ReportageL’installation des premières forces gouvernementales dans les territoires kurdes, où vit une forte population arabe, intervient dans un climat tendu, en dépit d’un accord conclu entre les responsables kurdes et Damas.
Aux quelques membres du ministère de l’intérieur de Damas qui ont levé leur index en direction du ciel − un geste devenu un signe de ralliement salafiste − ont répondu les « Longue vie au Rojava [Kurdistan occidental] ! » scandés par les combattants kurdes massés autour d’eux. Un bref moment de tension a opposé, lundi 2 février, l’avant-garde des forces envoyées par le gouvernement aux unités déployées par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à l’entrée de la ville de Hassaké, la capitale du gouvernorat qui porte le même nom. Hassaké, à majorité arabe mais habitée par une forte minorité kurde, est toujours sous le contrôle de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes), mise en place par les FDS.
Sous un ciel pluvieux, survolé par les avions de la coalition internationale de lutte contre l’organisation Etat islamique (EI), les quelque 150 membres de la sûreté générale du ministère de l’intérieur, qui avaient pris place à bord de huit véhicules blindés légers et de pick-up, ont franchi vers 15 heures un point de contrôle où s’étaient alignés des femmes et des hommes des HAT, les unités spéciales antiterroristes kurdes, avant de se diriger vers une caserne où ils ont pris leurs quartiers. Il s’agit d’un premier pas symbolique pour le gouvernement syrien, qui revendique là le début de la restauration de son autorité sur les territoires administrés par les FDS, et enterre par là même le rêve d’une autonomie kurde au Rojava.
Après trois semaines de bataille, qui ont vu Damas reprendre le contrôle de près de 80 % des territoires aux mains des Kurdes dans le Nord-Est syrien depuis la guerre civile (2011-2024), un accord global pour l’intégration progressive des forces et de l’administration de la zone autonome kurde au sein de l’Etat syrien a été signé par les deux camps, le 30 janvier. Selon ce texte, ces membres du ministère de l’intérieur doivent stationner en ville le temps de superviser l’intégration au sein du ministère de l’intérieur des Asayiches − les forces de sécurité intérieure de l’Aanes −, qui devraient être chargées de la sécurité locale.
« C’est un jour triste »
A Hassaké, le chef des forces de sécurité intérieures kurdes locales, le commandant Ayman Ghayda, se veut rassurant : « L’accord passé avec Damas est un bon accord. Nous évitons un bain de sang. Il faut désormais apprendre à vivre ensemble. » Les mots sont conciliants, mais chez beaucoup l’amertume domine : « C’est un jour triste », observe une officière des Unités de protection de la femme (YPJ). « Tous ces sacrifices contre l’EI à Rakka et ailleurs pour ça ? »
Une opération similaire devait concerner, mardi 3 février, Kamechliyé − l’autre agglomération de la province, située à une heure de route de Hassaké −, ainsi que, dans les prochains jours, celle de Kobané : une enclave kurde assiégée par les forces du nouveau pouvoir syrien. Sont également concernés les champs pétroliers de Rmeilane et d’Al-Suweidiya, l’aéroport de Kamechliyé et le point de passage frontalier avec l’Irak de Semalka. Tous devraient passer sous le contrôle de l’Etat dans les jours et les semaines à venir. L’accord signé entre les deux parties prévoit que l’armée syrienne régulière n’entrera pas dans les villes et villages à population majoritairement kurde. Quelque 22 000 hommes et femmes issus des FDS devraient être rattachés au ministère de la défense dans la province de Hassaké (16 000) et dans le canton de Kobané (6 000), sous la forme de brigades et d’unités militaires stationnées dans leurs propres régions.
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Nommé par Damas chef de la sécurité intérieure de la province de Hassaké, le général Marwan Al-Ali, lui-même originaire de la région et qui s’était illustré dans la lutte contre l’EI et Al-Qaida dans la province d’Idlib au sein de Hayat Tahrir Al-Cham, formation islamiste, a porté un message d’apaisement. « Nous sommes arrivés conformément à un accord. Et, ensemble, nous protégerons la stabilité de la région », a-t-il promis au cours d’une brève déclaration depuis la cour son QG temporaire de Hassaké, où le drapeau national a été déployé à une fenêtre. Insistant sur le caractère collaboratif de la nouvelle architecture sécuritaire qu’il souhaite mettre en place, Marwan Al-Ali a précisé que ses forces n’opéreraient pas de manière isolée, mais travailleraient en coordination avec les forces locales existantes(Asayiches). Puis il a affirmé sa confiance dans une normalisation rapide de la situation sécuritaire sous ce commandement conjoint, promettant « que dans les prochains jours tout reviendra à la normale ».
Une demi-heure auparavant, le passage − à vive allure − du convoi formé par les véhicules de la sûreté générale, des unités kurdes et de voitures de presse avait donné lieu à des tirs nourris de kalachnikovsdans le quartier à population arabe de Khashman. Les incidents auraient fait quelques blessés, selon des images diffusées les réseaux sociaux : un bilan impossible à confirmer, les habitants accusant les forces kurdes d’avoir fait usage de leurs armes pour les empêcher d’accueillir la délégation de Damas quand les Asayiches ont, elles, affirmé dans un communiqué que « des cellules dormantes avaient tiré sur des civils et des journalistes ».
« Nous riposterons en cas d’attaque »
En prévision d’une journée tendue, la ville de Hassaké avait été placée sous le régime d’un couvre-feu total dès 6 heures du matin. Plongées dans le silence et par un froid glacial, les rues des quartiers arabes et kurdes étaient quadrillées par les forces de sécurité. Leurs membres se réchauffaient tant bien que mal autour de braseros improvisés allumés aux intersections des rues du centre-ville, ainsi qu’aux abords de cette cité de 400 000 habitants, reléguée en cette journée grisâtre au statut d’une ville fantôme. Soucieuses d’éviter tout dérapage, les autorités kurdes ont décidé de soumettre mardi 3 février la ville de Kamechliyé aux mêmes conditions draconiennes, par crainte, cette fois, de réactions hostiles venant de leur propre camp.
Bastion kurde, il y règne dès la nuit tombée une atmosphère de veillée d’armes. A chaque carrefour, forces de sécurité et civils armés organisés en « comités d’autodéfense de quartiers » contrôlent, fusils d’assaut en main, des véhicules qui s’avancent au pas vers ces checkpoints improvisés éclairés à la lueur de pneus brûlés et dans des effluves de mazout. Près de la prison de la ville, où sont toujours détenus des djihadistes de l’EI, Salah Nabi, 22 ans, étudiant ingénieur mécanicien, Manzoum Walat, 29 ans, un combattant des Unités de protection du peuple (YPG) − la colonne vertébrale des FDS −, et une dizaine de jeunes hommes dévisagent à la lampe torche les conducteurs de passage. Eux assurent n’avoir aucune confiance envers les forces gouvernementales, qu’ils qualifient de « combattants de Daech ».
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« Nous avons vu ce qui est arrivé aux alaouites et aux druzes qui ont été massacrés par les forces du gouvernement [en février et juin 2025 lors des violences communautaires qui ont secoué ces régions]. Ici, il n’est pas question de rendre nos armes », jurent-ils. Avant de se radoucir : « Nous obéirons aux ordres. Nous riposterons en cas d’attaque, mais nous ne ferons de mal à personne si on ne fait pas de mal à nos proches. »
Dépités, certains osent exprimer des critiques inédites à l’égard du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, la principale guérilla kurde en Turquie), dont les cadres forment une partie de l’encadrement des FDS. « Si nous avions passé moins de temps à combattre l’EI à Deir ez-Zor et à creuser des tunnels à Rakka [des zones de peuplement arabe] et plus à nous concentrer sur la défense des Kurdes et de nos régions, nous n’en serions pas là », lâche un officier des Asayiches, qui souhaite rester anonyme. Lui n’a pas digéré le ralliement à Damas des chefs de tribus arabes précédemment alliés aux FDS, ce qui a précipité l’avancée des troupes gouvernementales. « Notre haute hiérarchie a parié sur un projet douteux : l’occupation de régions arabes au service du projet d’une Syrie confédérale : nous en payons aujourd’hui le prix. »
Madjid Zerrouky Hassaké et Kamechliyé (Syrie), envoyé spécial
