Pour Ankara, dont les négociations avec PKK, entamées en mars, sont aujourd’hui au point mort, la chute du régime iranien laisserait craindre un « printemps kurde » à l’échelle régionale.
Libération, le 15 janvier 2026
Alors que les condamnations internationales se multiplient face à la répression sanglante des manifestations en Iran qui aurait fait des milliers de morts, la diplomatie du voisin turc, elle, n’a qu’un leitmotiv : la stabilité régionale. L’ancien chef des services secrets, actuel ministre des Affaires étrangères et homme clé du pouvoir turc, Hakan Fidan, l’a martelé dans les médias turcs. Plus étrange, il a aussi, pour la première fois, repris la propagande du régime iranien, affirmant que les manifestants seraient téléguidés par le Mossad, les services de renseignement israéliens.
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Même son de cloche du côté de l’indispensable allié du président Recep Tayyip Erdogan, le leader de l’extrême droite Devlet Bahçeli qui, lui, dresse le parallèle avec les manifestations antigouvernementales dites de Gezi, qui avaient secoué la Turquie en 2013. «Nous connaissons la menace, elle est plus proche que jamais», a-t-il déclaré, dénonçant un «plan», un «piège» de puissances étrangères et appelant à soutenir le pouvoir iranien.
Dans ce contexte, le pouvoir turc, qui a l’oreille du président américain, Donald Trump, tente de le dissuader de recourir à la force contre Téhéran comme il menace de le faire en représailles au massacre des protestataires. Mardi 13 et mercredi 14 janvier, Hakan Fidan s’est longuement entretenu avec son homologue iranien, puis avec des responsables américains, pour faire le pont dans la négociation avec Washington tout en appelant, une fois la révolte matée, à une «nouvelle coopération» entre l’Iran et la Turquie. «Nous poursuivrons nos efforts diplomatiques. Nous espérons que les Etats-Unis et l’Iran régleront cette question entre eux, soit par des médiateurs, d’autres acteurs ou un dialogue direct», a déclaré Hakan Fidan jeudi lors d’une conférence de presse, assurant suivre «ces développements de près».
Un ancien rival fragilisé
Outre le risque de frappes militaires, les menaces américaines d’imposer une nouvelle taxe de 25 % sur les produits venant des pays commerçant avec l’Iran sont aussi source d’inquiétude pour Ankara, dont l’Iran est un partenaire commercial et le troisième fournisseur de gaz naturel.
Longtemps très opposée à la politique de Téhéran de soutien au régime du président syrien, Bachar al-Assad, la Turquie désire à présent améliorer ses relations avec le régime des mollahs qui n’est plus considéré comme un rival régional majeur tant il est fragilisé, depuis la chute du dictateur syrien et les coups dévastateurs portés par Israël au Hezbollah libanais, précieux allié de l’Iran.
La Turquie craint désormais qu’un renversement du régime, qu’il se produise sous la pression de la rue ou des frappes américaines, ne débouche sur une situation chaotique dans ce pays de 92 millions d’habitants avec lequel elle partage une frontière longue de plus de 500 kilomètres.
Ankara s’inquiète aussi, en cas d’escalade de la violence, d’un éventuel afflux massif de réfugiés, comme cela s’était produit lors du conflit syrien. Mais surtout, elle craint que les provinces kurdes iraniennes à sa frontière ne demandent une forme d’autonomie en cas d’effondrement du pouvoir central.
Des affrontements en Syrie
Alors que l’opposition à Téhéran semble encore incapable de s’unir, les sept partis kurdes iraniens, considérés comme illégaux dans le pays et possédant pour la plupart une branche armée, ont publié le 6 janvier un texte commun appelant à la grève et au «soutien total aux protestations populaires» tandis que des éléments armés ont affronté les forces du régime dans des villes du Kurdistan iranien.
La crainte d’une autonomisation de la minorité d’Iran et d’une contagion en Turquie est d’autant plus forte que les négociations de paix avec la guérilla kurde de Turquie, le PKK, entamées depuis mars, sont au point mort et que le PJAK, la branche iranienne du PKK, est signataire de l’appel du 6 janvier.
La méfiance envers les velléités autonomistes kurdes est d’autant plus forte que la Turquie est parvenue à convaincre le nouveau pouvoir de Damas de recourir à la force contre les Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement kurdes et elles aussi affiliées au PKK qui tiennent le nord-est de la Syrie. Des combats, entre le 6 et le 11 janvier, ont permis aux forces islamistes de Damas de s’emparer de deux quartiers de la ville d’Alep tenus par les FDS et les affrontements menacent de se poursuivre à l’est de la ville puis au-delà du fleuve Euphrate qui fait office de frontière entre les belligérants.
Il faudra donc toute l’adresse et le cynisme de la diplomatie turque pour tenter de convaincre l’imprévisible et susceptible Donald Trump de ne pas frapper l’Iran tout en conservant auprès de lui le crédit dont elle pourrait avoir besoin pour obtenir le feu vert à une opération militaire d’ampleur de Damas ou de l’armée turque contre les Kurdes syriens alliés des Etats-Unis depuis 2014. Dans le vaste et dangereux jeu géopolitique dans lequel elle s’est lancée, les manifestants iraniens sont une pièce que la Turquie sacrifierait volontiers sur l’autel de ses ambitions régionales.
