En Syrie, l’avenir incertain des combattantes kurdes : “La révolution, c’est leur vie”/Cian Ward/COURRIER INTERNATIONAL

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THE TIMES/Courrier International, 3. septembre 2026

Avec l’intégration à marche forcée des institutions et des forces kurdes à l’État syrien, le flou règne sur le sort des Unités de protection de la femme (YPJ), brigade kurde exclusivement féminine qui s’est fait mondialement connaître pour son rôle dans la guerre contre Daech, raconte “The Times”.

de la Syrie. Un groupe de jeunes femmes, kalachnikov à la main, crapahute dans les rochers entre deux positions fortifiées, sur les hauteurs. Elles ne sont pas là pour livrer combat : elles sont venues faire des photos et poser dans la lumière du crépuscule, sur un ciel teinté de violet et de turquoise.

Longtemps braqués sur les combattants de l’organisation djihadiste État islamique (Daech), leurs fusils d’assaut ne résonnent plus guère ces derniers temps.

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Ces femmes appartiennent aux Unités de protection de la femme (YPJ), brigade kurde et exclusivement féminine qui s’est fait connaître dans le monde entier pour son rôle dans la guerre contre Daech, l’aide aux Yézidis et la défense du Rojava, région autonome où l’égalité entre hommes et femmes est une réalité de la vie politique.

Mais dans la Syrie d’aujourd’hui, les YPJ se trouvent jetées dans le flou, et leur avenir est incertain.

Pas d’intégration dans l’armée

À la fin d’août, les Forces démocratiques syriennes (FDS) [bras armé de l’administration autonome kurde], dont font partie les YPJ, ont annoncé leur autodissolution et l’intégration de leurs combattants au sein de l’armée nationale syrienne.

Les soldats hommes pourront continuer de servir, mais cette proposition n’a pas été faite aux femmes des YPJ. Selon des responsables impliqués dans les discussions, le ministère de la Défense syrien rejette catégoriquement l’idée de faire entrer des femmes dans l’armée.

Le sort est cruel pour cette brigade féminine de haute volée. En décembre 2024, la chute du régime de Bachar El-Assad avait ouvert une nouvelle ère pour les FDS, alors que le nouveau gouvernement entendait unifier toute la Syrie. Au bout d’un an, alors que les négociations entre les deux camps n’avaient rien donné, l’armée syrienne a lancé une offensive surprise sur des territoires tenus par les FDS pour les forcer à revenir à la table des pourparlers – et les Kurdes avaient fini par accepter leur intégration à l’État syrien.

Les YPJ ont précisé avoir échangé avec Damas sur l’éventualité d’“une intégration au ministère de l’Intérieur sous la forme d’une force distincte et organisée”. Elles pourraient ainsi devenir une unité de contre-terrorisme, mais les négociations sont toujours en cours.

Contre Daech et la Turquie

Alors, pendant ce temps, les combattantes attendent. Dans ce complexe de casernes fortifiées de Hassaké, une dizaine d’entre elles ont pris place dans des canapés, profitant du répit offert par une vieille climatisation tandis que la chaleur dehors est écrasante.

Devant la section qu’elle commande, Siya Judy tente un cours de traduction de slogans du kurde vers l’arabe – “résistance”, “soulèvement”, “combat”. La jeune femme de 22 ans n’est pas très à l’aise avec l’orthographe de ces mots.

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Elle était enfant quand elle a été chassée de chez elle, en 2014, après l’entrée de l’État islamique dans sa ville de Deir Ez-Zor [dans le nord-est de la Syrie]. “Après leur arrivée, on a dû arrêter d’aller à l’école, on n’avait pas le choix, raconte-t-elle. Les femmes n’avaient plus le droit de sortir seules.”

Ce ne sont pas les atrocités commises par les islamistes qui l’ont poussée à rallier les YPJ, précise Siya Judy : c’est l’invasion terrestre de la Turquie face aux FDS, en 2018. Elle n’avait alors que 14 ans.

Aux yeux de la Turquie, les FDS sont le bras du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, classé parmi les organisations terroristes, qui combat depuis des décennies Ankara.

Une culture démocratique

Sur le mur au-dessus de Siya Judy, un vieil homme à la moustache farouche nous regarde depuis son portrait encadré. C’est un visage bien connu dans le Rojava, où il orne panneaux et façades. On l’appelle ici “Apo” (“tonton” en kurde) : c’est le fondateur du PKK, Abdullah Öcalan, emprisonné en Turquie depuis 1999.

Avec le PKK, Öcalan a fondé “un mouvement de libération nationale d’obédience marxiste-léniniste combattant pour un Kurdistan indépendant”, résume le chercheur Alexander McKeever.

Au Rojava, de son nom officiel “Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie”, les partisans d’Öcalan défendent une organisation politique indépendante fondée sur la démocratie et l’égalité entre hommes et femmes.

“L’égalité entre les sexes et le rôle de la femme sont centraux” dans le projet du Rojava, poursuit Alexander McKeever.

“À tous les échelons, aussi bien dans les FDS que dans l’administration civile, il y a une double direction assurée par un homme et une femme.”

En 2012, après l’abandon de la province par le régime d’Assad, les Kurdes avaient pris les armes dans l’espoir de mettre leurs idées en pratique.

“Notre liberté, c’est la liberté de définir notre avenir”

Mais le nouveau gouvernement syrien et son président, Ahmed El-Charaa, ne partagent pas ces idéaux. Il s’agit fondamentalement d’un “gouvernement islamiste conservateur” qui “ne croit pas que les femmes aient un rôle à jouer dans l’armée”, explique Alexander McKeever.

Un membre haut placé dans l’équipe présidentielle chargée de la mise en œuvre de l’accord d’intégration, assure que les femmes “se sont vu offrir des missions et des responsabilités non combattantes, comme des tâches administratives et informatiques, mais elles ont refusé. Le droit syrien autorise les femmes à travailler dans toutes les branches de l’État, à n’importe quel poste, en fonction du mérite, sauf au combat.”

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Siya Judy et ses camarades ne sont pas de la piétaille. Au sein des FDS, ce sont des cadres : elles vouent leur vie à la cause, n’ont ni contrat ni jour de congé. Elles ne perçoivent rien d’autre qu’une maigre solde journalière. La révolution, c’est leur vie.

Siya Judy elle-même était une enfant quand elle s’est engagée. Elle raconte s’être portée volontaire. L’idée de femmes qui vont au combat pour défendre leurs maisons l’enthousiasmait : “Je voulais construire moi-même ma vie et ne pas laisser les autres choisir à ma place.”

En 2019, à tout juste 15 ans, elle a participé à la bataille pour libérer sa province de Deir Ez-Zor de Daech, dont le “califat” était alors en déliquescence.

Entrer dans les YPJ est gage d’une plus grande liberté, assure-t-elle : “Notre liberté, c’est la liberté de définir notre avenir. Plutôt que de fonder un foyer et une famille, nous avons fait le choix du fusil et de la plume.”

Dans le peu de temps libre qui leur est laissé, les femmes de YPJ regardent des documentaires sur “tonton” Öcalan, étudient la philosophie politique ou se rendent sur la sépulture de martyrs tombés au combat.

“Ils ont peur de nous”

Dans la cour de leur baraquement, deux jeunes femmes nettoient leur fusil en silence. D’autres, non loin, rient et crient, en plein match de volley.

Susan Birhat, 20 ans, enseigne à ses camarades une chorégraphie qui mime les semences et la récolte. Elle a voué sa vie à la cause en 2022, à 16 ans. Cela lui semblait inévitable : son père était un officier des YPG, l’équivalent masculin des YPJ, et ses quatre sœurs avaient déjà pris les armes.

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Susan Birhat est sniper. “Les femmes font de meilleurs snipers, explique-t-elle. Les hommes sont trop impatients.”

Pour elle, pas de doute, les YPJ devraient conserver un vrai rôle combattant. Elle, en tout cas, serait tout à fait prête à se battre dans les rangs de ces forces de sécurité [syriennes]. “Si notre armée est reconnue, nous nous battrons pour la liberté des Syriennes partout. Nous sommes solides, et quoi qu’il se passe, nos liens de camaraderie perdureront.”

Ces derniers jours, les tensions montent dans la région. En face du quartier général des YPJ, un vaste camp de réfugiés s’étend dans la poussière. La veille, une attaque contre les réfugiés kurdes du camp a déclenché des émeutes contre des locaux du gouvernement syrien. Le lendemain, des tribus arabes s’en sont prises à un poste militaire où étaient stationnés d’anciens membres des FDS récemment intégrés, faisant deux morts et plusieurs blessés. Et ce n’est là qu’un aperçu des défis qui surgissent pour le nouveau gouvernement.

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Pour Siya Judy, le refus de l’État d’intégrer les YPJ dans des rôles de combat en dit très long : “Ils refusent notre existence parce que nous représentons une autre façon de faire société. Ils ont peur de nous.”

Accepter un rôle non militaire ? Aucune des femmes des YPJ que nous avons rencontrées ne s’y résout. “Nous sommes capables de nous protéger toutes seules”, résume Ruksan Mohammed, la porte-parole des YPJ.

Quel que soit l’avenir des YPJ comme force armée, cette Kurde est convaincue que les idées qu’elles ont promues leur survivront. “On parle là de femmes qui ont joué un rôle crucial dans l’histoire. Elles peuvent ne plus exister, nous continuons de croire en ce qu’elles ont obtenu. On peut bien nous faire disparaître, la lutte ne cessera jamais.”

Cian Ward (traduit de l’Anglais par Julie Marcot)

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