L’Implacable rouleau compresseur d’Erdoğan pour verrouiller le pouvoir/ Yavuz Baydar/ MEDIAPART

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MEDIAPART, le 2 avril 2026

Au premier trimestre 2026, Recep Tayyip Erdoğan a méthodiquement renforcé son pouvoir absolu, verrouillant la justice, muselant les mairies d’opposition et affaiblissant le mouvement kurde, tout en profitant du désordre mondial pour consolider son autoritarisme.

Les trois premiers mois de l’année 2026 ont été tout sauf ordinaires dans la vie politique turque. Avec une rapidité et une ambition inhabituelles, le président Recep Tayyip Erdoğan a accéléré une offensive tous azimuts visant à consolider le système politique autour de sa seule autorité. Qu’il s’agisse de l’arithmétique parlementaire, des nominations judiciaires, de la répression frappant les municipalités ou de la cooptation du mouvement politique kurde, le tableau qui se dessine n’est plus celui de manœuvres isolées. Il révèle une architecture cohérente et délibérée.

Un aspect fondamental de cette dynamique réside dans l’aveuglement général : pendant que de nombreux observateurs en Turquie s’égarent dans les détails – l’arbre qui cache la forêt –, le reste du monde est bien trop accaparé par le désordre géopolitique ambiant pour prêter attention à ce qui se trame au sein de cette puissance régionale clé. Ce tumulte mondial offre un terreau fertile à l’arbitraire. Erdoğan y voit un horizon dégagé pour affaiblir l’opposition et cimenter une « unité des pouvoirs » lui permettant d’avancer ses pions. Il sait qu’il a le champ libre.

La bataille des chiffres au Parlement

Le 7 janvier, lors d’une réunion du groupe parlementaire de l’AKP, Erdoğan a épinglé en personne l’insigne de son parti sur la veste de trois députés transfuges, tous initialement élus sous les couleurs de l’opposition. Cette manœuvre a porté les effectifs de l’AKP à 275 sièges. Avec son partenaire de coalition nationaliste, le MHP, le bloc au pouvoir contrôle désormais 322 des 600 sièges de la Grande Assemblée nationale.

Ces chiffres revêtent une importance capitale. Selon la loi turque, la convocation d’élections anticipées ou l’adoption d’un amendement constitutionnel soumis à référendum requièrent 360 voix. Pour contourner la consultation populaire, la barre est fixée à 400 voix. Si la coalition n’a pas encore atteint ces seuils magiques – il lui manque 38 sièges pour des élections anticipées et 78 pour une refonte totale de la Constitution –, la trajectoire est limpide. Il n’est un secret pour personne qu’Erdoğan et Devlet Bahçeli – son allié indéfectible et chef de file du MHP – lorgnent sur le parti pro-kurde DEM, qui compte 56 sièges, ainsi que neuf députés « indépendants ». Semer la zizanie au sein de la principale force d’opposition, le CHP (138 sièges), semble faire partie intégrante de ce plan.

Dès janvier, Erdoğan laissait entendre que les travaux constitutionnels étaient en cours. Son nouveau ministre de la Justice l’a formulé explicitement fin mars : « Nous avons besoin d’une nouvelle Constitution. L’actuelle est tout simplement devenue une camisole trop étroite. »

La nomination d’Akın Gürlek : la Justice comme arme politique

S’il est une nomination qui cristallise la direction prise par la Turquie, c’est bien celle d’Akın Gürlek au ministère de la Justice, intervenue le 11 février. Ancien procureur, Gürlek a bâti sa carrière en présidant certains des procès les plus politisés de l’histoire récente du pays, notamment l’affaire de Gezi qui a valu la prison à vie au philanthrope et militant associatif Osman Kavala.

Sa promotion n’a rien d’un simple remaniement ministériel. En Turquie, le ministre de la Justice prend automatiquement la présidence du Conseil des juges et des procureurs (HSK), l’instance suprême qui nomme, mute et sanctionne les 25 000 magistrats du pays. Le 19 mars, un vaste remaniement interne a suivi. Par décret présidentiel, les directeurs des affaires pénales, du droit civil et de l’administration pénitentiaire ont été remplacés d’un seul trait de plume. 

Ce sont là les rouages bureaucratiques indispensables à toute opération judiciaire d’envergure. Quelques jours plus tard, Gürlek siégeait au palais de Çankaya aux côtés de Mehmet Uçum – conseiller juridique de la présidence et architecte présumé d’une nouvelle Constitution estampillée AKP. Son message était sans équivoque : le chantier constitutionnel est désormais la priorité. La touche finale a été apportée le 27 mars : Erdoğan a signé un décret nommant Şaban Kazdal, juge à la Cour de cassation, à la Cour constitutionnelle (AYM). Le chef de l’État a ainsi personnellement nommé 14 des 15 sages de la plus haute juridiction du pays, ultime institution qui aurait théoriquement pu freiner les dérives de l’exécutif.

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La purge des mairies CHP : bien plus qu’une simple vengeance

Depuis les élections locales de mars 2024, marquées par une victoire historique du CHP (centre-gauche) à l’échelle nationale, au moins 20 maires issus de l’opposition ont été arrêtés ou placés en détention. Les exemples les plus récents incluent Tanju Özcan à Bolu (arrêté le 2 mars), Özkan Yalım à Uşak (le 27 mars) et le maire de la métropole de Bursa, Mustafa Bozbey (le 31 mars).

Réduire cette offensive à une simple vengeance électorale serait passer à côté de sa logique stratégique. Priver un parti d’opposition de ses maires, c’est l’amputer de ses sources de financement, de ses réseaux de clientélisme, de sa visibilité et de sa force de frappe organisationnelle dans la perspective du prochain cycle électoral. De surcroît, les quelque 300 élus locaux du CHP arrêtés font l’objet d’accusations de corruption variées, immédiatement jetés en pâture et qualifiés de « pommes pourries » par l’artillerie médiatique progouvernementale.

Une épée de Damoclès judiciaire pèse également sur la formation : un procès visant la « nullité absolue » (*mutlak butlan*) des congrès du CHP de 2023 est actuellement en cours d’examen en appel. Des rumeurs persistantes suggèrent que la décision de la cour d’appel n’est plus qu’une question de semaines. Si cette procédure aboutit, elle pourrait déclencher une crise de leadership majeure. L’actuel dirigeant, Özgür Özel, et sa garde rapprochée seraient destitués. Cela ouvrirait potentiellement la voie à un retour de l’ancien chef de file, Kemal Kılıçdaroğlu (qui conserverait la loyauté de 50 à 60 députés), provoquant ainsi une scission parlementaire bénéfique au pouvoir en place.

La recentralisation du pouvoir : la mise au pas des municipalités

Cette manœuvre s’inscrit en parfaite synchronicité avec le projet de réforme des collectivités territoriales attendu pour 2026. Ce texte soumettrait les budgets municipaux à l’approbation du gouvernement central et instaurerait des commissions de contrôle composées de représentants nommés par Ankara. 

Dans les faits, même un maire d’opposition échappant aux poursuites judiciaires verrait ses prérogatives administratives drastiquement rognées. Un gouvernement local élu se transformerait ainsi en un simple avant-poste administratif du pouvoir central. Erdoğan veut à tout prix garder la mainmise sur les grandes métropoles en les soumettant à la structure de pouvoir ultra-centralisatrice qu’il bâtit patiemment, dans le droit fil de l’ordre « hyper-présidentiel » de 2017.

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Neutraliser le parti DEM par un « processus de paix » en trompe-l’œil

Depuis fin 2024, le gouvernement entretient l’illusion d’un processus de paix avec le leader emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan, en utilisant le parti pro-kurde DEM comme interlocuteur. Dans ce qui s’apparente à une chorégraphie minutieusement orchestrée, Devlet Bahçeli continue de jouer les forces d’incitation pour maintenir l’espoir dans le camp kurde, tandis qu’Erdoğan reste en retrait, dictant le tempo. Bercé par l’illusion de voir Öcalan érigé en « négociateur en chef », le parti DEM s’est laissé enfermer dans une focale très étroite, restant de marbre face aux mesures oppressives du pouvoir.

Dix-huit mois plus tard, Ankara n’a concédé aucune avancée concrète, tandis que le DEM a été méthodiquement aspiré dans une dynamique dont il ne peut s’extraire aisément. Claquer la porte reviendrait à prendre le risque d’être tenu responsable de l’échec du processus. Rester implique de se plier à des exigences toujours plus nombreuses sans obtenir la moindre contrepartie. Dans un cas comme dans l’autre, la capacité du DEM à incarner une voix d’opposition cohérente s’érode : il est neutralisé non pas par la force, mais par l’enlisement.

L’architecture du « pouvoir permanent »

Prise isolément, chacune de ces initiatives pourrait prêter à débat. Mises bout à bout, elles dessinent un dessein délibéré : la construction d’un système politique où remporter des élections devient une entreprise de plus en plus périlleuse, et n’est plus une condition suffisante pour changer le cap du pays.

Toujours aussi fin stratège, Erdoğan fracture l’opposition kémaliste (le CHP) par la menace judiciaire, dompte le deuxième grand pôle de l’opposition (le parti DEM) via un processus dicté selon ses propres termes, et façonne une justice aux ordres de l’exécutif à tous les échelons. Il ne s’agit pas de consolider un avantage politique à court terme, mais de redéfinir en profondeur les règles du jeu. Et en cette fin mars 2026, ce vaste chantier avance exactement comme prévu.

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