La Turquie cherche à rejoindre le pacte de défense signé entre l’Arabie saoudite et le Pakistan/Nicolas Bourcier/LE MONDE

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Le Monde, le 11 janvier 2026

Cette alliance offrirait à Ankara la possibilité de renforcer sa sécurité et ses moyens de dissuasion au moment où la fiabilité du président Donald Trump, malgré un réchauffement des relations Ankara-Washington, est chaque jour mise en question.

La Turquie serait sur le point de rejoindre une alliance de défense entre l’Arabie saoudite et le Pakistan. L’information, révélée vendredi 9 janvier par l’agence Bloomberg, qui cite des sources proches du dossier, précise que les pourparlers entre Ankara, Riyad et Islamabad sont à un stade avancé et qu’un accord est très probable. L’initiative, si elle se concrétisait, pourrait créer, du moins sur le papier, un nouveau bloc militaire au Moyen-Orient, dans un contexte de tensions croissantes dans le Golfe et en Iran. Elle alimenterait aussi le sentiment d’une prise de distance de la Turquie, pilier oriental de l’OTAN depuis 1952, vis-à-vis des dispositifs de sécurité occidentaux au profit d’un système de défense parallèle, fondé sur le monde musulman, du Moyen-Orient à l’Asie du Sud.

En signant, Ankara rejoindrait l’accord de défense mutuelle stratégique conclu le 17 septembre 2025, entre l’Arabie saoudite et le Pakistan, seul pays musulman à détenir l’arme nucléaire. Une des clauses de ce pacte stipule que « toute agression contre l’un ou l’autre pays » est considérée comme une attaque contre tous. La formulation rappelle les systèmes de défense collective, tel l’article 5 de l’Alliance atlantique. L’accord fait aussi référence au « renforcement de la dissuasion commune »,laissant entendre que le Pakistan étendrait de facto sa dissuasion nucléaire à son ou ses partenaires.

Les personnes proches du dossier, citées par Bloomberg, mettent en avant les intérêts de la Turquie pour justifier l’élargissement de l’alliance. Ceux-ci recouperaient de plus en plus ceux de l’Arabie saoudite et du Pakistan en Asie du Sud, au Moyen-Orient et même en Afrique. Pour Ankara, ce pacte offre la possibilité de renforcer sa sécurité et ses moyens de dissuasion au moment où la fiabilité du président Donald Trump, malgré un net réchauffement entre Ankara et Washington, est chaque jour mise en question. Autre fait notable, les Etats-Unis entretiennent des liens militaires étroits avec les trois pays.

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« La Turquie se sent menacée par le chaos régional et cherche à assurer sa sécurité en concluant de nouvelles alliances pour renforcer ses relations avec l’administration Trump », affirme Asli Aydintasbas, spécialiste de la Turquie au cercle de réflexion Brookings Institution. Le rapprochement avec l’Arabie saoudite et l’accord de sécurité avec le Pakistan sont des efforts, selon la chercheuse, visant à répondre à cette situation : « Autoritaire sur le plan intérieur, Erdogan a construit à l’extérieur son discours sur une Turquie comme puissance hégémonique régionale, mais les choses sont en train de prendre une tournure tellement chaotique qu’il commence à avoir l’impression d’être seul et plus vulnérable. »

Inquiétude au sujet de Téhéran

L’intérêt de ce pacte à trois serait d’offrir une complémentarité entre les pays, souligne Nihat Ali Ozcan, stratège au sein du groupe de réflexion Tepav basé à Ankara : l’Arabie saoudite apporterait son poids financier, le Pakistan ses capacités nucléaires, ses missiles balistiques et sa main-d’œuvre, et la Turquie une expérience militaire doublée d’une importante industrie de défense.

Autre signe de rapprochement entre les trois pays, Reuters a rapporté vendredi que le Pakistan était sur le point de conclure un accord d’armement de 1,5 milliard de dollars (soit environ 1,29 milliard d’euros) avec l’armée soudanaise, déjà soutenue par l’Arabie saoudite et la Turquie, qui combattent les Forces de soutien rapide (FSR), une force paramilitaire soutenue par les Emirats arabes unis. Le Pakistan devrait vendre à l’armée d’Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane dix avions d’attaque légers Karakorum-8, plus de 200 drones de reconnaissance et d’attaques kamikazes, ainsi que des systèmes de défense aérienne.

L’adhésion de la Turquie au pacte de défense ouvrirait une nouvelle ère dans ses relations avec l’Arabie saoudite, autrefois sa rivale au sein du monde musulman sunnite. Après des années de récriminations et de rancœur – liées à l’assassinat à Istanbul, en 2018, du journaliste saoudien Jamal Khashoggi par un commando venu de Riyad –, les deux pays s’efforcent de développer leur coopération économique et militaire depuis la signature d’accords commerciaux en 2023. Selon le ministère de la défense turc, les deux pays ont d’ailleurs tenu leur toute première réunion navale à Ankara au début de janvier.

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Ankara et Riyad partagent également une inquiétude de longue date au sujet de Téhéran, tout en préférant le dialogue avec le régime islamique à la force. Vendredi, le ministre des affaires étrangères turc, Hakan Fidan, a d’ailleurs repris l’argumentaire des autorités iraniennes, déclarant sur le plateau de la chaîne pro-gouvernementale TRT que « les manifestations en Iran sont manipulées par d’autres acteurs, notamment Israël, afin de déstabiliser davantage le pays ». Et le chef de la diplomatie d’ajouter : « Les problèmes existants devraient être résolus par la voie des négociations, en particulier avec les Etats-Unis. »

La Turquie et le Pakistan, quant à eux, entretiennent depuis des années des relations militaires étroites. Ankara a construit des corvettes pour la marine d’Islamabad et a modernisé des dizaines de ses F-16. La Turquie a aussi partagé avec le Pakistan sa technologie de drones et les deux pays ont lancé, au printemps de 2025, un projet d’usine commune, basée au Pakistan, pour la production de l’avion de combat de cinquième génération Kaan. Le soutien inconditionnel d’Ankara au Pakistan lors de l’escalade militaire avec l’Inde, en mai 2025, avait suscité l’ire de New Delhi, compliquant la demande d’adhésion de la Turquie aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), un autre club de puissances émergentes.

Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)

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