Ayse Barim est accusée d’avoir joué un rôle actif dans des manifestations antigouvernementales en 2013. Ces poursuites sont surtout le reflet du conflit autour de la domination culturelle sur les productions audiovisuelles turques.
La vague d’arrestations a rarement atteint, hors périodes convulsives des coups d’Etat, un tel niveau d’intensité et de durée en Turquie. Mercredi 18 février, le journaliste Alican Uludag était placé en garde à vue pour « insulte au président » et « dénigrement de la nation turque ». Les raisons invoquées pour l’intervention d’une trentaine de policiers à son domicile : un reportage effectué en 2024 sur la libération de six membres de l’organisation Etat islamiqueet une dizaine de publications sur le réseau social X en 2025. Il risque jusqu’à quatre ans de prison.
Jeudi 19 février, six militants européens des droits humains, qui affirment être venus enquêter sur le système carcéral, étaient interpellés après une rencontre avec un cabinet d’avocats à Istanbul. Les autorités reprochent à ce dernier d’être en lien avec une organisation d’extrême gauche considérée comme terroriste par Ankara. Quelques heures plus tard, le parti d’opposition prokurde DEM annonçait, dans une requête adressée à une commission d’enquête parlementaire, qu’au moins 99 mineurs avaient été placés en détention dans le sud-est du pays après des manifestations de soutien aux Kurdes de Syrie.
A cette sombre chronique judiciaire est venu s’ajouter un verdict qui a été suivi avec une attention particulière. Non pas seulement en raison de sa sévérité, mais aussi du malaise et du sentiment de cruauté qu’il a provoqué. A 55 ans, Ayse Barim est l’une des plus célèbres agentes de stars de la télévision et du cinéma turcs. Malade, à peine sortie d’une hospitalisation, elle a été condamnée à douze ans et six mois de prison. La justice lui reproche d’avoir joué un rôle actif dans l’organisation de manifestations antigouvernementales en 2013, au parc Gezi, à Istanbul.
Les yeux gonflés de fatigue et de tristesse, elle a dit « merci » aux juges, le jour de sa condamnation. « Merci » aux magistrats d’avoir pris l’initiative de la laisser libre en invoquant ses raisons de santé. Le jugement entraîne son placement sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire turc jusqu’à ce que la sentence soit définitivement prononcée par la Cour de cassation. Un processus qui devrait durer au moins deux ans. Le temps d’un répit.
« La catastrophe dans laquelle le pays s’enfonce »
C’est sans doute le journaliste Merdan Yanarda, lui-même incarcéré, qui a trouvé les mots les plus justes : « Au lieu de remercier le tribunal, Ayse Barim aurait dû condamner et protester contre cette décision injuste, illégale, sans fondement et sans témoin. » Et puis ceci : « Je ne sais que dire face à une telle peur, un tel sentiment d’être piégé et une telle gratitude envers son bourreau. Pourtant, cette question est cruciale au regard du tournant historique que traverse la Turquie. Il est indispensable de l’examiner pour comprendre la catastrophe dans laquelle le pays s’enfonce, la corruption qu’elle engendre et le mal qui ronge l’âme de la société. »
Emprisonnée en janvier 2025, Ayse Barim avait été initialement accusée de conflit d’intérêts en raison de son double rôle dans le casting et la gestion des artistes, créant ainsi, selon les autorités, un monopole déloyal dans l’industrie du divertissement. La charge était venue quelques mois auparavant d’un chroniqueur, Fuat Ugur, sur la chaîne TV100, liée à des cercles proches du pouvoir. Celui-ci évoquait des pratiques proches d’un « système mafieux ».
De nombreux observateurs ont alors émis l’hypothèse que la véritable raison des attaques était son succès commercial, qui écartait les acteurs des chaînes progouvernementales partageant la vision prude et antiséculariste de la coalition islamo-nationaliste au pouvoir à Ankara. Son refus présumé de laisser « ses » stars participer aux productions et aux talk-shows progouvernementaux n’a pas aidé.
Sont ensuite venues les accusations liées aux manifestations du parc Gezi, rappelant les attaques formulées contre Osman Kavala, le philanthrope arrêté en 2017, et lui-même accusé de les avoir orchestrées. Selon le même argumentaire, le parquet a requalifié les faits, requérant contre l’agente la réclusion à perpétuité. « Quand ils ne trouvent pas de crime, Gezi est toujours utile », a commenté Sevilay Celenk, député du DEM, sur X.
Risque pour le soft power turc
Lors de son procès, Ayse Barim a répété qu’elle n’a « jamais pris position politiquement ». Dans son univers professionnel, elle a surtout la réputation d’être une travailleuse acharnée, redoutable en affaires. Pour beaucoup, elle paie le prix de l’incapacité des chaînes progouvernementales à imposer leur hégémonie. Malgré des ressources considérables, leurs films et séries n’ont pas remporté le succès escompté.
A cela sont venues s’ajouter les tensions liées à l’inflation qui ont presque multiplié par trois les coûts de production. Au fil des ans, ceux-ci ont fini par menacer de vider de sa substance une industrie qui rapporte chaque année des centaines de millions de dollars en recettes d’exportation.
De quoi inquiéter un gouvernement qui ne cesse de saluer cette industrie pour son rôle dans l’attraction des touristes et la projection du soft power turc.
