« Yellow Letters » : à Ankara, une famille dans la tourmente de la répression/Boris Bastide/LE MONDE

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LE MONDE, le 2 avril 2026

Le cinéaste allemand d’origine turque Ilker Çatak s’attache à la façon dont la vie d’un couple se dérègle, à la suite d’un licenciement pour avoir critiqué le régime

Derrière l’histoire de Yellow Letters, Ours d’or au dernier festival de Berlin, se cache au départ une réalité politique. En Turquie, entre 2016 et 2019, environ deux mille artistes ont été suspendus et traduits en justice pour avoir signé une pétition pour la paix. Manière pour le président de la République, Recep Tayyip Erdogan, de reprendre la main sur les milieux culturels et universitaires, en écartant une frange d’opposants.

Dans le film, Aziz (Tansu Biçer), dramaturge très en vue, enseigne à la faculté d’Ankara. Son épouse, Derya (Özgü Namal), avec qui il a une fille adolescente, Ezgi (Leyla Smyrna Cabas), tient le rôle principal de ses pièces au contenu politique, grâce auxquelles elle a acquis une notoriété parmi les élites du pays. Mais le quotidien confortable du couple bascule quand Aziz est licencié, avec nombre de ses collègues à l’université, pour avoir soutenu une manifestation pacifiste jugée contraire au régime, et que sa dernière pièce à succès est retirée de la programmation à la suite de pressions politiques. Sans moyens de subsistance, la famille part s’installer à Istanbul chez la mère d’Aziz.

A partir de ce matériau, le cinéaste allemand d’origine turque Ilker Çatak aurait pu livrer un simple pamphlet visant à dénoncer la politique arbitraire d’Erdogan et à rappeler la nécessité de préserver la liberté d’expression, mais le réalisateur du remarqué La Salle des profs (2023) embarque le spectateur dans un tout autre film bien plus retors, qui opère par la dialectique. Cette prise de distance avec son sujet se matérialise en premier lieu par le choix de tourner en Allemagne, à Berlin et à Hambourg, villes auxquelles la fiction confie à chacune un rôle, comme si elles étaient des personnages : la première « jouera » Ankara, la seconde Istanbul.

Energie et instants suspendus

Plus qu’au contexte de ces sanctions, Ilker Çatak s’intéresse en tout premier lieu aux répercussions intimes de ces décisions sur la vie de ce trio aux identités marquées. Le prénom Aziz est un dérivé du mot qui signifie « puissant » ou « respecté » quand Derya renvoie à la richesse intérieure et à un calme profond, et Ezgi – qui souhaite faire de la musique – à la mélodie. Confrontés à la nécessite de s’adapter à leur nouvelle existence incertaine, les trois personnages sont pris dans un double mouvement de résistance et de petites compromissions face aux oppressions auxquelles chacun fait face, qu’elles soient politiques, professionnelles ou familiales.

Lire l’entretien (2024) : Ilker Çatak, réalisateur de « La Salle des profs » : « Vous n’entendez parler des immigrés que lorsqu’il y a une catastrophe… »

L’argent est un des principaux points de tension. Aziz doit accepter une position de chauffeur de taxi alors que Derya est tentée de tourner dans des séries télé au prix de l’effacement de ses opinions politiques. Tous deux aimeraient scolariser leur fille dans un lycée privé malgré son coût élevé, contre l’avis de celle-ci. Autant de choix qui mettent peu à peu à l’épreuve l’unité familiale. Ce déchirement se retrouve dans la forme même du film à la belle lumière contrastée entre les tons jaunes et bleus. Ilker Çatak alterne les séquences caméra à l’épaule, au plus près des personnages, dans leur énergie, et les scènes au cadre posé, instants suspendus porteurs de mélancolie.

Comme une réponse à toutes les politiques autoritaires, Yellow Letters déploie à chaque instant un esprit critique qui ne ménage aucun de ses personnages. Aziz est ainsi critiqué par sa fille, qui juge ses pièces trop longues et doute de la capacité du théâtre à changer le monde ; par ses pairs, qui pointent son égoïsme, et par sa femme, qui cherche à s’émanciper de sa tutelle. Cette dernière n’hésitant pas cependant à exercer un contrôle marqué sur la vie de sa fille. C’est dans cet entrelacement de réussites, de renoncements et d’aveuglements qu’Ilker Çatak parvient à apporter la juste nuance à la peinture de ces vies précarisées, prises dans des étaux de plus en plus complexes..

Film allemand, français et turc d’Ilker Çatak. Avec Özgü Namal, Tansu Biçer, Leyla Smyrna Cabas (2 h 08).

Boris Bastide

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