Cette nouvelle flambée de violence souligne l’impasse actuelle des discussions pour l’intégration des FDS, à majorité kurde, au sein du nouvel Etat syrien.
Alep, la grande métropole du nord de la Syrie, a été rattrapée par les souvenirs de la guerre civile. Encerclés par les forces de sécurité syriennes, les quartiers à majorité kurde d’Achrafieh et de Cheikh-Maqsoud, dans le nord de la ville, sont soumis, depuis mercredi 7 janvier, à d’intenses bombardements. Après des affrontements meurtriers depuis la veille, durant lesquels les combattants kurdes retranchés ont déployé des tireurs embusqués et des drones piégés, et visé les quartiers mitoyens avec des obus de mortier, les forces gouvernementales ont lancé, mercredi après-midi, une « opération limitée » pour reprendre le contrôle des deux quartiers, déclarés « zone militaire ».
« Les bombardements se poursuivent, racontait par téléphone, jeudi matin, Mohammed Abdo, responsable du bureau des médias du conseil local d’Achrafieh et de Cheikh-Maqsoud. Les habitants se réfugient dans les sous-sols en raison de l’intensité des bombardements aveugles. Ma famille est parmi eux. Les forces du gouvernement de transition utilisent différents types d’armes, notamment des chars, des roquettes et des drones. Les bombardements ont détruit les réseaux d’électricité et d’eau, et coupé l’accès à Internet. »
Cette nouvelle flambée de violence témoigne de l’impasse dans laquelle se trouvent les négociations lancées, le 10 mars 2025, entre les autorités de Damas et les Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurde), qui administrent le nord-est de la Syrie, pour leur intégration au sein du nouvel Etat syrien. Les quartiers d’Achrafieh et de Cheikh-Maqsoud étaient devenus le laboratoire de cette intégration. Au terme d’un accord signé le 1er avril, les combattants des FDS avaient accepté d’évacuer ces quartiers en échange d’une forme d’autonomie locale. La police a été confiée aux forces de sécurité internes kurdes (les Asayiches), intégrées au ministère de l’intérieur, et la gestion de l’administration au Conseil local d’Achrafieh et de Cheikh-Maqsoud.
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Les deux camps s’accusent mutuellement d’avoir lancé ce nouveau round d’affrontements, le quatrième depuis la chute du régime d’Al-Assad, le 8 décembre 2024. Mais, alors que les précédents affrontements avaient rapidement débouché sur une trêve, négociée sous pression américaine, les tentatives pour parvenir à un cessez-le-feu ont jusqu’à présent échoué. Les combats ont déjà fait 17 morts, 16 civils et un militaire, selon la défense civile syrienne. De leur côté, les Asayiches font état de huit morts et de 57 blessés parmi les civils des deux quartiers et de 300 immeubles détruits. Deux couloirs humanitaires avaient été ouverts, mercredi matin, par les autorités syriennes, qui ont permis, selon elles, l’évacuation de près de 60 000 des 460 000 habitants d’Achrafieh et de Cheikh-Maqsoud, qui comprennent aussi des minorités arabe et turkmène.
« Fin du rêve d’autonomie »
Le gouvernement de Damas est déterminé à reprendre la partie d’Achafiyé et le quartier mitoyen de Bani Zayed, dont les FDS s’étaient emparées en décembre 2024. « L’opération militaire actuelle fait suite à des attaques répétées contre des civils, des axes routiers majeurs et les forces de sécurité, par les groupes armés des FDS et est motivée par les appels répétés des habitants d’Alep, qui ne tolèrent plus les menaces quotidiennes qui pèsent sur leur sécurité », commente Lina Shamy, chercheuse au sein du ministère de l’information syrien, pour qui« les attaques des FDS entravent la reconstruction d’Alep ». De son côté, la responsable politique kurde Ilham Ahmed a accusé les autorités syriennes de mener une « guerre génocidaire » contre les Kurdes, les appelant à « résoudre les problèmes à travers le dialogue ».
Ces affrontements surviennent après une réunion, dimanche, à Damas, entre le chef des FDS, Mazloum Abdi, et des représentants des autorités de transition syriennes, qui s’est achevée sans résultats. Malgré les pressions intenses de l’administration américaine pour parvenir à un accord, le président intérimaire, Ahmed Al-Charaa, n’a pas assisté à la réunion, estimant que le chef des FDS ne proposait rien de neuf. « Il y a une frustration des deux côtés. Chacun attend de l’autre quelque chose qu’il n’est pas prêt à donner », souligne un diplomate occidental.
« Damas veut recouvrer sa souveraineté sur le Nord-Est syrien et que les FDS acceptent de faire partie de l’Etat, en échange de quoi il peut fermer les yeux sur une autonomie de fait dans les zones kurdes – donc à l’exclusion des régions arabes de Deir ez-Zor et Rakka. Pour les FDS, ce serait la fin du rêve d’autonomie », précise le diplomate. Les Kurdes veulent obtenir des garanties écrites pour un modèle de gouvernance décentralisé. Les discussions butent à ce stade sur le volet sécuritaire. « Damas a refusé la dernière proposition des FDS, jugée trop maximaliste, car elle allait dans le sens d’une cogestion duNord-Est syrien », selon Arthur Quesnay, chercheur en science politique et spécialiste de la Syrie.
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Le président Al-Charaa était disposé à accepter la création de trois divisions composées en majorité de FDS, et placées sous la houlette du ministère de la défense, à Hassaké, Rakka et Deir ez-Zor, mais il refuse, comme le voudraient les FDS, qu’elles en aient le contrôle exclusif. « Mazloum Abdi n’a pas su saisir cette proposition. Et les FDS y ont ajouté d’autres demandes : la création de trois brigades spécialisées [une brigade pour les YPJ – les unités de protection composées de femmes –, une brigade antiterroriste et une brigade de gardes-frontières] ; l’obtention du poste de vice-ministre de la défense, ainsi que 30 % des postes de direction au sein du ministère. C’était osé, mais négociable. Damas a tout refusé », précise M. Quesnay.
« Survie politique »
En attaquant les quartiers kurdes d’Alep, Damas n’entend pas remettre en cause ces négociations, mais un risque d’escalade reste possible le long de la ligne de front avec les FDS, de la province d’Alep à celle de Deir ez-Zor. Le gouvernement a appelé, mercredi, au « retrait des groupes armés des quartiers de Cheikh-Maqsoud et d’Achrafieh », afin d’en reprendre le contrôle. Il accuse les FDS de n’avoir pas respecté l’accord du 1er avril 2025, qui prévoyait le retrait de leurs forces et des armes lourdes d’Alep. Les FDS ont, pour leur part, affirmé, dans un communiqué, n’avoir plus aucune présence à Alep depuis le retrait de leurs combattants en avril.
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« Le retrait des combattants des FDS et des groupes affiliés au Parti des travailleurs du Kurdistan [PKK] d’Alep est indispensable pour rétablir une voie politique et négociée. L’accord du 10 mars constitue un cadre politique plus large visant à explorer l’intégration possible des structures des FDS au sein des institutions de l’Etat syrien », souligne Mme Shamy. Le gouvernement accuse le PKK, dont est issu le leadership des FDS, de faire obstacle à tout compromis et à toute solution politique. Les FDS, qui appellent à « mettre fin immédiatement au siège, aux bombardements et à l’attaque militaire visant les civils (…) », ont averti que « la poursuite de cette agression (…) pourrait replonger l’ensemble de la Syrie dans une guerre ouverte ».
« Les FDS ont un problème de survie politique. Le gouvernement a le temps pour lui, mais d’un point de vue politique, il ne peut se permettre que les combats durent deux semaines. Une solution militaire existe, mais le prix à payer est élevé, alors qu’une majorité de la population civile est restée, et ce surtout après les faux pas sur la côte et à Souweïda », explique le diplomate occidental. Les responsables kurdes font déjà le parallèle avec les tueries perpétrées par les forces gouvernementales contre la communauté alaouite sur la côte, en mars 2025, et contre la minorité druze dans la région de Souweïda, en juillet.
Ils accusent les factions proturques intégrées au ministère de la défense d’être à la manœuvre à Alep, sous l’influence de la Turquie. Si Ankara affiche encore une certaine retenue, le ministre de la défense turc, Yasar Güler, a enjoint, mercredi, aux groupes affiliés au PKK de désarmer et de cesser leurs activités immédiatement, y compris en Syrie.
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