A cinq jours du sommet de l’OTAN à Ankara, le stand-upeur de 32 ans, qui porte un regard satirique sur l’évolution politique du pays, a été interpellé jeudi à Istanbul.
En Turquie, même le rire est devenu suspect. C’est l’amère expérience que vit l’humoriste Deniz Göktas, prodige de 32 ans et stand-upeur à succès, qui rassemble près de 700 000 abonnés sur Instagram. Interpellé par la police à sa descente d’avion à Istanbul, jeudi 2 juillet, après quelques jours de vacances, l’humoriste a été déféré le lendemain devant un procureur qui lui a signifié son incarcération. Toute la matinée, quelques centaines de personnes, dont d’autres humoristes, se sont rassemblées sur l’immense parvis du palais de justice de Çaglayan pour lui apporter leur soutien.
L’objet de ce courroux ? Deniz Göktas est accusé d’« outrage aux valeurs religieuses » et d’« outrage au président », Recep Tayyip Erdogan. Dans un communiqué, publié après son interpellation, le parquet a affirmé avoir reçu « 185 plaintes » et ouvert une enquête pour « offense publique aux valeurs religieuses adoptées par une partie de la population ». L’accusation d’outrage au chef de l’Etat est venue, dans un second temps, se greffer à la procédure, selon son avocat.
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Dans la ligne de mire des autorités : le spectacle de l’humoriste, Mer Morte (Ölü Deniz), produit à Istanbul, le 1er juin, dans un théâtre en plein air, situé derrière la place Gezi. Mis en ligne gratuitement sur YouTube le 24 juin, ce seul-en-scène de quatre-vingt-dix minutes a déjà été visionné 9,5 millions de fois. Il y apparaît, tout sourire, micro à la main, arborant une épaisse moustache noire, debout devant une immense tête sculptée, la sienne, posée sur un billot.
Ouverture de l’enquête judiciaire
Dans ce show, le comédien pose un regard satirique sur l’évolution politique du pays, mentionnant aussi bien le pouvoir que l’opposition. Il évoque notamment le président et son principal rival, le maire d’Istanbul emprisonné, Ekrem Imamoglu, dont l’arrestation en mars 2025 avait déclenché des protestations de masse à travers tout le pays. Il passe en revue le sort des universités, les manifestations publiques, les intellectuels turcs et la pression juridique qui pèse sur les comédiens, allant jusqu’à évoquer sa propre arrestation.
Le chef de l’Etat, au pouvoir depuis 2003, y est qualifié de « dictateur réservé qui s’est, peu à peu, glissé dans ce rôle ». Quant aux textes sacrés, Deniz Göktas lâche : « Les trois premiers livres étaient bien, mais la traduction du quatrième était faible. » C’est précisément cette formule, une référence implicite au Coran considéré comme le quatrième grand texte sacré des religions abrahamiques, après la Torah, les Psaumes et l’Evangile), citée par le quotidien progouvernemental Yeni Safak comme constituant une « insulte aux valeurs religieuses », qui a conduit à l’ouverture de l’enquête judiciaire.
L’affaire a immédiatement entraîné le blocage, sur X, de publications relayant des extraits du spectacle. Plusieurs figures du camp présidentiel sont également montées au créneau pour dire tout le mal qu’elles pensaient du spectacle. Sur son compte X, Melih Gökçek, l’ancien maire d’Ankara (1994-2017), a donné le ton : « Deniz Göktas, espèce d’idiot, si tu commentes des choses que tu ne connais pas, on va déformer tes propos et les utiliser à tort et à travers… Honte aux clowns qui ont ri. » Dans un registre similaire, Samil Tayyar, un ancien membre du comité exécutif central du parti au pouvoir, l’AKP, a qualifié l’humoriste de « vaurien qui, avec sa voix stridente, insulte notre président ».
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Les réactions de soutien à Deniz Göktas ont été nombreuses. Devant son groupe parlementaire de l’opposition, Özgür Özel, démis de ses fonctions de président du Parti républicain du peuple (CHP) à la suite d’une décision de justice, a déclaré : « Nous avons un jeune homme dans notre pays qui fait de la satire politique, chose rare depuis longtemps. Il critique le gouvernement et nous critique nous-mêmes. Il fait des blagues et nous avons tous ri. Nous sommes confrontés à une mentalité qui ne comprend pas l’humour et ne tolère pas la liberté d’expression. Les dirigeants forts ne s’offusquent pas des caricatures ou des blagues. »
Dans une question écrite au ministre de la justice, Akin Gürlek, les députés Sevda Karaca et Iskender Bayhan interrogent, non sans ironie : « Qu’est-ce qui constitue une menace pour la sécurité nationale : est-ce la création de la blague, la compréhension de la blague ou la prise de conscience par le public de l’état du pays à travers la blague ? »
Même le leader kurde emprisonné Selahattin Demirtas a rédigé une lettre de soutien pour saluer le talent du comédien. Envoyé depuis sa cellule, avant l’arrestation du comédien à Istanbul, son texte rempli d’humour enjoint Deniz Göktaş de « continuer comme ça (…). Je suis touché que tu vises ainsi ma place, j’attends ce jour depuis dix ans ».
Devant le procureur, l’humoriste a nié les accusations portées contre lui. « Je n’avais absolument aucune intention d’offenser une personne religieuse », a-t-il souligné, ajoutant que ses remarques à l’encontre du président n’étaient pas insultantes et relevaient d’une simple analyse politique.
A cinq jours du sommet de l’OTAN à Ankara, alors que 32 chefs d’Etat et de gouvernement occidentaux s’apprêtent à débarquer en Turquie, l’affaire Deniz Göktas est devenue un révélateur du moment politique. La concordance des événements est saisissante : pendant que M. Erdogan se présente au monde comme l’hôte indispensable, garant de la stabilité et de l’unité de l’Alliance atlantique, son appareil judiciaire emprisonne un comédien pour avoir fait rire des millions de personnes.
Dans un message envoyé sur les réseaux sociaux, l’historien turc Taner Akçam, spécialiste du génocide des Arméniens, a tenu à dire ceci : « Je ne pense pas que ceux qui sont au pouvoir s’en rendent même compte. C’est précisément pour cela qu’ils veulent réduire au silence Deniz Göktas. Mais quelqu’un doit leur rappeler : si vous vous en prenez à lui, vous vous brûlerez les doigts. »
Et le spécialiste, installé aux Etats-Unis, d’ajouter ceci : « Si vous ne comprenez pas pourquoi, laissez-moi vous rappeler Umberto Eco. Dans Le Nom de la rose, il nous a montré que l’une des plus grandes peurs du Moyen Age était le rire. Pourquoi ? Parce que le rire dissout la peur, et dès que la peur disparaît, l’autorité absolue commence à s’effriter. »
