Si elle se félicite de l’accord conclu, vendredi 30 janvier, entre le gouvernement syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, la députée turque du parti prokurde DEM s’inquiète de son impact sur l’avancée du processus engagé entre les autorités turques et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).».
Députée, Tülay Hatimogullari est coprésidente du parti prokurde DEM, troisième force au Parlement turc et médiateur dans le processus de « paix » engagé depuis un peu plus d’un an par Ankara avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui a annoncé sa dissolution en mai 2025. Impliquée dans les négociations, elle a critiqué à plusieurs reprises l’absence d’action concrète du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan et le manque de réformes démocratiques réelles.
Après plusieurs journées de combats et de fortes tensions, le gouvernement syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, sont convenus, vendredi 30 janvier, d’un accord prévoyant l’intégration des forces militaires et de l’administration de la zone autonome kurde du Rojava au sein de l’Etat. Qu’en pensez-vous ?
Nous saluons cet accord et remercions les pays, les institutions et les personnes qui ont œuvré à sa réalisation. Nous saluons la résistance des peuples qui, dès le premier jour, ont fait preuve de solidarité et sont descendus dans la rue partout dans le monde. Nous, le parti DEM, réaffirmons notre engagement indéfectible à maintenir la solidarité pour assurer le succès de ce processus. La volonté du Rojava [région sous administration autonome du nord et de l’est de la Syrie] est essentielle pour nous. Notre devoir est de soutenir ses décisions. Nous avons toujours insisté sur le fait que les problèmes doivent être résolus par la négociation et le dialogue, et nous réaffirmons cette position aujourd’hui.
En Turquie, le processus de négociations sur la question kurde marque le pas. Le fait d’avoir lié les travaux de la commission parlementaire qui en est chargée aux négociations sur la Syrie, comme l’a fait le gouvernement turc, a-t-il obéré ses chances de réussite ?
Oui, la politique menée par le gouvernement-en faveur de Damas a porté atteinte au processus en Turquie. Dès le départ, il a placé le dossier syrien avant le processus de paix. Nous avons dit à chaque occasion que c’était une erreur.
Le Rojava est une question extrêmement sensible pour l’ensemble des Kurdes. Le soutien apporté par la Turquie à des groupes islamistes radicaux [milices armées pro-Ankara, y compris des groupes turkmènes ou syriens] lors de l’attaque d’Alep le 10 janvier a provoqué une profonde crise de confiance chez les Kurdes. Le ministre turc des affaires étrangères [Hakan Fidan] parle comme s’il était le ministre des affaires étrangères de l’administration intérimaire de Damas et ne cesse de pointer du doigt les forces représentant les Kurdes.
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Il y a eu une rupture sérieuse dans le processus de paix en Turquie. Mais le processus se poursuit. Le gouvernement turc doit revoir sa politique syrienne, qui a provoqué une fracture profonde chez les Kurdes. Il doit jouer un rôle constructif et positif en Syrie. En Turquie également, il doit mettre en œuvre une réforme démocratique globale et prendre des mesures répondant aux revendications d’égalité citoyenne des Kurdes.
Qu’attendez-vous aujourd’hui du gouvernement d’Ankara et des pays occidentaux ?
Nous attendons du gouvernement turc qu’il mette fin aux attaques et garantisse constitutionnellement les droits des Kurdes, cela contribuera à la fois à la stabilité en Syrie et à l’avancée du processus de paix en Turquie.
Les pays occidentaux doivent cesser de considérer les Kurdes comme une simple carte géopolitique, utile hier dans la lutte contre Daech [l’organisation Etat islamique] et aujourd’hui devenue obsolète. Là où les Kurdes s’affaiblissent, Daech se renforce à nouveau. Cela représente un risque grave non seulement pour la Syrie et le Moyen-Orient, mais aussi pour l’Europe et le monde entier. La stabilité de la région est d’une importance capitale pour tous.
Les Kurdes portent au Moyen-Orient un potentiel immense par leur caractère séculier et démocratique, fondé sur la liberté des femmes. Ce potentiel doit être pris en compte.
Quelles sont vos revendications concrètes dans le cadre des négociations en cours en Turquie ?
Depuis près de cent ans, les Kurdes vivent en Turquie privés de droits démocratiques fondamentaux. L’identité, la langue et la culture kurdes doivent être garanties par la Constitution sur la base de l’égalité citoyenne. Le droit à l’éducation en langue kurde doit être garanti. Les collectivités locales doivent être renforcées. Et la Turquie doit mener des réformes conformes à la Charte européenne de l’autonomie locale. Or aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit : des maires élus sont arrêtés et remplacés par des administrateurs nommés par l’Etat. Les maires emprisonnés doivent être libérés et les municipalités restituées au peuple. La loi antiterroriste doit être abrogée. Les libertés d’expression et d’organisation doivent être garanties. Des milliers de personnes sont en prison pour leurs opinions politiques. Les détenus malades, les journalistes, les universitaires et les responsables politiques élus doivent être libérés immédiatement.
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Le droit à un procès équitable et la présomption d’innocence doivent être assurés. Une commission vérité et réconciliation doit être créée pour faire la lumière sur les assassinats non élucidés, les disparitions et les évacuations de villages du passé. Les archives de l’État doivent être ouvertes.
M. Abdullah Öcalan [le leader du PKK] est en prison depuis vingt-sept ans. Son isolement doit prendre fin ; il doit pouvoir communiquer librement et disposer de conditions de travail libres.
