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Marie Jégo: « le jeu dangereux d’Erdogan » – Le Monde

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« En menaçant de renvoyer dix ambassadeurs, dont ceux de la France, de l’Allemagne et des Etats-Unis, le président turc renforce son isolement diplomatique et met la Turquie à la merci d’une crise monétaire d’ampleur. » dit Marie Jégo sur Le Monde.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan aime toujours autant les coups d’éclat. En déplacement, samedi 23 octobre, à Eskisehir, dans le nord-ouest du pays, il a donné de la voix, réitérant la menace, proférée quelques jours plus tôt, de renvoyer « le plus vite possible » dix ambassadeurs en poste à Ankara, dont ceux de la France, de l’Allemagne et des Etats-Unis. Sept des pays visés sont des alliés de l’OTAN, six sont des membres de l’Union européenne, trois sont les principaux partenaires d’Ankara.

Lundi à l’aube, l’expulsion des diplomates, dont l’ambassadeur de France, Hervé Magro, semblait devoir être annoncée ce même jour, après la réunion du conseil des ministres prévue à 15 heures, que M. Erdogan préside, puisqu’il exerce désormais les fonctions de président et de premier ministre. Allait-il reculer ou choisir d’aller au-devant d’une crise inédite, dont il risque de ne pas sortir grandi ?

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Samedi, le chef d’Etat turc semblait déterminé. « J’ai donné l’ordre nécessaire à notre ministre des affaires étrangères, ces dix ambassadeurs doivent être déclarés personæ non gratæ le plus vite possible », avait-il lancé à un parterre d’admirateurs. « Ils vont apprendre à connaître la Turquie », avait-il ajouté sous les acclamations de la foule.

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Cette nouvelle algarade intervient après que les dix ambassadeurs visés, tous en poste à Ankara, ont lancé un appel commun à la libération d’Osman Kavala, le mécène turc emprisonné depuis quatre ans sans jamais avoir été condamné. Dans un communiqué publié lundi 18 octobre, le Canada, la France, la Finlande, le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, la Suède et les Etats-Unis avaient réclamé un « règlement juste et rapide de l’affaire ». Cet appel a fait suite à une décision de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), laquelle a ordonné la libération du mécène, ce qu’Ankara refuse de faire.

A rebours de ses dernières intentions

La réaction du président Erdogan a été cinglante. Dans l’avion qui le ramenait d’une tournée en Afrique, il a menacé de renvoyer les diplomates signataires de l’appel. A première vue, sa déclaration semblait saugrenue, assimilable à une gesticulation. Surtout, elle allait à rebours des intentions qu’il affichait récemment, à savoir un recalibrage de sa politique étrangère vers une accalmie.

Mevlüt Çavusoglu, le chef de la diplomatie turque, ne savait plus sur quel pied danser. Chargé d’appliquer la décision présidentielle, il a un instant tenté de convaincre son patron que le moment était peut-être mal choisi. Renvoyer l’ambassadeur des Etats-Unis à quelques jours du sommet du G20, prévu pour se tenir samedi 30 et dimanche 31 octobre à Rome, n’était peut-être pas une bonne idée.

D’autant que le président Erdogan, qui a des affaires pressantes à régler avec son homologue américain Joe Biden, notamment l’achat de 40 avions de combat F-16 pour renflouer sa flotte vieillissante, comptait justement s’entretenir avec lui en marge du sommet.

Reste que le pouvoir de conviction du diplomate en chef n’a pas fonctionné. « Le ministère des affaires étrangères ne peut pas résister aux demandes d’Erdogan, parce que l’institution fonctionne comme si elle était sa secrétaire personnelle », a confié, dimanche, à la presse, Aydin Sezgin, ancien diplomate et député du Bon Parti (centre droit, opposition).

« Masquer son bilan désastreux »

Renvoyer les ambassadeurs risque d’ouvrir la porte à une crise diplomatique sans précédent, doublée d’une crise monétaire. La monnaie turque ne cesse de se dévaluer (actuellement 9,73 livres pour un dollar, contre 1,86 en 2011), tandis que l’inflation atteint 19,5 %. Nombreux sont les ménages qui ne peuvent plus boucler leurs fins de mois. Enfin, le PIB par tête est tombé à 8 610 dollars (7 380 euros) par personne en 2020, contre 12 489 dollars en 2013. D’où la perte constante de popularité du président et de son Parti de la justice et du développement (AKP) dans les sondages – une première en dix-neuf ans de pouvoir absolu.

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Alors que les chancelleries attendent d’être notifiées par la diplomatie turque, les investisseurs se replient déjà. Sous pression, la monnaie, qui a perdu 25 % de sa valeur depuis le début de l’année, risque d’être entraînée plus avant dans une spirale baissière. Celle-ci s’annonce fatale au pays, qui importe 74 % de son énergie.

Quel gain M. Erdogan espère-t-il obtenir en brûlant les ponts avec ses alliés traditionnels ? « Il agit ainsi parce qu’il est dans l’impasse sur la scène politique interne. Il n’y gagnera rien. Sa terrible déclaration renvoie la Turquie, dont l’image laissait déjà à désirer, au rang d’une dictature africaine », déplore le député Sezgin.

Selon Kemal Kilicdaroglu, le chef du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste, principal parti d’opposition), le président, à travers ses déclarations, cherche avant tout à « masquer son bilan désastreux ». Unie et organisée, l’opposition est persuadée qu’Erdogan et son parti AKP vont perdre les prochaines élections, législatives et présidentielle, prévues en juin 2023.

Le Monde, 25 octobre 2021, Marie Jégo

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