Syrie : l’inquiétude des femmes kurdes face à la « charia » du nouveau gouvernement/Madjid Zerrouky, Laurent Van der Stockt/LE MONDE

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Le Monde, le 20 février 2026

ReportageLa région sous autorité de l’Administration autonome du nord et du nord-est de la Syrie, vouée à être dissoute au sein du nouvel Etat, bénéficiait de lois protectrices pour les femmes, fruit d’un combat inédit dans la région depuis des décennies.

Ilham Omar en rit encore. Même si quinze ans ont passé depuis son premier coup d’éclat, un jour de printemps de l’année 2011. La militante féministe kurde de la ville de Kamechliyé, dans le Nord-Est syrien, apprend à cette époque qu’une jeune fille est enfermée chez elle par un grand frère ulcéré par les supposées « mauvaises fréquentations » de sa benjamine. « Nous y sommes allées à trois femmes. Nous sommes entrées en lui faisant croire qu’une escouade de miliciens armés attendait dans la rue. Puis nous sommes ressorties avec la fille ! »

Ce début d’année 2026 lui donne pourtant peu d’occasions de sourire. Elle peut certes mesurer le chemin parcouru depuis 2011, elle qui a contribué à la rédaction des lois adoptées par l’Administration autonome du nord et du nord-est de la Syrie (Aanes). « Nous avons interdit la polygamie, le mariage des mineures, les filles héritent de la même part que les garçons, une femme n’est pas obligée d’être accompagnée par un tuteur garant de sa bonne moralité quand elle témoigne, nous luttons contre les violences domestiques… » Autant de dispositions inimaginables dans la quasi-totalité des pays de la région.

Mais l’arrivée de la nouvelle armée syrienne aux portes des villes du Nord-Est, début janvier, et la fin programmée des institutions kurdes, appelées à se dissoudre au sein du nouvel Etat bâti par la coalition islamiste du président de transition, Ahmed Al-Charaa, la rendent « anxieuse ». Le jour, elle s’emploie à exfiltrer des militantes et fonctionnaires de l’Administration autonome restées sur les territoires nouvellement conquis par les forces de Damas, les 17 et 18 janvier, alors qu’une grande partie de la population kurde s’est enfuie. Le soir venu, elle assure, armée, des rondes dans son quartier au sein des Unités de protection des communautés, des volontaires qui patrouillent dans toutes les zones de peuplement kurdes, communément appelées ici « Rojava » (le Kurdistan de l’ouest).

A 62 ans, Ilham Omar, figure historique de la défense des droits des femmes dans le Kurdistan syrien, est l’une des fondatrices des Mala Jin (« maisons des femmes »), créées afin de lutter contre les violences de genre dans la société. Ces maisons sont autant des refuges pour femmes en danger que des institutions de conciliation chargées de résoudre les conflits intrafamiliaux. Divorces, violences, lutte contre la polygamie, fugues : 6 355 litiges y ont été traités en 2025. Il s’agit, selon Ilham Omar, de désamorcer en amont et par la persuasion des délits potentiels et d’éviter leur judiciarisation. L’heure, dit-elle, est aujourd’hui à l’union sacrée face à la montée des périls.

Future Constitution

« Ici, le statut des femmes est l’héritage de décennies de lutte. Les premiers réseaux de militantes [issus d’une mouvance qui se battait pour le maintien des Kurdes sur leurs terres et l’obtention de droits linguistiques] se sont construits dans la clandestinité dès 1976. Moi-même je me suis engagée dans les années 1980 »,explique Ilham Omar. Elle se remémore une région étranglée sous le poids d’un conservatisme encouragé par le régime des Al-Assad. Une double peine, selon elle : « Nous étions oppressées en tant que minorité ethnique et en tant que femmes. »

Ces pionnières sont alors traquées par les services de sécurité du régime. Arrêtée en 1999, Ilham Omar est torturée pendant deux semaines dans la prison de Hassaké − « quinze jours qui pour moi ont duré quinze ans ». Elle en ressort avec le dos et les deux jambes fracturés. Le soulèvement populaire de 2011 contre le régime de Bachar Al-Assad permet à la génération d’Ilham Omar d’agir en plein jour. Mais la région bascule dans la guerre avec l’expansion territoriale de l’organisation Etat islamique (EI), qui culmine avec le massacre de la minorité yézidie, dont plus de 6 000 femmes, filles et enfants ont été enlevés et réduits à la condition d’esclaves sexuels.

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Dans l’enceinte du cimetière musulman de Kamechliyé, le visage souriant de Helbçe Xelil s’affiche sur le socle d’une tombe en marbre blanc, parmi les centaines qui s’alignent dans les allées. La jeune femme est morte à 25 ans, le 11 mars 2014, tuée lors de l’assaut d’un commando suicide de l’EI contre l’immeuble de la mairie, qui l’employait. « Elle était ingénieure et attendait son premier enfant. Comme elle, des dizaines de milliers de femmes ont été tuées, violées, déplacées lors des combats », explique sa mère, Makia Hasso, la porte-parole du Conseil des femmes syriennes, qui reçoit dans les locaux de l’ONG. Présente à ses côtés, Mona Youssef, membre du bureau de Kamechliyé de l’association, n’a plus revu sa petite sœur depuis 2020. Militante féministe, cette dernière a été enlevée par le chef d’une milice proturque dans la ville de Ras Al-Aïn, occupée à la suite de l’offensive conjointe des forces d’Ankara et de leurs supplétifs syriens un an auparavant.

Fondée en 2017 dans le Nord-Est, l’association est aujourd’hui active sur l’ensemble du territoire du pays, où elle tente de fédérer les associations féministes pour participer à la rédaction de la future Constitution du pays, alors que des premiers signaux, qu’elle qualifie d’« inquiétants », sont envoyés par le nouveau pouvoir. L’ONG cite en exemple une circulaire du ministère de la justice qui stipule que la tutelle légale des enfants en cas de divorce doit être réservée aux hommes, ou évoque ce gouverneur nouvellement nommé qui impose aux fonctionnaires femmes une « tenue correcte » et leur interdit de se maquiller.

Si les activités du Conseil des femmes syriennes sont tolérées par les autorités de Damas, une vidéo envoyée par une militante de la ville de Rakka, mettant en scène le nouveau gouverneur de la région en train de prier dans la cour de l’antenne locale de l’association – abandonnée depuis les combats de janvier –, ravive les craintes des militantes. « Ils voudraient montrer que nos voix ne compteront pas qu’ils ne s’y prendraient pas autrement », dénonce Mona Youssef.

« Tout nous sépare »

Le 10 février, dans son bureau du tribunal de Kamechliyé, Wala Al-Ali marque une pause, puis accuse. Le ton jusque-là assuré de la juge de 36 ans tremble. « Les lois [du nouveau gouvernement syrien] sont figées dans le passé. C’est la jurisprudence islamique, soit la charia qui prime. Nous, nous avons fait le choix de nous inspirer du mieux-disant partout dans le monde en matière de législation sur la famille. Entre nous et eux [le gouvernement syrien], c’est le jour et la nuit. »

La coprésidente du conseil de la justice de l’Administration autonome – l’équivalent d’une procureure générale – ne se fait guère d’illusions quant à son avenir. Wala Al-Ali estime que l’accord conclu le 30 janvier entre le gouvernement syrien et l’Aanes, qui prévoit l’assimilation progressive des institutions de la région à celles du gouvernement central, devrait sonner le glas de la spécificité kurde. « C’est douloureux, tant des nôtres sont tombées pour en arriver là. Nous ferons de notre mieux pour protéger nos acquis, mais il est difficile de concevoir une intégration de nos institutions au sein de l’appareil d’Etat de Damas alors que tout, sur le fond, nous sépare. »

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Accroché à un mur de son bureau, le portrait d’Abdullah Öcalan, le chef de file historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont sont issus une partie des cadres de l’Administration autonome, rappelle que la construction de ce modèle inédit tient autant à des raisons historiques – la tradition militante de la région – que du volontarisme de cette organisation. Il s’est aussi imposé au prix d’un autoritarisme décrié dans cette province à peuplement mixte (kurde et arabe) et d’une forme de messianisme révolutionnaire.

Cette politique lui a aliéné une partie des populations arabes, où les mouvements islamistes sont implantés de longue date. De l’aveu même de la juge Wala Al-Ali, les lois du Rojava ont diversement été appliquées dans les zones de peuplement arabes, où les résistances ont été vives. Ilham Omar décèle, elle, une faille originelle dans le combat des femmes de la région : « Dès le début de notre lutte, il y a quarante ans, notre message a été essentiellement porté par et en direction des femmes kurdes. Les femmes arabes étaient isolées et étouffaient sous le joug d’une société encore plus conservatrice que la nôtre. »

« Représentation politique des femmes »

En ce début février, les tensions entre l’Administration autonome et le gouvernement syrien se cristallisent autour du sort des combattantes kurdes, plusieurs milliers organisées dans des unités autonomes féminines, et de la question de leur intégration au sein des nouvelles forces armées. Le sujet est l’objet d’âpres discussions, selon les responsables militaires de l’administration locale, alors que les images du corps d’une combattante des Unités de protection de la femme (YPJ), jetée d’un toit de la ville de Rakka par les soldats de l’armée syrienne, le 18 janvier, ont marqué les esprits. « Leur seul souhait est que l’on se rende pour nous mettre un hidjab sur la tête », fulmine Zeria Maher, une militaire, en évoquant cette vidéo postée sur les réseaux sociaux, inlassablement vue et revue par les combattantes de son unité.

Pour Nawroz Ahmad, une des fondatrices des YPJ, « la question va au-delà du droit des femmes à porter les armes, elle s’inscrit au cœur d’une problématique plus vaste : celle de la représentation politique des femmes ». La cheffe militaire souligne leur sous-représentation au sein du nouveau pouvoir exécutif à Damas ou dans l’Assemblée législative provisoire, où elles occupent à peine 5 % des sièges.

« Nous allons perdre notre système de coprésidence, qui représentait un véritable acquis pour les femmes, c’est le premier recul important que nous allons subir », abonde la coprésidente de l’exécutif de la région, Ilham Ahmad, en référence à la règle en vigueur au sein de l’administration autonome kurde, qui impose que chaque institution, de la commune locale au conseil exécutif, soit dirigée conjointement par deux personnes, dont obligatoirement une femme. Makia Hasso, la porte-parole du Conseil des femmes syriennes, compte, elle, sur la mobilisation de la société civile pour faire fléchir les nouvelles autorités. « La société kurde n’acceptera jamais de voir des lois antidémocratiques et hostiles aux femmes s’appliquer ici. Et le gouvernement le sait », assure-t-elle d’un ton qui se veut combatif.

Madjid Zerrouky Kamechliyé [Syrie], envoyé spécial Laurent Van der Stockt Photographe

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