« Le président turc entend monnayer son appui sécuritaire à l’Europe » Marc Pierini/LE MONDE

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Le Monde, 6 juillet 2026

Octroyer à Recep Tayyip Erdogan un rôle central dans l’architecture européenne de sécurité reviendrait à atteler la défense du continent à un chef d’Etat qui, à l’unisson de ses partenaires au Kremlin et à la Maison Blanche, renie l’Etat de droit, estime Marc Pierini, ancien ambassadeur de l’Union européenne en Turquie, dans une tribune au « Monde »

A l’approche du sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord [OTAN], à Ankara, mardi 7 et mercredi 8 juillet, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a multiplié les déclarations sur l’indispensable participation de son pays si l’Europe souhaite construire une véritable politique de sécurité. La Turquie présente des atouts industriels certains, mais une question interpelle les dirigeants européens : un partenariat formel avec leur homologue turc est-il opportun dans le contexte géopolitique actuel ?

La posture d’Ankara repose sur deux piliers : un président fort et une industrie de défense puissante. Il est vrai que la Turquie s’est dotée d’une industrie de défense innovatrice et compétitive dans nombre de segments. En parallèle, le président Erdogan, en difficulté sur le plan intérieur, prend soin de faire valoir les accords entre firmes turques et européennes pour s’imposer dans la future architecture de sécurité de l’Europe. A l’échelle nationale, il s’agit pour lui de masquer ses déboires électoraux, économiques et sociétaux, de flatter les penchants nationalistes de nombreux électeurs, et de s’imposer comme la figure tutélaire de la Turquie dans un monde en plein bouleversement. A l’échelle internationale, il s’agit de réduire au silence ses partenaires extérieurs à propos de sa méthode de gouvernance.

La réaction des dirigeants européens est confuse. Nombre d’entre eux, soucieux de parer au plus pressé sans mesurer les conséquences à long terme, semblent épouser les paroles du président turc en vue de renforcer rapidement leurs armées. Le Royaume-Uni, quant à lui, construit un partenariat stratégique avec la Turquie.

Positions ambivalentes

Il existe, dans le secteur de la défense, des raisons de coopérer avec la Turquie, qui est membre de l’OTAN depuis 1952 et participe régulièrement aux exercices de l’Alliance atlantique. Son industrie de défense expose désormais dans les salons spécialisés une gamme étendue de matériels : munitions, artillerie, véhicules blindés, drones aériens et navals, systèmes de missiles de courte et moyenne portée, avion d’entraînement, avion sans pilote et navires de guerre. L’efficacité des drones turcs dans certains théâtres de combat (guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, conflit en Ukraine) et les accords industriels ou commerciaux en matière de défense (avec l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, la Pologne, la Roumanie et le Royaume-Uni) sont les illustrations les plus visibles de l’atout turc.

Mais les positions ambivalentes de la Turquie ces dernières années – aides cachées à l’Iran, intégration de systèmes antimissiles russes S-400 en 2019, absence de sanctions envers la Russie depuis 2022 et partenariats avec ce pays en matière d’énergie nucléaire, gazière et pétrolière, condamnation d’Israël mais pas du Hamas, affinité avec le président américain, Donald Trump – représentent autant de raisons de douter d’un engagement irréversible du président turc avec l’Europe occidentale contre les intentions hostiles affichées envers elle par le Kremlin et la Maison Blanche.

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D’autres facteurs importants sont en jeu. L’offre turque en matière de défense de l’Europe a un pendant, à savoir le rejet assumé de l’Etat de droit pour des raisons de politique intérieure (lundi 1er juin sur X, M. Erdogan a balayé toute critique extérieure sur sa gouvernance), ce qui affaiblit fortement la notion de partenariat stratégique. Les risques inhérents à la politique économique d’Ankara peuvent aussi compromettre la fiabilité d’un partenariat de défense. De plus, la Russie pourrait recourir à des représailles envers la Turquie en cas d’aggravation du conflit en Ukraine et d’une implication forte d’Ankara dans la riposte de l’OTAN. Enfin, les positions turques concernant la Méditerranée orientale, le refus de reconnaître la République de Chypre et la contestation des frontières maritimes avec la Grèce constituent de réels facteurs de blocage avec l’Union européenne.

Le sommet de l’OTAN – une opportunité pour le président turc – comporte nombre d’inconnues. Que fera M. Trump ? Diminuera-t-il rapidement son aide à l’Ukraine et aux pays d’Europe centrale ? Réduira-t-il drastiquement son soutien à l’Alliance ? En réaction, le soutien turc sur le flanc est de l’OTAN va-t-il augmenter ? Quel avenir y a-t-il pour la coopération bilatérale américano-turque (F-16, F-35, nucléaire, terres rares, énergie) ? Une certitude : M. Trump fulminera contre le manque de coopération des Européens dans sa guerre contre l’Iran et flattera M. Erdogan.

Rétribution politique

La coopération sécuritaire euro-turque est déjà en marche. Les pays du Vieux Continent ont de bonnes raisons de permettre à leurs industries de défense de coopérer avec leurs homologues turques, avec les précautions nécessaires. Cependant, le président Erdogan veut beaucoup plus : monnayer son appui sécuritaire à l’Europe et imposer un partenariat officiel. Pour lui, obtenir du sommet de l’OTAN et des Européens une rétribution politique personnelle contribuerait à renforcer la pérennité de son pouvoir. Inversement, lui octroyer un rôle central dans l’architecture européenne de sécurité reviendrait à atteler la défense de l’Europe à un chef d’Etat qui, à l’unisson de ses partenaires au Kremlin et à la Maison Blanche, renie l’Etat de droit.

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Pour le président russe, Vladimir Poutine, et M. Trump, cela prouverait la déliquescence de l’Europe qu’ils invoquent souvent. Pour les démocrates de Turquie, cela dirait le cynisme de l’Europe : soutien en paroles, mais regard détourné dès que des intérêts vitaux sont en jeu. Pour la France, cela signifierait aux votants de l’élection présidentielle de 2027 que les valeurs de la République sont solubles dans la realpolitik que prônent les partis extrêmes. Pour l’Europe entière, ce ne serait pas qu’une question de valeurs, il s’agirait de la survie de son système démocratique.

En fin de compte, la sécurité de l’Europe bénéficiera de partenariats avec l’industrie turque, mais elle n’exige pas d’accorder à M. Erdogan un rôle personnel, des visites d’Etat ou des invitations à des sommets. Pactiser avec l’autocratie n’est pas une fatalité. La chute brutale de Viktor Orban [ancien premier ministre de Hongrie, battu aux législatives du 12 avril] vient de le prouver. Par contre, la démocratie est l’essence même de la sécurité de l’Europe.

Marc Pierini est ancien ambassadeur de l’Union européenne en Turquie (2006-2011) et senior fellow auprès de la Fondation Carnegie Europe.

Marc Pierini (ancien ambassadeur de l’Union européenne en Turquie)

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