La colère des Kurdes du Sud-Est turc, qui se disent « lâchés » par leurs alliés/Nicolas Bourcier/ LE MONDE

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Le Monde, le 31 janvier 2026


En Turquie, la solidarité avec les Kurdes du Rojava, dans la Syrie voisine, se double d’inquiétude sur le sort que les gouvernements turc et syrien entendent réserver à cette population de part et d’autre de la frontière.

Le convoi de voitures roule à tombeau ouvert sur les routes boueuses, s’arrête quelques instants au point de contrôle des militaires lourdement armés avant de repartir et de rejoindre le prochain village, tout aussi perdu sur ces terres de désolation et de misère que le précédent. Descente des véhicules, poignées de main, ils sont une dizaine de personnes à sillonner ainsi cette région kurde du Sud profond turc, frontalière avec la Syrie, pour rencontrer les habitants chez eux, autour d’un thé chaud ou debout dans le froid. Les regards sont lourds, les voix pressées. Tous ne parlent que de cette odeur de guerre qui flotte dans les airs depuis des jours, en dépit de l’accord conclu, vendredi 30 janvier, entre les forces kurdes du Nord syrien et les autorités de Damas.

Hommes et femmes, les membres de la caravane sont des militants de la branche locale du parti turc prokurde DEM, troisième force politique du pays, venus de Suruç, ville jumelle de Kobané, en Syrie. Située juste en face, à moins de 5 kilomètres en ligne droite, la ville kurde symbole de la victoire contre les djihadistes du nord-est de la Syrie est encerclée, depuis le 21 janvier, par les forces du pouvoir central syrien. De Suruç et des villages alentour, sa colline et ses maisons grises au toit plat se discernent sans mal, derrière le mur frontalier construit par les Turcs.

Comme tous ici, Cemal (son nom a été modifié) a la parole inquiète. A 26 ans, membre du DEM, comme son père, il dit faire du porte-à-porte depuis cinq jours pour sensibiliser les habitants sur l’éventualité d’un nouveau conflit. « Si la guerre devait éclater, elle aurait des répercussions bien au-delà des frontières de notre région. » Dès la prise des deux quartiers kurdes d’Alep, Achrafieh et Cheikh-Maqsoud, le 10 janvier, il a vu la présence policière et militaire turque brusquement augmenter dans sa ville de Suruç et ses alentours. L’avancée des forces syriennes et le siège de Kobané n’ont fait qu’attiser les tensions, dit-il.

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« Une trêve a été décrétée et les négociations ont beau avoir avancé, les milices islamistes, appuyées par le régime de Damas, lui-même soutenu par Ankara, harcèlent les positions kurdes. Les gens ici ne comprennent pas comment on en est arrivé là. C’est comme si, tout d’un coup, les grandes puissances avaient décidé de lâcher les Kurdes d’un même élan. »

« Nous sommes désormais seuls »

Le 22 janvier, Cemal a rejoint plus de 10 000 personnes sur la route qui mène de Suruç à la frontière, en signe de solidarité avec les habitants de Kobané. La présence du député et coprésident du DEM, Tuncer Bakirhan, n’a pas empêché les forces de l’ordre de disperser le rassemblement à coups de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Ailleurs, les scènes de confrontations avec des manifestants se sont répétées à Van, à Nusaybin ou encore à Mardin. Avec, à chaque fois, ce sentiment de colère et d’impuissance, d’exaspération nourrie à la fois par l’accumulation des violences et l’absence d’issue politique claire.

Au centre de Suruç, les locaux du DEM ne désemplissent pas. Ils sont des dizaines à entrer et à sortir de la salle principale pour trouver un peu de chaleur et regarder une des chaînes kurdes qui diffuse en boucle les manifestations pour la défense du Rojava, la région sous administration autonome du nord et de l’est de la Syrie. « Les Etats-Unis de Trump nous ont abandonnés. Un point c’est tout. Nous sommes désormais seuls », lance un vieil homme d’une voix sèche, une cigarette à la commissure des lèvres.

Les forces de sécurité turques dispersent des manifestants à l’aide de canons à eau lors d’une manifestation contre l’offensive des forces gouvernementales syriennes contre les forces kurdes, près du poste frontière de Nusaybin à Mardin, à la frontière turco-syrienne, en Turquie, le 20 janvier 2026.
Les forces de sécurité turques dispersent des manifestants à l’aide de canons à eau lors d’une manifestation contre l’offensive des forces gouvernementales syriennes contre les forces kurdes, près du poste frontière de Nusaybin à Mardin, à la frontière turco-syrienne, en Turquie, le 20 janvier 2026. BILAL SECKIN/MEI/SIPA

Comme tant d’autres ici, Avni Çelik porte une tristesse infinie dans les yeux. Lui a perdu sa femme le 10 octobre 2015. Elle était allée manifester à Ankara contre l’intervention militaire turque en Syrie lorsqu’un double attentat-suicide perpétré par une cellule de l’organisation Etat islamique (EI) a fait plus de 120 morts et 500 blessés. « Je sais ce dont Daech [acronyme arabe de l’EI] est capable, souffle-t-il. C’est grâce aux jeunes Kurdes que les djihadistes ont été vaincus en Syrie ces dernières années. Maintenant qu’ils ont fait le sale boulot, tout le monde nous lâche. » Un sentiment partagé parla députée Tülay Hatimogullari, coprésidente du DEM : « Les pays occidentaux doivent cesser de considérer les Kurdes comme une simple carte géopolitique, utile hier dans la lutte contre l’EI et aujourd’hui devenue obsolète. Là où les Kurdes s’affaiblissent, Daech se renforce. Cela représente un risque grave non seulement pour la Syrie et le Moyen-Orient, mais aussi pour l’Europe et le monde. »

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Devenu coprésident de la branche locale du DEM, Avni Çelik a marché, le 22 janvier, comme tous les autres, pour Kobané. « On a simplement voulu agir et apporter de l’aide, parce qu’ils n’ont plus d’eau ni d’électricité, mais les autorités turques nous ont empêchés. » Il parle de crise humanitaire, puis hausse les épaules d’impuissance.

« L’histoire se répète »

Cette séquence a un air de déjà-vu. En 2014, lors du siège de Kobané par l’EI, Suruç s’était là aussi mobilisée. Et, déjà, les autorités turques avaient interdit les accès, avant d’ériger ce long mur resté fermé depuis : « L’histoire se répète, dit-il. A l’époque aussi, en Turquie, le gouvernement était en discussion avec le PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan] pour trouver une solution à la question kurde. » Le responsable fait référence au « processus de résolution », comme on appelle en Turquie le cycle de négociations engagé depuis un an par Ankara avec Adbullah Öcalan, le leader historique du mouvement incarcéré depuis 1999, et pour lequel son parti, DEM, joue un rôle de médiateur.

Lors d’une manifestation contre l’offensive des forces gouvernementales syriennes contre les forces kurdes, près du poste frontière de Nusaybin à Mardin, à la frontière turco-syrienne, en Turquie, le 20 janvier 2026.
Lors d’une manifestation contre l’offensive des forces gouvernementales syriennes contre les forces kurdes, près du poste frontière de Nusaybin à Mardin, à la frontière turco-syrienne, en Turquie, le 20 janvier 2026. BILAL SECKIN/MEI/SIPA

« Ankara est ouvertement alignée sur Damas, ce qui n’aide pas à faire avancer les négociations », regrette Avni Çelik, qui ajoute : « Tout est lié, les discussions en Turquie dépendent de la situation syrienne. Nous le savons et nous sommes démunis. »

Le bureau de Keskin Bayindir est situé dans un quartier éloigné du centre-ville de Diyarbakir, la grande ville kurde de ce Sud-Est turc située à trois heures de route de Suruç. Député et coprésident du Parti démocratique des régions (DBP), unparti frère du DEM et très implanté localement, il revient tout juste du Rojava voisin. Faute de passage transfrontalier, il est passé par l’Irak pour rejoindre le Nord syrien. Il a fait le voyage avec une délégation d’élus et des défenseurs des droits turcs « pour casser l’image d’isolement de l’enclave ».

Le dirigeant admet avoir été pris au dépourvu par la manière et la rapidité avec laquelle les puissances occidentales ont changé leur fusil d’épaule. « Ils ont attaqué avec les loups et pleuré avec le propriétaire », glisse-t-il, amer, reprenant un proverbe kurde. « Avec tous ces événements, je ne sais pas comment les négociations à Ankara vont se poursuivre. » Seule certitude à ses yeux : « En cas d’arrêt du processus, le sentiment de colère, surtout parmi les jeunes, sera immense, et pas seulement en Turquie. »

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Un sentiment d’unité rarement atteint

Mercredi, lors d’une petite cérémonie, le maire de Diyarbakir, Dogan Hatun, a annoncé avec les conseillers municipaux faire don de leurs salaires aux habitants de Kobané. « Nous, Kurdes, nous ne voulons pas la guerre, a-t-il déclaré avec le ton docte qu’affectionne cet ancien ingénieur des mines.Que ceux qui veulent nous tuer sachent que nous résisterons. »

Manifestation du Parti pour l’égalité des peuples et la démocratie (DEM), parti prokurde, contre l’offensive des forces gouvernementales syriennes contre les forces kurdes, près du poste frontière de Nusaybin à Mardin, à la frontière turco-syrienne, en Turquie, le 20 janvier 2026.
Manifestation du Parti pour l’égalité des peuples et la démocratie (DEM), parti prokurde, contre l’offensive des forces gouvernementales syriennes contre les forces kurdes, près du poste frontière de Nusaybin à Mardin, à la frontière turco-syrienne, en Turquie, le 20 janvier 2026. ILYAS AKENGIN / AFP

Dans un entretien accordé au Monde, l’édile insiste, lui aussi, sur le fait que rien n’avancera dans les discussions avec Ankara tant qu’il persistera des tensions dans la région kurde syrienne. Il tient toutefois à préciser que les revers récents sur le terrain ont créé une vague d’émotion inédite et un sentiment d’unité kurde rarement atteint : « Jamais, dit-il, on a entendu autant de voix des quatre régions kurdes [de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran] aller dans un tel même sens. » Une allusion notamment aux propos très fermes en faveur de la population kurde du Rojava de Massoud Barzani, le leader du Parti démocratique du Kurdistan irakien, habitué à plus de discrétion.

Cofondateur du centre de recherche Rawest, Reha Ruhavioglu est un fin connaisseur de la région. Installé à Diyarbakir, il a publié une enquête au printemps 2025 pour signaler le fort degré d’opinions favorables vis-à-vis du processus de négociation lancé par Ankara avec le PKK. Près de 60 % des Turcs et 80 % des Kurdes disaient alors approuver la démarche. Des taux aujourd’hui en baisse, assure-t-il, au regard du peu d’avancées dans les discussions et des récents événements, « très démoralisants pour les Kurdes », souligne-t-il.

« L’Etat turc n’a pas compris l’importance et le lien émotionnel des Kurdes pour le Rojava », avance-t-il, avec l’espoir « qu’un jour » les dirigeants finiront par le comprendre. A Suruç, vendredi soir, un convoi de camions transportant des aides pour Kobané a été bloqué à la frontière.

Nicolas Bourcier (envoyé spécial à Diyarbakir, Suruç et Van)

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