Le Monde, le 23 janvier 2026, Par Hélène Sallon (Deir ez-Zor (Syrie, envoyée spéciale))
Depuis deux semaines, le nouveau pouvoir syrien a lancé une offensive pour étendre son autorité sur les territoires administrés par les forces kurdes à Alep, puis dans le Nord-Est. Les Forces démocratiques syriennes, dominées par les Kurdes, ont appelé à la mobilisation générale pour défendre la ville.
Fugace, un sourire illumine le visage de Nishtiman Haji Murad, puis s’efface, laissant apparaître des traits tirés. L’enchantement à la vue des flocons de neige est de courte durée. Le manteau blanc qui a recouvert Kobané, jeudi 22 janvier, n’est pas de bon augure pour la ville kurde du nord-est de la Syrie, encerclée par les forces gouvernementales syriennes. « Kobané est sous siège. Personne ne peut entrer en ville – ni les civils ni les organisations humanitaires – depuis plusieurs jours », témoigne, dans un appel vidéo, la journaliste de 36 ans, membre de Voix des femmes sans frontières.
Il n’y a plus d’électricité ni d’eau. Les forces kurdes accusent les autorités de Damas d’avoir coupé l’approvisionnement en eau de la ville de façon délibérée. Le ministère de l’information syrien dément. Internet est coupé depuis mercredi. La situation est désespérée pour des milliers de villageois qui ont afflué en ville lorsque les forces kurdes ont été contraintes de se retirer des environs de Kobané, comme Nishtiman Haji Murad. « Notre situation est bien meilleure que de nombreuses familles. On loge dans la petite maison de ma tante avec ma sœur, mon cousin et leurs enfants. Des familles vivent dans la rue, sous des tentes, poursuit la journaliste. Kobané, qui a affronté l’[organisation] Etat islamique [EI] et libéré le reste du monde du danger, est désormais seule. »
En 2015, les forces kurdes avaient remporté leur première victoire contre le groupe djihadiste à Kobané, avant de défaire, quatre ans plus tard, le califat autoproclamé par l’EI sur la Syrie, avec l’aide de la coalition internationale. Depuis deux semaines, le nouveau pouvoir syrien a lancé une offensive pour étendre son autorité sur les territoires administrés par les forces kurdes à Alep, puis dans le Nord-Est syrien. Mardi soir, les autorités de Damas ont décrété un cessez-le-feu de quatre jours – globalement respecté – avec les Forces démocratiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes), le temps de finaliser un accord pour l’intégration des Kurdes au sein de l’Etat syrien.
« Mêmes méthodes que l’EI »
Kobané est entrée en résistance. Les FDS ont appelé à la mobilisation générale pour défendre la ville et les autres territoires kurdes, dont elle se trouve désormais séparée géographiquement. « On veut un véritable accord, sinon nous nous battrons jusqu’à la fin. Nous voulons une vie digne dans notre pays. Des plus jeunes aux plus vieux, tous les habitants sont mobilisés. On ne va pas s’intégrer à des meurtriers », assène Nesrine Abdallah. La commandante en chef des Unités de protection de la femme, les unités de combattantes kurdes des FDS, a indiqué, à Kobané, que les renforts kurdes ne peuvent accéder à la ville.
Huit cents combattants kurdes assiégés dans la prison Al-Aqtan, à Rakka, par les forces gouvernementales sont cependant en cours de transfert vers Kobané, dans le cadre d’une médiation internationale. « Des membres de Daech [acronyme arabe de l’EI] sont parmi les mercenaires qui nous encerclent. La Turquie leur a donné des armes lourdes et sophistiquées (…). Ils utilisent les mêmes méthodes que l’Etat islamique », poursuit-elle, accusant l’armée syrienne de menacer de vendre les combattantes kurdes capturées.
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« Il y a beaucoup de peur et de propagande. La plupart des gens dans la ville sont armés et se préparent à la défendre. Les non-combattants ont peur que la ville soit bombardée. Ils ont déjà vécu la guerre et le siège en 2015. L’histoire se répète », témoigne Mamo Jan (un pseudonyme), un journaliste de 25 ans, de Kobané. A 300 kilomètres plus à l’est, à Kamechliyé, la population se prépare, elle aussi. « L’adhésion et le moral sont sans faille, car, face à une menace existentielle, rien ne nous fera reculer. Nous nous battrons de toutes nos forces pour protéger nos familles et notre peuple, écrit Bêrivan, qui ne donne que son prénom. Choisir la guerre est une décision extrêmement difficile (…), mais rester simple spectateur – tandis que d’autres, en qui l’on n’a pas confiance, décident du sort de notre peuple – est encore pire. »
Les Kurdes syriens invoquent les massacres perpétrés contre la minorité alaouite sur la côte, en mars 2025, et la communauté druze de Souweïda, en juillet 2025, par des membres des forces de sécurité syriennes et des civils en armes. « La population de Kobané a peur de subir le même sort si Kobané est défaite. Il y a tant de gens dans l’armée qui sont avec l’EI. L’EI gouverne la Syrie maintenant. Nous ne leur faisons pas confiance », dit Mme Haji Murad. Cela explique, selon Mamo Jan, que « les gens ne [veuillent] pas que les autorités syriennes entrent dans les villes kurdes. Ils veulent que des autorités locales kurdes sécurisent et administrent les zones kurdes ».
« Trump nous a trahis »
« En tant que femme ayant vécu la révolution, je ne crois pas pouvoir vivre sous ce régime », ajoute Bêrivan. A ses yeux, le président de transition syrien, Ahmed Al-Charaa, ancien chef djihadiste au sein d’Al-Qaida, demeure un « terroriste ». « Pour les femmes, la situation sera particulièrement dramatique. Si cette voie persiste, nous risquons de devenir un nouvel Afghanistan. Depuis quatorze ans, nous luttons pour les droits des femmes et pour leur participation active à la société », affirme la jeune femme.
Le soutien apporté par Washington et la communauté internationale au président Al-Charaa dans son projet d’étendre son autorité sur les territoires autonomes kurdes est vécu comme une trahison. « Donald Trump nous a trahis. Les Américains n’ont pas mérité notre confiance », assène Mme Haji Murad. La commandante Abdallah avertit que la conséquence sera « le chaos et les meurtres. Si les FDS échouent, c’est toute la Syrie qui échouera ». Elle appelle à un cessez-le-feu permanent, au retrait des forces gouvernementales des régions kurdes et à la négociation d’un accord avec Damas plus respectueux des revendications kurdes.
« Si Kobané tombe, c’est la fin du Rojava », affirme Mme Haji Murad. Le projet d’autonomie kurde dans le Nord-Est syrien est l’« œuvre de [leur] vie ». « Nous nous sommes consacrés à ce rêve, travaillant jour et nuit pendant quatorze ans, simplement pour assurer notre existence, conclut Bêrivan. Je crois qu’il sera très difficile d’y mettre fin. (…) C’est plus qu’un projet national : c’est le chemin qui nous a appris le sens de la liberté. »
