Vu de Turquie. “Tu disais qu’il était ton frère” : l’étonnant silence d’Erdogan sur le sort de Maduro /COURRIER INTERNATONAL

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Courrier International, le 5 janvier 2026

Jadis très proche de Nicolás Maduro, le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, est resté silencieux après l’opération des forces spéciales américaines qui a conduit à la capture du président vénézuélien. En fait, il a plus que jamais besoin du soutien de Donald Trump.

The New York Times l’a révélé dès le 3 janvier, après l’opération des forces spéciales américaines qui a conduit à la capture du président vénézuélien, Nicolás Maduro : le 23 décembre, les autorités américaines lui auraient offert la possibilité de quitter le pouvoir et de partir pour la Turquie. L’information a été confirmée, lundi 5 janvier, par l’influent et très va-t-en-guerre sénateur républicain Lindsey Graham, qui a pris la parole aux côtés du président Donald Trump à bord de l’avion présidentiel : “Aujourd’hui il aurait pu être en Turquie, mais maintenant il est à New York”, a-t-il lancé, menaçant les dirigeants de Cuba de connaître un sort similaire.

Nicolás Maduro avait développé ces dernières années une excellente relation avec son homologue turc, l’islamo-nationaliste Recep Tayyip Erdogan. Leur rapprochement avait commencé en 2017, au moment d’une grave dégradation des relations entre Ankara et Washington, et s’était poursuivi dans le temps, au point que Marco Rubio, l’actuel secrétaire d’État américain, né dans une famille de réfugiés cubains et adversaire forcené de Maduro, avait, en 2019, accusé la Turquie de financer le régime vénézuélien, notamment par l’achat d’or.

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Le président turc s’est pourtant abstenu de toute critique quant à la méthode employée par les États-Unis pour s’emparer du président vénézuélien et de toute solidarité envers celui-ci, s’indignent les partis et la presse d’opposition turcs. “Tu disais que Maduro était ton frère, tu l’as soutenu même quand il a organisé des élections frauduleuses […], mais maintenant que ton ami Trump piétine le droit international on ne t’entend plus, voilà ton amour de la démocratie, voilà ta fraternité !” a lancé Özgür Özel, le leader du principal parti d’opposition, rapporte le quotidien Sözcü.

En Turquie, de nombreux partis de gauches, associations et syndicats ont protesté contre l’enlèvement de Nicolás Maduro, comme ici à Istanbul, le 4 janvier 2025.
En Turquie, de nombreux partis de gauches, associations et syndicats ont protesté contre l’enlèvement de Nicolás Maduro, comme ici à Istanbul, le 4 janvier 2025. Photo Kemal Aslan/REUTERS

Un des conseillers du président turc, Cemil Ertem, s’était fendu dans les premières heures de l’opération américaine d’un message sur les réseaux sociaux. “Cet acte de banditisme ne restera pas impuni ! Nous sommes aux côtés du président Maduro et du peuple vénézuélien”, déclarait-il, avant de rapidement effacer son message, souligne le quotidien Birgün. Le leader de l’extrême droite turque et indispensable allié d’Erdogan, Devlet Bahçeli, lui, a néanmoins condamné très fermement l’enlèvement du dirigeant sud-américain, rapporte le quotidien Cumhuriyet.

Pourquoi Erdogan a besoin de Washington

Alors que la gauche manifeste dans plusieurs villes du pays, la condamnation des États-Unis est unanime au sein de la presse turque, y compris au sein des médias progouvernementaux comme Yeni Safak, dont un éditorialiste influent, proche du président turc, Yasin Aktay, dénonce une “opération fondée sur des mensonges qui ne démontre pas la force des États-Unis […]. Nous savions déjà que le monde était régi par la loi du plus fort et pas par le droit […], mais [cette opération] montre qu’ils se comportent comme des brigands.”

Le silence assourdissant du leader turc, et peut-être son accord préalable pour que le dirigeant vénézuélien déchu soit accueilli dans son pays, vise visiblement à satisfaire son homologue américain avec qui il entretient également une excellente relation. Celle-ci est précieuse pour le président Erdogan, qui, dans une interview au média financier américain Bloomberg publiée le 5 janvier, demandait à nouveau la livraison à la Turquie d’avions de combat de dernière génération F-35.

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Surtout, il a besoin de maintenir de bonnes relations avec Washington pour faire pression sur les forces arabo-kurdes, affiliées à la guérilla kurde du PKK, qui tiennent le nord-est de la Syrie et qui sont actuellement en négociation avec le gouvernement de Damas. Les États-Unis ont des troupes déployées aux côtés des forces kurdes, qu’ils soutiennent depuis 2015 dans le cadre de la lutte contre l’organisation État islamique.

Mais la Turquie menace d’intervenir militairement aux côtés du gouvernement de Damas, avec qui elle est alliée, si les Kurdes n’acceptent pas de renoncer à une grande part de leur autonomie. “Si ces forces continuent à réclamer le fédéralisme et si le gouvernement syrien prend une initiative [militaire] les concernant, la Turquie apportera son soutien”, menaçait ainsi le ministre de la Défense turc le 31 décembre, rappelle le quotidien Hürriyet.

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