Le Point, le 7 août 2026
Créées pour soutenir les projets politico-religieux du président turc, les ONG contrôlées par la famille Erdogan prospèrent aussi grâce aux financements européens
Cinquante mille personnes sont rassemblées début août dans le stade de football du club de Galatasaray, à Istanbul. Les tribunes sont animées, les supporters agitent des drapeaux, entonnent des chants et déploient de grands portraits de leurs héros. Non pas des stars du ballon rond, mais des sultans ottomans, Mehmet II et Selim Ier, ainsi que le président turc Recep Tayyip Erdogan en costume et lunettes de soleil…
Et quand ce dernier apparaît en chair et en os dans le stade, la foule s’électrise. Dans une ferveur quasi mystique et un culte de la personnalité digne des satrapes d’Asie centrale, le « Reis » serre des mains, salue ses ouailles d’un geste lent, un haut-parleur fait rugir des extraits de ses discours. « Je me tiens fièrement aux côtés de cette jeunesse, avec les sultans ». Puis il harangue son public pendant une bonne demi-heure.
Génération pieuse
Ce n’est pas un match de football auquel le public est venu assister mais un congrès estival de la fondation Tügva (fondation pour la jeunesse de Turquie, Türkiye Gençlik Vakfi), une puissante ONG islamique. Prières et bénédictions accompagnent Erdogan. Plus de 700 000 collégiens ont participé cette année aux activités d’été de cette organisation, s’enorgueillit le dirigeant turc.
Cette structure a été fondée en 2014, un an après les émeutes antigouvernementales de Gezi, dans le but de propager au sein de la jeunesse turque les projets de l’AKP (Parti de la justice et du développement), le parti islamo-conservateur du président. C’est cette « génération pieuse » qu’il appelait de ses vœux dès 2012 pour supplanter en Turquie la culture laïque et kémaliste, perçue comme dépravée et occidentalisée.
Supervisée par Bilal Erdogan, second fils du président et membre de son conseil d’administration, la fondation Tügva met l’accent sur les études coraniques, l’éducation aux enseignements du prophète Mahomet, les hadiths, ainsi que la morale islamique, le sport et les arts. Dans son discours, le dirigeant de l’ONG, Ismail Besinci, a salué « une organisation qui renforce l’esprit d’unité, de solidarité et de fraternité ». « La fondation pour la jeunesse turque n’est pas seulement une fondation, a-t-il poursuivi. C’est une école. Un cap. Une civilisation en marche. Une cause, une position, une maison de haute moralité. » Sur les réseaux sociaux, des membres de Tügva se mettent en scène, en t-shirt de l’ONG, marchant aux côtés des soldats ottomans qui assiègent Constantinople. Une véritable armée militante acquise à Erdogan.
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Cela n’empêche la Tügva d’être dûment accréditée auprès de l’Union européenne et même de bénéficier de généreux financements européens, comme l’avait rapporté en 2024 le journaliste turc d’investigation Metin Cihan, dont les trouvailles avaient été relayées par Le Point.
La fondation dirigée par le fils du président a reçu pas moins de 700 000 euros de fonds issus du programme Erasmus+ pour 16 projets depuis 2020, rapportait-il alors. S’ajoutent à cela quatre projets financés par le programme European Solidarity Corps de la Commission européenne depuis 2021. En 2021, Tügva met sur pied une « académie des jeunes diplomates » et fait venir des participants de France et d’Allemagne… Elle organise aussi des « camps d’action » où les jeunes participants sont embrigadés et incités à « faire le djihad ». Ironie du sort, c’est déjà à cause de révélations sur cette organisation islamiste et ses ramifications au sein de l’État turc que Metin Cihan a été contraint de fuir la Turquie. Il était sous la menace de six ans de prison.
Ces révélations avaient suscité de vives critiques de la part de l’opposition en Turquie… Mais pas en Europe. Le financement des projets de Tügva par Bruxelles n’a pas été remis en cause. En décembre 2025 encore, un programme d’échange avec le Corps européen de solidarité a financé le séjour de six semaines à Istanbul de jeunes venus de toute l’Europe, ainsi que leur formation.
Fonds européens
Tügva n’est pas la seule fondation à relayer la vision et les projets d’Erdogan. Türgev, Seta, l’IHH, Önder, mais aussi Kadem, Ensar, Nur, sont autant d’organisations islamistes, parfois liées à des confréries religieuses, qui prospèrent grâce au soutien de l’AKP et qui reçoivent des fonds européens pour leurs projets internationaux, souligne Metin Cihan. Tügva gère en Turquie plus de 400 branches et des dizaines de foyers étudiants. Certaines de ces entités possèdent même des camps d’été sur le sol européen, notamment en France.
En Turquie, ces structures ont totalement phagocyté les milieux humanitaires et capté une partie des circuits de financement. En 2021, Metin Cihan avait aussi mis en évidence le rôle joué par ces ONG pour placer leurs membres au cœur de l’appareil d’État. Selon les documents cités par le journaliste dans son enquête, une recommandation de Tügva serait plus précieuse qu’un diplôme pour intégrer l’administration de la défense, de l’éducation ou de la justice. Ces fondations servent de relais politiques, distribuent des subsides et des emplois, récompensent les loyautés… Elles jouent le rôle de caisse noire pour le pouvoir et son premier cercle.
Une affaire de famille
C’est aussi la fonction de la fondation Türgev (Türkiye gençlik ve egitim vakfi, fondation pour la jeunesse et l’éducation de Turquie), qui vient de célébrer ses 30 ans, fin juin, à Istanbul, en présence du président Erdogan et de son épouse, Emine. Dans son discours, le leader turc a affirmé que « les fondations qui soutiennent la société et la famille sont ciblées par certains cercles. Ces mêmes cercles œuvrent à injecter dans l’esprit des jeunes des déviances comme les LGBT, incompatibles avec la nature humaine, et ce genre d’idées et d’idéologies ». Dirigée de 2018 à 2024 par Fatmanur Altun, la femme de l’ancien directeur de la communication présidentielle, Fahrettin Altun, la fondation Türgev est désormais menée par une avocate, chercheuse et militante associative, Hatice Yilmaz, qui a longtemps défendu les droits des étudiantes voilées à l’université. Bilal Erdogan est l’un de ses fondateurs, mais il est désormais impliqué dans l’organisation sœur, Ilim Yayma Vakfi.
Quant à la fille aînée de Recep Tayyip Erdogan, Esra Albayrak, elle est membre de son conseil d’administration. Cette dernière est mariée à Berat Albayrak, ancien ministre de l’Énergie puis des Finances (entre 2015 et 2020), et occupe discrètement des fonctions stratégiques au sein de plusieurs de ces fondations caritatives. Elle est ainsi membre du conseil d’administration de Turken, une entité créée aux États-Unis pour accompagner les étudiants turcs, qui brasse plus de 100 millions de dollars
Elle est par ailleurs l’une des fondatrices de la fondation Turkuvaz, créée en 2024 pour soutenir des projets éducatifs, sociaux et culturels. Elle siège également au conseil d’administration du Croissant-Vert, qui lutte contre les addictions à l’alcool et à la drogue. Elle soutient aussi Kadem, une fondation pour « les femmes et la démocratie » dirigée par sa sœur, Sümeyye Erdogan Bayraktar.
Elle dirige enfin la fondation NUN, qui gère des écoles, et supervise des événements internationaux comme le Forum mondial de la décolonisation, dont une assemblée générale a été organisée à Istanbul en mai dernier. Elle y a déclaré souhaiter que le monde s’enrichisse de « nouveaux centres » et de « la sagesse produite à Istanbul, Addis-Abeba, Jakarta, Rabat, Le Caire et Gaza ».
