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vendredi, décembre 3, 2021

L’étrange obsession de la France pour la Turquie au Maghreb – Jean-Pierre Filiu – Le Monde

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« Le président Macron ne cible que la Turquie dans ses interventions sur le Maghreb, où la Russie et les Emirats arabes unis s’emploient pourtant à saper l’influence française. » dit Jean-Pierre Filiu sur Le Monde.

Dans des propos qui continuent de semer le trouble entre Paris et Alger, Emmanuel Macron s’en est vivement pris à la « désinformation » et à la « propagande » qui seraient au Maghreb « portées par les Turcs », accusés d’y « réécrire complètement l’Histoire ». Emporté dans son élan, il a même tenté un parallèle entre la supposée « colonisation » de l’Algérie par « la Turquie » et celle de l’Algérie par la France. Le locataire de l’Elysée peut s’inquiéter légitimement des campagnes de dénigrement de la France inspirées par le président Erdogan, notamment lors de la polémique internationale sur les caricatures, en octobre 2020. Et la prochaine visite du président Tebboune à Ankara marquera une sorte d’apogée des relations algéro-turques. Mais, à trop se focaliser sur Erdogan, Macron en finit par oublier que c’est plutôt de la Russie et des Emirats arabes unis qu’émanent les plus sérieuses menaces à l’influence française au Maghreb.

LE SOUTIEN SANS FAILLE DE MOSCOU AUX GENERAUX ALGERIENS 

L’aveuglement du président français au Maghreb découle directement de la politique erronée qu’il a suivie en Libye durant les trois premières années de son mandat. Sous couvert de « réconciliation » avec le gouvernement internationalement reconnu de Tripoli, il a en fait apporté un soutien déterminant au « maréchal » Haftar, ce qui n’a pu qu’encourager celui-ci à relancer la guerre civile en 2019, torpillant les efforts de médiation de l’ONU. La France rejoignait ainsi discrètement le camp des Emirats arabes unis, de la Russie, de l’Egypte et de l’Arabie saoudite,  parrains pour le coup affichés du seigneur de la guerre de l’Est libyen. Mais l’offensive de Haftar n’aboutit qu’à jeter le gouvernement de Tripoli dans les bras de la Turquie, dont l’intervention renversa la donne militaire, avec débandade des « mercenaires » russes engagés aux côtés de Haftar. C’est cette défaite qui a restauré les lignes de front de 2019 et permis d’ouvrir l’actuel processus de paix inter-libyen, processus auquel la France s’est cette fois ralliée sincèrement.

De ces années d’errement libyen demeure cependant à l’Elysée une forme d’indulgence envers les visées russes en Afrique du Nord, alors que les ambitions turques sont perçues comme fondamentalement hostiles. Moscou est pourtant, et de très loin, le premier partenaire militaire d’Alger, aussi bien en termes de fournitures d’armements que de formation de ses cadres. Le général Chengriha, chef d’état-major algérien depuis décembre 2019, et véritable « homme fort » du pays, s’est déjà rendu à deux reprises en Russie. Lors de sa plus récente visite, en juin dernier, il s’en est pris vivement au Maroc et aux « ingérences étrangères », dans une allusion transparente à la France. Quant au président Poutine, il a toujours encouragé la ligne dure qui prévaut au sein de l’état-major algérien envers la contestation populaire du Hirak. Il est dès lors paradoxal d’entendre le président français dénoncer « le système politico-militaire qui s’est construit sur cette rente mémorielle«  anti-française en Algérie sans jamais mentionner la Russie, pourtant le principal allié extérieur d’un tel « système ». Ce silence est d’autant plus troublant que Macron ne se prive pas de fustiger les autorités maliennes lorsqu’elles envisagent de recourir à des « mercenaires » russes.

UN DANGEREUX AVEUGLEMENT SUR LES EMIRATS

Le président français met volontiers en scène sa proximité, voire sa complicité avec Mohammed Ben Zayed, le prince héritier, mais dirigeant de fait, des Emirats arabes unis. Le mois dernier, il l’a reçu avec faste au château de Fontainebleau où le théâtre Napoléon III, restauré sur fonds émiratis, porte désormais le nom du souverain en titre des Emirats, frère aîné de Mohammed Ben Zayed. Le traité de paix signé en septembre 2020 entre Israël et les Emirats arabes unis a levé les dernières réserves de l’Elysée envers la diplomatie d’Abou Dhabi, chaque capitale nourrissant l’obsession anti-turque de l’autre. Mais c’est oublier que Mohammed Ben Zayed lui-même entretient des relations peu avouables avec des ennemis déclarés de la France, à commencer par le satrape tchétchène Kadyrov. Et que le dirigeant émirati, humilié par les revers de son protégé Haftar en Libye, a cherché à se « venger » en sabotant l’expérience démocratique en Tunisie. Les incitations d’Abou Dhabi, ainsi que du Caire, ont en effet joué un rôle clef dans la décision du président Saïed, en juillet dernier, de « suspendre » le processus constitutionnel en Tunisie.

Les très fortes attentes des nouvelles autorités tunisiennes envers les Emirats risquent néanmoins d’être déçues. Mohammed ben Zayed, une fois discréditée l’expérience tunisienne, sera cohérent avec ses convictions contre-révolutionnaires en refusant de renflouer un pays qui a osé, durant la décennie écoulée, construire un avenir pluraliste. Quant au Maroc, il a encouragé sa normalisation avec Israël, en contrepartie d’une reconnaissance, par l’administration Trump, de la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental. Les Emirats arabes unis ne jouent donc pas seulement les fossoyeurs de la transition démocratique en Tunisie, mais aussi les boute-feu de l’escalade en cours entre Alger et Rabat, avec rupture des relations diplomatiques et interdiction de l’espace aérien. Macron aurait gagné à prendre en compte ces interventions pour le moins déstabilisantes de la part d’un « partenaire stratégique » dont il se prétend si proche, ce qui ne peut naturellement qu’alimenter le syndrome obsidional des généraux algériens.

Espérons que la lucidité dont Macron vient de faire preuve envers le régime algérien ne soit pas aussi tardive s’agissant des visées des Emirats arabes unis dans la région. Dans le cas contraire, les relations franco-maghrébines entreront dans une zone de turbulences accrues, dont la Turquie tirera naturellement bénéfice, sans en être pour autant la cause.

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain, à Sciences Po depuis 2006. Lauréat de Sciences Po en 1981, il est diplômé de l’Institut national de langues et civilisations orientales(INALCO) (DULCO de chinois en 1983 et d’arabe littéral en 1985). Il a obtenu à Sciences Po un doctorat en histoire (1985) et l’habilitation à diriger des recherches (2008) et a été professeur invité dans les universités américaines de Columbia et de Georgetown. Jean-Pierre Filiu rejoint le CERI en 2009. De 1988 à 2006, il a servi comme conseiller des Affaires étrangères dans les ambassades de France en Syrie, en Tunisie et en Jordanie. Il a aussi à ce titre été membre des cabinets du ministre de l’Intérieur (1990-1991), du ministre de la Défense (1991-1993) et du Premier ministre (2000-2002). Le président de la République François Hollande l’a nommé, en 2012, à la commission d’élaboration du Livre blanc de la Défense et de la Sécurité nationale.

Le Monde, 17 octobre 2021, Jean-Pierre Filiu

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