La Turquie envisage de rapatrier ses ressortissants liés à l’EI détenus en Syrie afin de les juger/Nicolas Bourcier/LE MONDE

Must read

LE MONDE, le 12 février 2026

Deux mille citoyens turcs seraient détenus actuellement en Syrie. Un accord tripartite avec Bagdad et Washington prévoit leur jugement pour « crimes contre l’humanité ».

Depuis l’annonce par l’armée américaine, à la fin janvier, du début du processus de transfèrement vers l’Irak des membres présumés de l’organisation Etat islamique (EI) incarcérés dans le nord-est de la Syrie, les pays occidentaux et de la région ne se bousculent pas pour rapatrier leurs ressortissants. Seule la Turquie semble faire exception, si l’on en croit une information du média en ligne Kisa Dalga, reprise par plusieurs sites d’information. Citant des discussions entre Ankara, Bagdad et Washington, la journaliste Hale Gönültas indique que la Turquie cherche à obtenir le retour de ses citoyens sur son sol. Turcs, Irakiens et émissaires américains se seraient mis d’accord pour que les prisonniers soient jugés pour « crimes contre l’humanité » et « génocide ».

A ce jour, 2 000 citoyens turcs, ayant révélé leur identité, seraient détenus en Syrie. Un chiffre à prendre avec précaution : toutes les personnes incarcérées n’ont pas fourni avec précision leur nationalité, et certaines ont pu donner des informations fausses ou incomplètes. Sur instruction de l’EI, des membres de l’organisation ont, par ailleurs, dissimulé leur nationalité pour éventuellement garantir leur sécurité après leur libération.

Selon certaines sources, afin de vérifier cette identité, les forces de sécurité turques, accompagnées de soldats américains, effectueraient une prise d’empreintes digitales et la collecte d’entretiens auprès de membres de l’EI affirmant être citoyens turcs. Cette recherche de ressortissants turcs pourrait également avoir lieu en Irak, après de premiers interrogatoires et procédures judiciaires effectués au préalable par les autorités locales.

Lire aussi | La Turquie multiplie raids policiers et arrestations contre des membres supposés de l’organisation Etat islamique

Plusieurs milliers de détenus – 5 383 selon un dernier décompte de l’agence AP, jeudi 12 février au soir –, jusque-là sous la garde des Forces démocratiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes syriens), ont déjà été conduits, sous escorte de troupes américaines, vers trois prisons irakiennes. L’objectif américain étant de transférer en Irak jusqu’à 7 000 prisonniers djihadistes où un accord avec les autorités a été trouvé pour la prise en charge de leur incarcération et de leur jugement.

Près de 60 nationalités différentes

A ce stade, les forces gouvernementales syriennes ont pris le contrôle des prisons d’Al-Aqtan et d’Al-Chaddadeh, ainsi que du camp d’Al-Hol, qui abrite 24 000 membres des familles proches de l’EI, dont des étrangers. Les FDS, elles, contrôlent encore les prisons de Kamechliyé et de Hassaké, qui détiennent plus de 6 000 combattants de l’EI, ainsi que le camp de Roj, qui abrite environ 2 500 femmes et enfants de l’EI, dont des étrangers. Près de 60 nationalités différentes ont été recensées. Selon Al-Monitor, le 11 février, quelque 66 ressortissants turcs soupçonnés d’avoir combattu pour l’EI ont été remis à la coalition dirigée par les États-Unis par les autorités kurdes syriennes.

Le quartier des étrangers du camp d'Al-Hol, en Syrie, le 21 janvier 2026, après que les forces de sécurité intérieures syriennes ont pris le contrôle du camp en raison du retrait des Forces démocratiques syriennes (FDS).
Le quartier des étrangers du camp d’Al-Hol, en Syrie, le 21 janvier 2026, après que les forces de sécurité intérieures syriennes ont pris le contrôle du camp en raison du retrait des Forces démocratiques syriennes (FDS). PHILÉMON BARBIER/HORS FORMAT POUR « LE MONDE »

« La perception de la Turquie sur la menace que représente l’EI a clairement évolué au fil du temps, souligne Gönül Tol, directrice du centre d’études turques au Middle East Institute, un groupe de réflexion à Washington, et autrice d’un ouvrage de référence, Erdogan’s War [« la guerre d’Erdogan », Oxford University Press, non traduit]. Au début, comme beaucoup d’autres pays, la Turquie a sous-estimé le danger que représentaient les combattants étrangers et les rapatriés, et, entre 2014 et 2015, elle est restée largement ambivalente à l’égard des réseaux de recrutement de l’EI. »

Lire aussi | La Turquie annonce avoir arrêté « 357 suspects liés à l’EI » dans une vaste opération à travers tout le pays

Pour la spécialiste, les autorités ont commencé à s’en inquiéter à partir de 2016, en particulier après l’attaque de l’EI contre le quartier général de la police à Gaziantep survenu en mai. Il s’agissait d’une des 16 attaques liées à l’organisation Etat islamique entre 2014 et 2017 qui ont tué des centaines de civils, mais « la première qui semblait viser directement les institutions étatiques turques ». L’attaque spectaculaire de la discothèque Reina, à Istanbul, dans la nuit du 31 décembre 2016 au 1er janvier 2017, faisant 39 morts, a encore un peu plus accentué cette perception de la menace djihadiste par le pouvoir turc.

Lire aussi | En Turquie, l’auteur présumé de l’attaque contre la discothèque Reina revient sur ses aveux

Toutes ces années et à l’instar de nombreux pays, la Turquie a rencontré des difficultés pour poursuivre et emprisonner les combattants de l’EI de retour au pays. « Les responsables turcs ont souvent considéré l’EI comme une menace moins grave pour la sécurité nationale que l’insurrection du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan], et les suspects liés à ce groupe ont tendance à faire l’objet de poursuites et de condamnations beaucoup plus sévères », précise Gönül Tol.

Plus grande clémence

La Turquie mène depuis quelques années des opérations régulières contre l’EI et procède à des arrestations massives. Mais leur approche judiciaire est perçue, d’après de nombreux observateurs, comme moins systématique ou sévère pour certains suspects. Plusieurs ont pu être relâchés pour manque de preuves ou en raison de difficultés à établir leur implication directe dans les actes terroristes. Le nombre de condamnations fermes et durables contre des membres de l’EI a d’ailleurs été bien plus limité que celui des arrestations. Par ailleurs, les juges partent souvent du principe que les femmes qui s’étaient rendues en Syrie ou en Irak avaient simplement suivi leur mari.

Dans un rapport de 2020, l’International Crisis Group a noté que les tribunaux turcs se focalisaient davantage sur des affaires liées au PKK ou à FETÖ (l’acronyme officiel désignant la communauté de l’imam Fethullah Gülen, à l’origine du putsch de 2015, selon Ankara) que sur des dossiers relatifs à l’EI. Cela a conduit, selon le think tank, à une perception de plus grande clémence ou d’incohérences dans les condamnations contre des suspects djihadistes. « C’est pourquoi les efforts déployés par la Turquie pour ramener les citoyens turcs membres de l’EI afin qu’ils soient jugés sont importants, insiste Gönül Tol. Mais ce qui importera encore plus, c’est le type de peines que ces accusés recevront une fois devant le tribunal. »

Lire aussi | Après la mort de Fethullah Gülen, l’avenir incertain de sa confrérie, pourchassée par les services turcs

Parmi les personnes recherchées par Ankara figure Ilyas Aydin, nom de code « Abu Ubaidah », suspecté d’être un des instigateurs de l’attentat perpétré à Ankara, le 10 octobre 2015, qui a fait plus de 120 morts et 500 blessés lors d’un rassemblement de partis de gauche et prokurde « pour la paix » en Syrie. Une notice rouge d’Interpol a été émise contre lui. L’homme serait détenu dans une prison du nord de la Syrie et ferait partie des personnes dont le transfèrement vers l’Irak est prévu. Ses complices, dont Ilhami Bali, Deniz Büyükçelebi, Edremit Türe, Savas Yildiz et Hasan Hüseyin Ugur, seraient également sur la liste des membres identifiés par les autorités turques. Des documents officiels montrent qu’ils ont illégalement franchi la frontière syrienne peu après l’attentat, le plus meurtrier de l’histoire de la Turquie.

Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)

More articles

Latest article