Pourquoi la Turquie construit une base spatiale en Somalie/Nicolas Bourcier, Noé Hochet-Bodin et Liselotte Mas/LE MONDE

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Le Monde , le 2 juillet 2026

Très implanté économiquement et militairement dans le pays situé dans la Corne de l’Afrique, Ankara y développe un site de lancement spatial et balistique. Une infrastructure stratégique qui fera de la Turquie le treizième pays au monde à disposer d’une telle base souveraine.

Depuis octobre 2025, la Turquie a discrètement lancé un chantier hors norme dans le centre de la Somalie. Warsheikh, une ville située au bord de l’océan Indien, à 70 kilomètres au nord de Mogadiscio, va accueillir le futur fleuron du programme spatial turc : une base de lancement satellitaire qui sera doublée d’un site d’essai balistique destiné aux tests de missiles de la puissante industrie de défense d’Ankara.

S’il l’a officialisé en décembre 2025, le gouvernement turc planche depuis plusieurs années sur ce projet, dont le coût est estimé à 350 millions de dollars (218 millions d’euros). « Pour Ankara, il s’agit d’une infrastructure stratégique, qui va lui permettre d’accéder à l’espace en toute autonomie et de renforcer sa position dans l’économie spatiale mondiale », précise Arda Mevlütoglu, directeur au sein du cabinet de conseil Mergen Analytical Strategies, installé en Turquie. Avec cette base, la Turquie deviendra le treizième pays au monde à disposer d’un site de lancement spatial souverain.

Le choix s’est porté sur la Somalie non seulement en raison de l’étroite relation bilatérale entre les deux nations, mais également pour des critères techniques. La proximité du pays avec la ligne de l’équateur permet de réduire les coûts de carburant et d’accroître la charge propulsée dans l’espace. Sa localisation permet aussi aux débris de tomber sans risque dans l’océan Indien. Selon une source gouvernementale turque, l’infrastructure sera rentabilisée en permettant à d’autres nations d’envoyer leurs satellites en orbite. Contactée, l’Agence spatiale turque n’a pas souhaité s’exprimer.

Des images satellites consultées par Le Monde montrent que les premiers travaux ont été entrepris à la mi-octobre 2025 en bordure de Warsheikh. Quatre mois plus tard, en février, un héliport a été installé, ainsi qu’une enceinte constituée par endroits de murs ou de buttes de sable. Fin juin, plusieurs baraquements sont visibles ainsi qu’une zone de stockage enfouie. La première phase du projet doit être finalisée à l’été 2027. Les officiels turcs n’ont donné que peu de détails à ce sujet. « La Turquie détient une zone de 30 kilomètres sur 30 en Somalie », avait annoncé Selçuk Bayraktar, le patron du géant des drones Baykar, lors du sommet Take Off Istanbul, en décembre 2025. L’entreprise turque, surtout connue pour ses drones, prévoit d’y lancer des satellites de positionnement global à l’aide de fusées développées en interne.

Le 30 décembre, le président Recep Tayyip Erdogan et son homologue somalien, Hassan Cheikh Mohamoud, signaient un traité de coopération spatiale, dernier chapitre du long partenariat entre les deux pays. La construction d’une base spatiale en Somalie sonne comme l’aboutissement de quinze années d’investissements politique, militaire et économique de la Turquie à Mogadiscio. Un projet entamé en 2011 par Recep Tayyip Erdogan, alors venu en personne dans une capitale somalienne en proie à la guerre civile et à la famine. Depuis cette date, la Somalie a servi de « laboratoire » à sa politique étrangère en Afrique, selon la formule de Mehmet Özkan, professeur à l’université de défense nationale turque, à Istanbul.

Tutelle turque

Les entreprises turques se sont précipitées dans le sillage du chef de l’Etat et sont devenues en quelques années leaders dans les secteurs de la construction, du développement, de la coopération militaire, de la santé et de l’éducation. Ankara a bâti à Mogadiscio sa plus grande ambassade à l’étranger et y a implanté Turksom, sa seule base militaire officielle en Afrique – où elle entraîne les forces spéciales somaliennes.

Ce partenariat s’est mué en une tutelle politique. Dépendant d’Ankara, le gouvernement somalien ne peut rien lui refuser. En 2024, la Turquie s’est, par exemple, engagée à protéger les eaux territoriales somaliennes en échange de 30 % des revenus maritimes. La même année, elle s’est vu offrir des blocs pétroliers offshore à explorer – le forage doit débuter en 2026,a annoncé, fin décembre, Recep Tayyip Erdogan.

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A Mogadiscio, plus rien ne se fait sans l’aval du parrain turc. En témoigne la crise politique, ouverte début juin, entre le président Hassan Cheikh Mohamoud et l’opposition, dont le médiateur n’est autre que la Turquie. « Ankara est l’allié le plus puissant du pouvoir en place, explique Erdem Kayserilioglu, spécialiste des politiques d’aide de la Turquie en Afrique à l’université privée TED, basée dans la capitale turque. Pour l’heure, la réussite de la médiation turque demeure incertaine : lorsque vous consultez les réseaux sociaux, en particulier certaines des personnalités influentes somaliennes, comme le professeur Abdi Ismail Samatar, très impliqué dans la politique locale, elles ciblent directement la Turquie, considérée comme une puissance néocoloniale. Les critiques sont de plus en plus nombreuses contre elle. »

Nouvelles perspectives

La Somalie fait face depuis deux décennies à une insurrection islamiste menée par les Chabab, un groupe affilié à Al-Qaida, qui opèrent dans la moitié sud du pays, ainsi que dans la région du Shabeellaha Dhexe, où se situe la base spatiale de Warsheikh. « Dans un pays dont l’Etat s’est fragmenté et où le pouvoir est instable, la Turquie se trouve contrainte de sécuriser son propre déploiement et ses investissements », ajoute Erdem Kayserilioglu.

En janvier, elle a livré trois avions de combat F-16 à Mogadiscio. Un mois plus tard, des chars de combat M48 et M60 Patton, des véhicules blindés BMC Vuran et des systèmes de défense aérienne sont arrivés en Somalie. Selon plusieurs sources sécuritaires citées dans la presse, cet arsenal devait être positionné autour des installations aérospatiales.

L’armée turque, dont les instructeurs sont présents depuis 2017 à Mogadiscio, déploie, d’après plusieurs sources diplomatiques et locales concordantes, des forces spéciales et des conseillers militaires hors de la capitale, dans la région du Shabeellaha Dhexe, une première. Ils y encadrent les opérations de l’armée somalienne. « La Turquie a mis en place un collier de perles de postes avancés militaires dans la région pour s’assurer que la base spatiale ne sera pas attaquée », confie un diplomate est-africain.

Un dispositif sécuritaire serré est d’autant plus nécessaire que le projet n’est pas uniquement à usage civil. Burhanettin Duran, directeur de la communication de la présidence turque, déclarait en février qu’il pourrait ouvrir de nouvelles perspectives de coopération « en matière de sécurité, d’industrie de la défense et de partage de technologies ». Une enquête du Middle East Forum, un groupe de réflexion néoconservateur et pro-israélien, donne des précisions sur l’usage militaire de la future base : Roketsan, le développeur de missiles soutenu par l’Etat turc, utilisera l’infrastructure pour tester des missiles balistiques à longue portée. L’installation est conçue pour accueillir des systèmes d’une portée allant jusqu’à 2 000 kilomètres.

Si les informations du Middle East Forum sont exactes, Warsheikh ne représenterait pas un projet spatial parmi d’autres : il s’agirait de la première projection de puissance militaire turque dans l’océan Indien, capable de couvrir simultanément les routes énergétiques mondiales, les détroits d’Ormuz et de Bab Al-Mandab, les bases occidentales dans la région et les capitales du Golfe. Une ambition qui dépasse très largement le cadre d’un partenariat bilatéral turco-somalien. Avec une incidence concrète vis-à-vis d’Israël, dont les relations avec la Turquie sont devenues hostiles, puisque cette capacité de projection placerait le Somaliland voisin, soutenu militairement par Tel-Aviv, dans le rayon d’action potentiel.

Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant), Noé Hochet-Bodin et Liselotte Mas

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