Depuis qu’une violente répression s’est abattue sur les manifestants de la République islamique, des Iraniens viennent chaque jour chercher de l’autre côté de la frontière une connexion à Internet, réseau coupé par le régime. Ils décrivent un pays « en état de choc ».
Le poste-frontière de Kapiköy est, en temps normal, l’un des trois points de passage les plus animés de la frontière turco-iranienne, longue de plus de 500 kilomètres. Autour de l’imposant bureau de douane se trouvent plusieurs rangées de taxis collectifs, quelques autocars et une poignée de petits cafés où l’on s’assoit autour d’un poêle à bois et d’un thé brûlant. De là, la route mène en un peu plus d’une heure à la ville carrefour de Van, première agglomération de cet extrême Est turc. Mais il flotte désormais sur place un air de deuil et de détresse.
Depuis la répression qui s’est abattue sur les manifestants iraniens à partir du 8 janvier et la coupure d’Internet sur pratiquement tout le territoire de la République islamique, ils sont des centaines, peut-être 1 000, voire plus, chaque jour, à traverser à pied, seuls ou par petits groupes, le long corridor qui enjambe la frontière, le regard las et la peur au ventre. Aucune statistique ni décompte officiel n’évalue le nombre d’Iraniens qui sont parvenus à fouler le sol turc ces quinze derniers jours. Seuls leurs témoignages permettent de se faire une idée de la situation.
Comme tous ici, Reza refuse de donner sa véritable identité. Et comme tous, il évoque la situation en Iran d’une voix basse, fumant ses cigarettes à la chaîne. « Venir en Turquie, même pour quelques heures, c’est sortir d’un trou noir », dit-il. Accompagné de son père, cet étudiant de 22 ans a fait la route depuis Téhéran. Les barrages de police, il en a compté une demi-douzaine. A chaque fois, la même angoisse de se faire arrêter. Son débit s’assourdit encore un peu plus, les yeux s’embuent : « Des hommes des milices bassidji étaient présents quasiment à chaque point de contrôle. »
« Nous sommes tous en état de choc »
Reza et son père ne resteront qu’un jour à Van, avant de retourner en Iran. « La plupart des gens viennent pour la connexion Internet », explique-t-il. Lui prévoit d’acheter, sur le site d’une compagnie qatarie, un billet d’avion pour l’Australie, pays où il a fait une partie de ses études et pour lequel il a encore un visa valide. « L’aéroport de Téhéran fonctionne, je me garde une porte de sortie », esquisse-t-il dans ce qui ressemble à un léger sourire, avant d’ajouter : « Ceux qui ont dû fuir l’Iran au plus fort de la mobilisation, les 8 et 9 janvier, l’ont déjà fait, les autres se terrent dans leurs maisons. Nous sommes tous en état de choc, chacun calfeutré chez soi en attendant de voir la suite. Dès notre retour demain, nous ferons la même chose. »
Certes, la Turquie n’impose pas de visa aux ressortissants iraniens, mais il est hors de question pour lui et son père de rester plus longtemps de ce côté-ci de la frontière. « Comme pour les Syriens, les Turcs ne veulent plus de nous. Certains opposants se font harceler par les autorités, certains ont même été kidnappés par le renseignement iranien, très bien implanté ici », croit-il savoir, avant d’ajouter : « On sait que les dirigeants des deux pays s’entendent bien, Ankara reprend même l’argumentaire des mollahs pour justifier la répression. A nous de prendre notre avenir en main. »
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Chaque jour, assure-t-il, des mobilisations ont lieu de manière sporadique, « mais on ne les voit pas, le black-out est total ». Dans ce huis clos meurtrier, Reza a dû attendre plusieurs jours pour apprendre d’un voisin qu’un rassemblement avait eu lieu dans une rue parallèle à la sienne. Là aussi, lui a-t-il dit, des morts par balle ont été observés. « Les rumeurs les plus folles circulent sur le massacre en cours, on parle de plus de 10 000 à 20 000 personnes tuées par les forces répressives. Mais la réalité est bien pire, ma sœur travaille dans une administration de l’Etat et nous dit qu’en une seule journée la police en a abattu 4 000. »
« Ni Américains ni retour du chah »
Ces tout prochains jours, affirme-t-il, Reza Pahlavi, le fils de l’ancien chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980), chassé par la révolution islamique en 1979, fera une annonce. « Les gens redescendront en masse », veut-il croire, avant d’ajouter, en montant dans son minibus : « Nous n’avons pas d’autre choix. »
Farhad, lui, hausse les épaules. Etudiant dans la région frontalière de Khoy, il refuse toute intervention étrangère en Iran. « Ni Américains ni retour du chah, nous n’allons pas troquer une dictature par une autre », dit-il d’une voix tremblante. Assis dans un des cafés du poste de douane, il attend une dernière communication téléphonique avant de retourner de l’autre côté. Lui aussi est venu quelques heures en Turquie pour la connexion. Et aussi pour acheter des médicaments à Van, « des pilules très chères contre le cancer que l’on ne trouve plus chez nous ». Farhad dit rentrer parce qu’il n’a pas d’autre choix que de rester auprès de sa famille. « Nous sommes tous restés, enfermés chez nous. »
Tout rassemblement de plus de trois personnes dans les rues est interdit, dit-il. Excepté les supermarchés, tout est fermé, les écoles et les universités comprises. Et à partir de 20 heures, toute personne en ville est arrêtée. « L’état d’urgence n’a pas été déclaré, mais ils agissent comme tel. »
« Tout est inédit »
Un de ses amis a une connaissance qui a un accès au service de connexion par satellite Starlink. « J’ai appris que la radio d’Etat avait fièrement annoncé, ces derniers jours, avoir désactivé 40 000 appareils du réseau d’Elon Musk. Mais on ignore comment ni à quel point cela est techniquement possible. Certains ont toujours le signal, apparemment. » Selon les sources, il y aurait près de 50 000 terminaux introduits clandestinement en Iran.
« Il est très difficile de dire ce qui se passe, car tout est inédit, souligne Mahmut Kaçan, avocat à Van, spécialiste des questions relatives aux droits humains et aux migrations. Si je compare aux vagues de répression précédentes, les gens ne quittent pas aujourd’hui leur pays. » Selon les informations qu’il a recueillies, il a bien été observé, au début des manifestations massives, des mouvements de départs, « mais ils se sont très vite taris ».
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« Les gens restent », observe-t-il. Même les traversées clandestines par la montagne sont rares. Le froid glacial de ces derniers jours et les chutes de neige, qualifiées d’« historiques », n’aident pas. « D’après ce qu’on voit, le régime semble reprendre le contrôle, ce qui, à terme, signifierait une nouvelle poussée migratoire. » Il ajoute : « Elle n’est pas pour tout de suite et le gouvernement turc fera tout pour l’empêcher, mais elle viendra. »
