté l’économie turque déjà très fragile. En effet, le prix des hydrocarbures a déjà nettement augmenté, alors que la guerre ne donne pas de signes d’apaisement.

Mais la conséquence majeure que craint la Turquie est liée à la question kurde. Ankara semble avoir trouvé un bon compromis avec le mouvement kurde en Turquie après l’appel, en février 2025, d’Abdullah Öcalan, le leader historique du parti kurde, de déposer les armes. Elle est également rassurée par l’accord entre Kurdes de Syrie et le nouveau pouvoir de Damas, après la reconquête des territoires du nord et de l’est de la Syrie par Damas et la fin de l’Administration autonome. Elle craint donc fort aujourd’hui un réveil de la question kurde en Iran, à l’heure où les États-Unis parlent d’armer les Kurdes d’Iran exilés en Irak pour précipiter la chute du régime iranien. Cette situation pourrait aboutir à la rupture du processus de paix, déjà fragile, entre le pouvoir turc et le mouvement kurde, et auquel Ankara n’a pas donné suite depuis les déclarations d’Öcalan, toujours en prison.

Même si la Turquie reste officiellement en dehors du conflit, elle devra gérer une rivalité stratégique croissante avec Israël, déjà exacerbée par les tensions liées à Gaza et à la Syrie. De ce point de vue, un changement de régime en Iran ne constitue pas nécessairement un objectif souhaitable pour Ankara, qui préférerait le maintien d’un équilibre régional relativement prévisible. Dans tous les cas, la stratégie israélienne visant à restructurer l’ordre régional autour de sa supériorité militaire pourrait entrer en contradiction avec les ambitions géopolitiques de la Turquie et sa volonté d’exercer une influence accrue au Proche-Orient. Il sera alors difficile pour Ankara de ne pas être happée par la spirale de la violence.

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