Ankara sous loi martiale de facto. La raison : un sommet ordinaire de l’OTAN/Yavuz Baydar/MEDIAPART

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MEDIAPART, le 27 juin 2026

Rafles et journalistes censurés : pour son sommet à Ankara, l’OTAN ferme les yeux et trahit ses propres principes démocratiques.

Mercredi dernier, dans le Bureau ovale, le Secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’évertuait à s’attirer les bonnes grâces du président des États-Unis. Abreuvant Donald Trump de louanges, il avait même pris soin d’apporter des graphiques soulignant l’augmentation des dépenses militaires européennes.

Il est également resté assis, affichant un sourire complaisant, lorsque Trump a qualifié le président turc Recep Tayyip Erdoğan de « grand dirigeant » et de « personne très forte », se vantant au passage que « tout ce que je lui ai jamais demandé, il l’a fait ». Une question, semble-t-il, n’a pas effleuré les esprits : que faisait exactement le gouvernement d’Erdoğan à la ville d’Ankara — et à la Turquie dans son ensemble — à l’aube de cette représentation diplomatique ?

De toute évidence, Mark Rutte était déterminé à ignorer les principes mêmes sur lesquels l’OTAN a été fondée.

Depuis la mi-juin, Ankara a pris des allures de ville soumise à un état de siège non déclaré. Soixante-dix mille policiers et gendarmes, en uniforme et en civil, sont en cours de déploiement pour sécuriser le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet. 

Un périmètre de près de cinq kilomètres autour du complexe présidentiel — lieu de la rencontre — a été fermé à la circulation. Des caméras à reconnaissance faciale ont fleuri dans les zones très fréquentées de la capitale. Le gouvernorat d’Ankara a tout bonnement interdit les rassemblements publics, manifestations, sit-in, grèves de la faim, distributions de tracts et même les concerts du 28 juin au 10 juillet, balayant ainsi les libertés publiques sur près de deux semaines. Des branches d’arbres ont été coupées au nom de la « sécurité ». Les fonctionnaires travaillant dans les quartiers centraux ont été placés d’office en congé administratif à la seule fin de fluidifier le trafic. Les gouvernements alliés auraient même été priés d’empêcher les individus fichés dans leurs rapports de renseignement de se rendre en Turquie.

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En plus de quarante ans de journalisme, j’ai souvent couvert de tels événements, y compris le sommet de l’OTAN à Istanbul en 2004. Jamais je n’avais assisté à une scène aussi effarante. Il ne s’agit plus de sécurité. C’est l’anatomie d’un gouvernement retenant son souffle, terrifié par ses propres citoyens.

Au matin du 23 juin, des portes ont été défoncées aux quatre coins d’Ankara. Munis de mandats délivrés par le parquet, policiers et gendarmes ont interpellé 226 personnes — syndicalistes, universitaires, avocats et journalistes. À l’heure où j’écris ces lignes, 178 d’entre elles ont été placées sous mandat de dépôt et jetées en prison.

Le prétexte de cette rafle ? « Décrypter les actions et activités d’organisations terroristes. »

Parmi les personnes déférées devant un juge en vue d’une incarcération formelle figurent des membres de TEMA, la principale fondation environnementale de Turquie, dédiée à la lutte contre l’érosion des sols et à la protection des forêts. Des bénévoles âgés de 60 à 79 ans ont été traînés dans les locaux de la section antiterroriste où on leur a demandé — le plus sérieusement du monde — s’ils possédaient des « noms de code » et s’ils avaient suivi un entraînement militaire armé. Six membres de TEMA font partie des écroués, dont le représentant de l’ONG à Ankara. 

Sur cette liste figure également une professeure d’économie de la faculté de sciences politiques de l’Université d’Ankara — qui, comble de l’ironie, n’est autre que la fille d’un ancien général de la branche des renseignements de l’armée.

Lorsque des avocats se sont précipités à la section antiterroriste pour assister leurs clients, un conseil et un prévenu ont été passés à tabac par des policiers. Le représentant du barreau d’Ankara, dépêché sur place pour documenter ces violences, s’est vu refuser l’accès. La KESK, confédération des syndicats du secteur public turc, l’a résumé sans détour : c’est un état d’urgence de facto.

Si ces arrestations sont glaçantes, le sort réservé à la presse frise le surréalisme. Des dizaines de journalistes turcs et plusieurs médias indépendants — dont l’historique agence de presse ANKA, les quotidiens Cumhuriyet, Sözcü, Nefes et plusieurs pure-players comme T24 — se sont vu refuser leur accréditation pour le sommet. 

Pressé de s’en expliquer, le porte-parole de l’OTAN a livré l’une des déclarations les plus sidérantes de l’histoire récente de l’organisation : les décisions d’accréditation pour les sommets organisés en dehors du siège de l’OTAN sont basées sur « les évaluations de la nation hôte ». En d’autres termes, l’OTAN a sous-traité au régime d’Erdoğan le droit de décider qui est autorisé à couvrir ses activités.

L’Association des journalistes turcs (TGC) n’a pas mâché ses mots : « Avec cette décision, l’OTAN a également violé les principes de « démocratie, de liberté individuelle et d’État de droit » soulignés dans son traité fondateur. »

Cansu Çamlıbel, journaliste chevronnée spécialiste de politique étrangère, n’a pas mâché ses mots : « Nous parlons d’un gouvernement qui refuse de délivrer des cartes de presse à de nombreux journalistes turcs parce qu’il les considère comme des “dissidents”. Ce qui est surprenant, ce ne sont pas les refus en soi, mais le fait que l’OTAN s’y soit pliée sans la moindre hésitation. Pathétique ! »

Le préambule du Traité de l’Atlantique Nord stipule en effet que ses membres sont déterminées à « sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit. »

Je ne suis plus certain que Mark Rutte mesure la portée de cette phrase. Peut-être quelqu’un devrait-il déposer le traité sur le bureau du Secrétaire général. Chaque mot de ce texte est aujourd’hui piétiné à Ankara, en préparation d’un sommet qui prétend pourtant « célébrer l’unité et les valeurs de l’alliance ».

 Rutte ferait bien de consulter le haut diplomate turc Namık Tan, qui a vécu 32 sommets de l’OTAN au cours de sa carrière. 

Le constat de Tan est sans appel : « Jamais dans l’histoire de l’Alliance avons-nous vu des mesures de sécurité aussi étouffantes que celles prises à Ankara. Imposer des interdictions antidémocratiques à son propre peuple pour un sommet de l’OTAN est, avant tout, incompatible avec l’appartenance à l’Alliance. »

Un autre diplomate turc, l’ancien ambassadeur Hakan Okçal (que j’avais croisé au sommet d’Istanbul en 2004 aux côtés de Tan), est allé plus loin. Il a appelé l’ensemble des journalistes privés d’accréditation à se mobiliser — par le biais de leurs syndicats nationaux et d’organisations internationales telles que RSF, la FIJ et l’IPI — pour protester, publier des déclarations communes, ériger des tribunes à Bruxelles et engager des poursuites contre l’OTAN devant les juridictions internationales.

Son appel doit trouver un écho retentissant. Les confrères européens se doivent d’interpeller l’ancien Premier ministre néerlandais sur ces questions fondamentales. Comment réagirait-il, par exemple, si La Haye ou Amsterdam étaient déclarées « zone rouge », quadrillées par des arrestations massives arbitraires et des interdictions de couverture médiatique ? Un tel deux poids, deux mesures est-il acceptable à ses yeux, et pour quelles raisons ?

Pour les universitaires, les représentants syndicaux, les écologistes de la première heure, les avocats et les journalistes indépendants pris cette semaine dans les filets de la répression à Ankara, l’indifférence de Rutte est un coût plutôt élevé.

L’OTAN défend-elle encore la moindre once de liberté, ou n’est-elle devenue — comme Mark Rutte l’a laissé entendre — qu’une cynique officine de marchands d’armes ?

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