Les réfugiés syriens en Turquie : de réelles perspectives de retour en Syrie?/Bayram Balci et Solène Poyraz/LE RUBICON

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Le Rubicon, Vol. 6, 24 février 2026

En ce premier anniversaire de la chute de Bachar el-Assad en Syrie et de l’instauration du nouveau pouvoir sous la férule d’Ahmed al-Charaa, de très nombreuses questions se posent quant à l’avenir de la Syrie, sa reconstruction interne et sa place dans l’environnement régional. Parmi ces interrogations figure l’épineuse question du retour des Syriens ayant fui la guerre entre 2011 et 2024 pour trouver refuge dans les pays voisins, au Liban, en Jordanie, mais aussi et surtout en Turquie, qui en a accueilli le plus grand nombre. À titre d’exemple, en 2021, on compte 3,8 millions de Syriens officiellement enregistrés en Turquie. Les Syriens ne peuvent prétendre au statut de réfugiés en Turquie, qui ne reconnaît ce droit qu’aux personnes issues des pays membres du Conseil de l’Europe par une réserve géographique émise lors de la ratification de la Convention relative au statut des réfugiés de 1951 (ratification en 1962). Ici, nous utilisons le terme de « réfugiés » dans un sens générique, plus large que celui délimité par la convention de Genève, pour désigner une population qui a dû fuir son pays de nationalité ou de résidence pour échapper à un danger. La question du retour des réfugiés qui font l’objet de cette étude est certes pertinente, mais elle reste hypothétique du fait de la volatilité de la situation sur le terrain et de leur enracinement en Turquie depuis plus de dix ans, ces deux éléments obstruant quelque peu l’horizon d’une telle perspective.

La tragédie humaine et humanitaire de la guerre syrienne

La répression sanglante de la révolution syrienne par le régime de barbarie de Bachar el-Assad a engendré la plus grande crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Les estimations s’accordent pour dénombrer plus de 13 millions de déplacés et de réfugiés à l’intérieur et à l’extérieur du pays, soit la moitié de la population d’avant-guerre. En décembre 2024, on compte environ 3 millions de Syriens réfugiés en Turquie, 2 millions au Liban, près de 650 000 en Jordanie, quelques centaines de milliers dans d’autres États de la région (comme l’Irak et l’Égypte), ainsi qu’un million d’individus en Europe, notamment en Allemagne. L’espoir d’un exil temporaire plaidait pour un refuge proche, dans un pays voisin, mais le prolongement et l’intensité de la guerre ont eu raison de cette perspective de retour à court terme.

Or, la chute inopinée du régime criminel d’Assad en décembre 2024 a offert de nouvelles opportunités pour rentrer au pays. Du côté du nouveau pouvoir syrien, il s’agit de montrer que les conditions de vie sont sûres et dignes pour assurer le retour des réfugiés, un élément essentiel à la reconstruction du pays. Du côté des pays d’accueil de la région, les autorités s’impatientent de pourvoir « se décharger de ce fardeau », la population syrienne constituant un bouc émissaire vulnérable et propice à endosser la responsabilité de la crise économique et sociale. Selon les chiffres officiels, plus d’un million de Syriens sont revenus dans leur pays depuis la chute du régime. Or, la présente analyse montre que le processus du retour des Syriens de Turquie, loin d’être simple et inéluctable, se heurte à des conditions et à des réalités récalcitrantes.

Turquie, Liban, Jordanie : trois traitements distincts où la géopolitique complexifie l’histoire

Du fait d’intérêts nationaux divergents et de positionnements géostratégiques spécifiques, la Jordanie, la Turquie et le Liban ont adopté des positions et des attitudes distinctes vis-à-vis de la guerre en Syrie et au sujet de l’accueil des Syriens réfugiés sur leurs territoires respectifs. Le Liban, historiquement lié à la Syrie voisine, a été touché par les débordements du conflit à ses portes. Sans avoir été officiellement impliqué dans la guerre, le pays a subi une pression intense exercée, d’une part, par le Hezbollah libanais, soutien majeur de Bachar el-Assad tout au long du conflit entre 2011 et 2024, et, d’autre part, par la pression démographique (un accroissement de la population de plus de 25 %) engendrée par l’accueil d’un million de réfugiés dans un pays déjà instable politiquement, et fragile socialement et économiquement. En Jordanie, les 1,3 million de réfugiés syriens représentaient 12 % de la population totale en 2024. Souvent cantonnés à des emplois précaires, ils demeurent l’un des groupes les plus marginalisés  et 49 % d’entre eux y vivent sous le seuil de pauvreté absolue.

Ankara s’est également distinguée par l’accueil réservé aux exilés, victimes de cette guerre brutale mené par un État renégat contre sa propre population. Les premières années, pour des raisons logistiques, la Turquie a laissé la population syrienne s’installer dans les grands centres urbains (Istanbul, Gaziantep, Hatay, etc.) et a mis fin assez rapidement à l’hébergement dans les camps. Cela n’était ni possible ni envisageable en Jordanie comme au Liban, où la majorité des réfugiés ont été assignés à des camps de tentes. De ce fait, paradoxalement, ces conditions primaires ont conduit les Syriens à mieux s’insérer dans le tissu urbain en Turquie que dans ces deux pays arabes, dont ils partagent pourtant la langue et la culture.

L’arrivée et l’installation de ces communautés d’exilés hors des frontières syriennes exercent donc des effets différents sur les sociétés qui les ont accueillies, et ces dernières influencent les modalités de retour possibles de façon tout aussi différenciée.

Les conditions du retour : quand le pragmatisme l’emporte

La chute de Bachar el-Assad a nettement freiné l’exil vers les pays voisins, mais aussi en Europe, où l’examen des demandes d’asile a été suspendu. Quant aux réfugiés, ils ont accueilli la nouvelle avec autant de joie que d’inquiétude et d’incertitude. Focalisons-nous maintenant sur le cas de la Turquie. Malgré une xénophobie anti-syrienne grandissante et l’instrumentalisation politique de leur sort comme monnaie d’échange avec l’Union européenne (UE), la grande majorité des réfugiés syriens semblent vouloir rester en Turquie.

Pour comprendre la réaction et la perception de la population turque vis-à-vis des Syriens, il faut revenir sur le contexte de leur arrivée et s’interroger sur la place qu’ils occupent dans les débats de politique intérieure et extérieure turques. Il convient d’abord de constater que la présence des Syriens en Turquie résulte largement de la politique d’ingérence de la Turquie en Syrie. Si, en 2011, Ankara pensait pouvoir convaincre son allié de Damas de mener les réformes réclamées par les manifestations populaires, la répression disproportionnée du mouvement pacifiste et la détermination de l’aile dure du régime syrien l’ont forcée à se confronter à une autre réalité politique. Intransigeant, inflexible et sourd au compromis, Assad a répondu au pacifisme par la violence la plus brutale. Alors que des régimes autoritaires que l’on croyait solides et soutenus chutent dans le monde arabe, Ankara fait volte-face et choisit de soutenir la rébellion syrienne. En effet, persuadés de la fin proche du régime Assad, les Turcs s’engagent dans la lutte pour la destitution du « boucher de Damas ». Bien qu’un temps proche de son homologue syrien, Recep Tayyip Erdoğan a cru à la révolution syrienne et à l’avènement rapide d’une formation politique autour des Frères musulmans, idéologiquement proches de son Parti de la justice et du développement (AKP). C’est pour cette raison, mais aussi parce qu’il était difficile d’empêcher l’arrivée sur près de 800 km de frontière commune des centaines de milliers de réfugiés qui fuyaient les bombardements de Bachar el-Assad, que la Turquie a adopté de facto une politique de la porte ouverte vis-à-vis de la population syrienne.

La vitesse des premiers printemps arabes avait laissé croire à une transition tout aussi rapide à Damas. Il n’en fut rien. Pour des raisons complexes, liées aussi bien à la polarisation de la société syrienne qu’au contexte régional et international finement exploité par le régime, le calcul d’une chute rapide du satrape de Damas a échoué. L’expérience libyenne dissuadant les Occidentaux d’une nouvelle intervention, Bachar el-Assad a franchi les lignes rouges une par une et a reçu le soutien militaire de ses parrains de la région, russe et iranien, alors que la révolution syrienne se retrouvait orpheline et exposée à la machine de mort du régime. En interne, Bachar el-Assad a joué des clivages ethniques et confessionnels pour mieux asseoir son pouvoir, comme il a joué, à l’international, des concurrences entre les timorés « amis de la Syrie » (Turquie, Qatar et pays occidentaux, dont les États-Unis et la France) et les soutiens affirmés de l’Iran, de la Russie et du Hezbollah libanais. L’émergence de l’organisation de l’État islamique à l’été 2014 a grandement contribué à nourrir la stratégie du régime qui peut se résumer à la formule : « Moi ou le chaos. » Il s’est ainsi maintenu sur ces divisions pendant 14 ans, dans un contexte de violation permanente du droit international, jusqu’au bouleversement de ces équilibres en tension dans toute la région. Dans un contexte de guerre, la population civile constitue un enjeu politique et un outil stratégique pour les pays concernés.

La fragilisation du statu quo est d’abord venue de l’affaiblissement des soutiens russe et iranien. La Russie, enlisée depuis 2022 dans une guerre en Ukraine qu’elle n’avait pas imaginée aussi longue, a été contrainte de recentrer ses forces sur le front européen au détriment de sa présence en Syrie auprès de son allié. Quant à ses deux autres soutiens, l’Iran et le Hezbollah, ils ont été considérablement affaiblis par la guerre que leur a livrée Israël au lendemain des attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas. Sans le soutien coordonné de ses trois parrains, Moscou, Téhéran et le Hezbollah, le pouvoir de Bachar el-Assad ne pouvait pas tenir bien longtemps. Au même moment, la rébellion dans le pays, à savoir la force militaire de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) à Idlib et celle de l’Armée nationale syrienne, toutes deux soutenues par la Turquie, a fait des progrès considérables en matière de coordination contre le pouvoir de Damas. Lâché par ses alliés, contesté depuis 2011 par la révolution syrienne et affaibli par de nombreux problèmes économiques et sécuritaires, le pouvoir de Bachar el-Assad a fini par tomber le 8 décembre 2024, ouvrant une nouvelle page dans l’histoire de la Syrie.

Le changement de régime soulève légitimement la question du retour des réfugiés après près de 14 ans de conflit armé. En Turquie, l’opinion publique a nettement changé à l’égard de la population syrienne. Au prolongement du conflit en Syrie et à l’aggravation de la situation économique, s’ajoute la dérive autoritaire du président Erdoğan, jugé seul responsable de la présence prolongée des Syriens dans le pays. Le tout alimente un sentiment anti-syrien croissant, qui est politiquement travaillé par les partis d’opposition. Les légendes urbaines qui circulent sur les Syriens les présentent comme des « invités » (« misafir ») économiquement et socialement privilégiés, faisant d’eux les boucs émissaires d’un quotidien de plus en plus précaire dans un contexte de récession économique.

Leur arrivée a contribué à augmenter la concurrence pour les places, en contexte urbain, autant sur le marché du travail que sur l’accès à la location et aux services publics. Récupéré par les élites politiques, l’argument est devenu un enjeu électoral contre le président Erdoğan. Contrairement au schéma européen traditionnel, c’est l’AKP, pourtant de plus en plus autoritaire et antidémocratique, qui se fait passer pour la force bienveillante à l’égard des réfugiés syriens, présentés comme les victimes musulmanes sunnites d’un régime oppresseur alaouite. En revanche, l’opposition à Erdoğan, qu’elle soit séculière, social-démocrate (comme le principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple – CHP) ou appartenant aux franges les plus nationalistes et xénophobes (comme le Parti de la victoire d’Umit Özdağ) a progressivement adopté un discours des plus hostiles aux exilés syriens afin de se positionner dans l’arène politique. On a observé ce phénomène plus particulièrement lors des élections législatives et présidentielles de 2023, au cours desquelles l’opposition à Erdoğan a mis au cœur de sa stratégie électorale la promesse de renvoyer les réfugiés chez eux.

Pourtant, bien que rejetés par une partie de l’opinion publique turque, et en dépit de leur instrumentalisation par le pouvoir ou les partis d’opposition, il semblerait que ces Syriens souhaitent rester en Turquie, du moins à moyen terme, et qu’ils renvoient à un horizon plus lointain toute perspective de retour au pays. Ce paradoxe mérite une explication.

Malgré toutes les difficultés et le sentiment de rejet que subissent les Syriens en Turquie, l’analyse des faits montre un processus d’intégration en cours au sein de la société turque. Comme mentionné supra, à la différence de la Jordanie et du Liban, l’accueil de cette population réfugiée s’est inscrit, très tôt dans la crise, dans une logique d’insertion sociale, notamment pour des raisons logistiques. Les camps ont été abandonnés au profit d’une « liberté d’installation » : contrairement aux autres nationalités qui migraient en Turquie, les Syriens ont pu choisir leur lieu de résidence, même s’ils étaient ensuite soumis à une interdiction de circuler sans autorisation. Par conséquent, une majorité de Syriens se sont installés dans les grandes villes du pays, notamment Istanbul, ce qui leur a permis de mieux s’inscrire dans le tissu urbain local, sur les plans économique et social.

On peut situer le point de bascule de la politique d’accueil des Syriens en Turquie en 2015. En effet, l’entrée de l’armée russe en Syrie pour sauver Bachar el-Assad a rendu tout changement de régime peu probable, annonçant au contraire un regain de violences de la part de l’État. Par conséquent, alors que de nouvelles arrivées sont provoquées par le tournant du conflit, la perspective d’un retour rapide des Syriens dans leur pays s’éloigne encore davantage. Dans le discours du président turc, les Syriens qui ont été présentés comme des « invités » sont appelés en 2016 à opter pour la naturalisation. La politique de la porte ouverte prend fin, mais à l’intérieur, la préoccupation est l’intégration et l’harmonisation sociale (« sosyal uyumu »). Dans ce cadre, comme le rappelle le chercheur turc Semih Tümen dans ses travaux, les Syriens ont bénéficié d’efforts d’intégration à plusieurs niveaux – notamment l’éducation, la santé et le travail.

Durant leurs premières enquêtes de terrain à Gaziantep en 2014 et 2015, les organisations non gouvernementales (ONG) turques, syriennes et internationales, soutenues et accompagnées par l’État turc, ont déployé d’importantes activités éducatives et scolaires, quasi exclusivement en langue arabe au service des enfants syriens. Puis, progressivement, au fur et à mesure que l’exil prenait un caractère définitif, l’offre scolaire spécifique en arabe a été abandonnée au profit de la scolarisation en turc, dans les écoles publiques turques, si bien qu’aujourd’hui, le taux de scolarisation des enfants syriens est de 65 %, ce qui est significatif pour une population réfugiée. Aussi, toute une nouvelle génération, née dans l’exil ou arrivée en bas âge, maîtrise très bien le turc et souvent mieux que l’arabe, qu’elle parle, mais ne sait ni lire ni écrire, car sa scolarisation se fait en caractères latins, et non avec l’alphabet arabe.

L’accès à l’emploi est généralement l’autre facteur qui permet de mesurer l’enracinement d’une communauté exilée dans son pays d’accueil. Là aussi, bien que la Turquie limite la portée de la convention de Genève de 1951 et refuse le statut international de réfugié aux Syriens, ce derniers ne bénéficient pas moins d’un statut qui leur confère une protection relative et un certain nombre de droits. En effet, accueillis comme misafir, les Syriens ont bénéficié, à partir de 2014, du statut de protection temporaire qui leur garantit notamment le droit à la santé et à l’éducation. Si, au départ, il leur était interdit de travailler, des permis de travail ont été accordés à partir de 2016 afin d’intégrer cette importante main-d’œuvre au fonctionnement de l’économie turque. Il faut rappeler que le marché du travail turc repose pour près d’un tiers sur le secteur informel ; autrement dit, même sans autorisation officielle d’avoir un emploi, beaucoup de Syriens ont pu trouver un travail. Certes, le salaire correspondant est dès lors généralement bas, mais il permet tout de même de subvenir aux besoins élémentaires et de s’intégrer dans le tissu urbain local.

Ainsi, ce que des personnalités politiques de tous bords ont pu présenter comme un fardeau peut aussi être présenté comme un investissement et une opportunité pour la relance de l’économie turque. Ce que ne manque pas de rappeler le pouvoir. Dans tout le secteur informel, l’industrie du textile, les chantiers de construction, mais aussi dans les champs agricoles au sud, les Syriens incarnent un nouveau prolétariat : une main-d’œuvre flexible et bon marché, un avantage économique qui satisfait autant le patronat que le pouvoir. Loin des postures rhétoriques, une partie de l’opposition ne peut feindre de l’ignorer.

Erdoğan s’est appuyé sur la supposée crise migratoire en 2015 et sur la montée des discours xénophobes dans les opinions publiques européennes, axés sur la « peur d’être submergés », pour faire de la population syrienne une variable d’ajustement. La Turquie s’impose alors comme un État qui utilise l’immigration comme une rente et la menace de l’expulsion de cette population comme un outil diplomatique. En effet, au plus fort de la crise migratoire entre la Turquie et l’UE en 2016, Erdoğan, mis en difficulté en politique intérieure et extérieure, fortement critiqué par ses alliés européens pour sa dérive autoritaire et son ingérence militaire en Syrie, a utilisé les Syriens comme une arme de chantage. En brandissant la menace du laisser-passer aux frontières turco-grecque et turco-bulgare, il a enregistré des gains politiques non négligeables : des fonds européens pour financer une partie des coûts liés à la prise en charge de la population syrienne, une promesse de modernisation de l’union douanière entre son pays et l’UE, mais aussi – et sans doute surtout – un silence complice sur sa dérive autoritaire.

Pourtant, la stigmatisation publique des réfugiés syriens comme « problème » est contredite par les réalités sur le terrain. Si moins de 10 % des Syriens ont été naturalisés, ils ont, bon gré, mal gré, trouvé une place dans le tissu socio-économique et urbain des métropoles du pays. Au fur et à mesure des campagnes électorales, la question s’invite toutefois dans les débats et fait l’objet d’une instrumentalisation politique, sur la scène intérieure comme sur la scène régionale. Ils constituent tantôt un épouvantail pour les partis d’opposition, tantôt une monnaie d’échange pour le pouvoir au cours de négociations avec l’UE et le régime syrien. Erdoğan a, pendant un temps, tenté d’en faire, en vain, un moyen de pression contre le pouvoir de Bachar el-Assad. Ce dernier déchu, les Syriens accueillis servent désormais de levier pour associer la Turquie à la reconstruction de la Syrie.

Ainsi, bien que stigmatisés et instrumentalisés, les Syriens semblent conduits à rester en Turquie à moyen et à long terme. Par ailleurs, et il s’agit là d’un point essentiel, la situation qui prévaut dans la nouvelle Syrie d’Ahmed al-Charaa incite peu à la confiance et au retour.

Un retour contrarié par la nouvelle donne politique, économique et sociale syrienne

Lui-même surpris par la rapidité avec laquelle il a conquis le pouvoir à Damas, le nouveau régime issu des rangs du groupe HTC mené par Ahmed al-Charaa (alias Mohammad al-Jolani) éprouve les plus grandes difficultés à stabiliser le pays et à créer toutes les conditions nécessaires pour permettre aux déplacés internes et aux réfugiés vivant à l’étranger de rentrer chez eux.

Du fait de son passé d’islamiste radical, Ahmed al-Charaa peine à rassurer toutes les composantes de la société syrienne dont une grande partie se méfie de toute forme d’islamisme. Même parmi les Syriens musulmans sunnites, il est loin de faire l’unanimité. Si le nouveau régime est relativement accepté par la population, ce n’est pas parce qu’il incarne un modèle idéal de pouvoir, mais parce qu’il a fait tomber celui de Bachar el-Assad. Surtout, la population est éprouvée par ces trop longues années de conflit, de massacres et de destructions massives. Toutefois, si l’arrivée d’un nouveau pouvoir réjouit les Syriens dans une certaine mesure, c’est au sein des minorités ethniques et confessionnelles que les nouvelles autorités suscitent la plus grande méfiance.

En premier lieu, les alaouites, communauté dont était issu le clan Assad, redoutent les exécutions sommaires et les représailles de la part de ce nouveau pouvoir issu du djihadisme, fondamentalement sunnite et perçu comme anti-alaouite. De ce fait, ils restent sur la défensive et nombre de leurs chefs militaires, dont certains hauts gradés et criminels de guerre, ont refusé de rendre les armes, prolongeant le cycle de la violence. Les tentatives de les désarmer se sont soldées par de nouvelles brutalités et des affrontements avec les nouvelles forces officielles du pays, qui ont causé la mort de plus de 1 100 personnes, majoritairement des civils. Fragile, inexpérimenté et se méfiant de tout débordement et de toute forme de déstabilisation exogènes, le pouvoir d’Ahmad al Charaa inspire le doute. Une telle séquence a choqué toute la population du pays, y compris, et surtout, celle qui, en exil, était tentée de revenir.

La même méfiance est de mise chez l’autre minorité, elle aussi issue du chiisme : la communauté druze. L’arrivée au pouvoir à Damas d’un ex-djihadiste a exacerbé les tensions politiques en son sein. Aux cheikhs Youssef Jarbou et Hamoud al-Hanawi, favorables à un dialogue avec les nouvelles autorités, s’oppose l’influent chef spirituel des Druzes de Soueïda, Hikmat al-Hijri, hostile au pouvoir central. Ces profondes divergences se sont transformées en affrontements armés, provoquant la mort de centaines de combattants des deux côtés, mais surtout parmi les civils druzes. Une fois de plus, l’instabilité ne favorise pas les retours car, depuis l’étranger, tous les Syriens en exil suivent de près ce qui se passe dans leur pays.

Quant aux Kurdes, eux aussi se méfient du nouveau pouvoir. En janvier 2026, alors que les Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement kurdes, détenaient encore 30 % du territoire syrien, une offensive des forces gouvernementales syriennes, appuyées par la Turquie, leur a fait perdre jusqu’à 80 % des territoires qu’elles contrôlaient. Cette offensive survient alors que les FDS constituaient une importante force militaire qu’Ahmad al-Charaa s’était engagé à intégrer à la nouvelle armée nationale. L’affrontement actuel entre l’armée du nouveau gouvernement syrien et les FDS montre ainsi la fragilité des garanties formulées par le pouvoir syrien à l’égard de la minorité kurde et ne rassure pas les candidats au retour au pays.

Après 14 années de guerre violente et destructrice, ayant impliqué l’armée, les multiples forces rebelles et les ingérences étrangères, un grand travail de reconstruction est nécessaire pour remettre le pays debout et permettre le retour des déplacés et des réfugiés. Routes, immeubles, hôpitaux, écoles, des villes entières sont à reconstruire, tout comme la volonté de tous les Syriens de revivre ensemble dans une Syrie réunifiée. Or, les moyens manquent, l’État est exsangue et les pays alliés ne se pressent pas pour agir.

Les difficultés socioéconomiques et la fragilité politique échouent à fournir les garanties de sûreté et de sécurité dont ont besoin les exilés pour rentrer chez eux. Sans ces garanties, les efforts menés dans l’exil pour survivre et se reconstruire ailleurs pèsent désormais lourd dans le choix du non-retour. Ils préfèrent une situation encore précaire en Turquie, dépendante d’un statut de protection temporaire non reconnu à l’international, plutôt qu’un retour vers un nouvel inconnu au risque de perdre ce qu’ils ont bâti dans ce pays voisin.

L’étude de l’accueil réservé à la population syrienne en Turquie, au Liban et en Jordanie met en lumière un constat surprenant. C’est paradoxalement dans un pays turcophone que les Syriens semblent s’enraciner le plus durablement, et non dans un pays arabe où, pourtant, ils pourraient être considérés comme proches de la population locale à divers égards. En effet, les Syriens, dans les pays d’ethnie et de langue arabe, n’ont pas eu à rompre avec leur culture et leur langue. Ils n’y ont cependant pas bénéficié des conditions d’accueil favorisant l’accès aux soins, à l’éducation et au travail. Au Liban comme en Jordanie, le poids de l’histoire, avec l’accueil réservé à la population palestinienne d’un côté et le lourd passé du régime syrien de l’autre, a influencé les discours et les politiques anti-syriens. Leur situation restant extrêmement précaire, les Syriens réfugiés dans ces deux pays envisagent bien plus volontiers le retour.

La Turquie constitue une exception, la situation y étant différente à tous égards. Grand pays industriel et agricole comptant 85 millions d’habitants, elle dispose de capacités structurelles plus importantes pour intégrer les Syriens présents sur son territoire depuis près de 15 ans. La politique d’accueil de la Turquie à leur égard, construite de facto, articule des facteurs d’intégration non négligeables, qui marquent un effort inédit dans l’histoire de la Turquie : celle-ci est passée du statut de pays de transit à celui de pays d’accueil pour l’immigration syrienne.

Cependant, la montée des discours anti-syriens, les épisodes de lynchage et le durcissement des politiques publiques ont mis à mal les conditions d’accueil et de résidence des Syriens en Turquie. Afin de permettre à ceux qui veulent partir de rentrer et à ceux qui veulent rester de vivre dignement, il s’agirait de déplacer la perspective : ne plus envisager les Syriens comme des « invités », à qui l’on octroie un statut temporaire, mais comme des citoyens à part entière. L’instrumentalisation politique de leur présence (par le pouvoir) et de leur départ (par l’opposition) a eu pour conséquence de dépolitiser leur statut, au profit d’un discours populiste, xénophobe et utilitariste, qui nie les conditions nécessaires du vivre-ensemble. Dès lors, la préoccupation, à la fois internationale et locale, à propos d’un retour des Syriens en Syrie doit être saisie pour pointer du doigt les réalités sociales et politiques de ces exilés dans les pays qui les accueillent. Autrement dit, la question du retour des Syriens dans leur pays ne doit ni invisibiliser ni encourager le durcissement des conditions de leur accueil dans les autres pays.

Bayram Balci, Solène Poyraz

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