Après deux nuits d’incarcération, le journaliste français Raphaël Boukandoura a été libéré, mercredi 21 janvier, en fin de journée, par les autorités turques. Interpellé lundi dans le quartier de Sancaktepe alors qu’il couvrait une manifestation du Parti de l’égalité des peuples et de la démocratie (DEM, prokurde) contre l’offensive de Damas dans le nord-est de la Syrie, il risquait une expulsion pour avoir, selon la police, scandé des slogans en kurde. Il avait été transféré, mardi, dans le centre de rétention d’Arnavutköy, situé à deux kilomètres de l’aéroport d’Istanbul.
Dans la nuit de lundi à mardi, lors de sa courte déposition, Raphaël Boukandoura avait déclaré en garde à vue qu’il avait respecté les directives de la police surveillant la manifestation, qu’il n’avait pas pris part au rassemblement et n’avait « scandé aucun slogan ». Le compte rendu de sa déposition indique qu’il s’est identifié « dès le début » comme journaliste auprès des forces de l’ordre et a « présenté sa carte de presse aux policiers ». Son avocate, Emine Özhasar, présente lors de l’interrogatoire, y précise que son « client a été détenu pendant cinq heures menotté dans le dos ».
Fin connaisseur de la Turquie, installé à Istanbul depuis 2015, Raphaël Boukandoura travaille pour Libération, Ouest-France, Mediapart et Courrier international. Dans un communiqué commun, les quatre médias français et le Syndicat national des journalistes avaient réclamé dès mardi « sa libération immédiate ». « Raphaël Boukandoura est un excellent professionnel. Nous pensons à sa famille », ajoutaient-ils, en soulignant que « la liberté d’informer est un droit essentiel ».
A Paris, le ministère des affaires étrangères avait publié une déclaration demandant que Raphaël Boukandoura puisse « recouvrer la liberté le plus rapidement possible ». « Nous avons appris [lundi] soir son arrestation alors qu’il couvrait un rassemblement à Istanbul, précisait le ministère. Notre ambassade en Turquie, avec le consulat général à Istanbul, suit la situation de près et se tient prête à exercer la protection consulaire. »
« Grave injustice »
L’organisation Reporters sans frontières (RSF) avait confirmé lundi soir sa garde à vue, appelant à « la libération immédiate du journaliste qui ne faisait rien d’autre que son devoir légitime en couvrant cette protestation ». Erol Önderoglu, représentant de RSF en Turquie, avait alors rappelé que Raphaël Boukandoura « n’est pas un manifestant, et qu’on ne peut traiter un journaliste comme un criminel ». Il avait appelé les autorités turques à « revenir sur cette grave injustice ». RSF place la Turquie à la 159e place sur 180 de son classement pour 2025 de la liberté de la presse, en recul par rapport à l’année précédente.
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L’arrestation a provoqué un vif émoi parmi la communauté des correspondants basés en Turquie, mais aussi au-delà. Jeudi, dans l’après-midi, un comité de soutien avait prévu de tenir une conférence de presse avec lecture d’un communiqué. La déclaration devait avoir lieu à Beyoglu avec le barreau d’Istanbul.
Selon le DEM, plusieurs membres du parti ont également été interpellés lors du rassemblement. Organisé dans le quartier Sancaktepe, sur la rive asiatique de la mégapole, il entendait notamment dénoncer « la mort de nombreux civils, y compris des femmes et des enfants », dans les quartiers à majorité kurde d’Alep « transformés en zones de guerre », en Syrie. L’enclave kurde de la ville avait été reprise par les forces de sécurité syriennes aux Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurde), le 10 janvier.
Offensive de Damas
Après plusieurs jours de combats, l’armée syrienne s’est déployée ces derniers jours dans les zones plus au nord et à l’est du pays, portant un sérieux coup aux espoirs d’autonomie des Kurdes. Un cessez-le-feu de quatre jours a été annoncé par le ministère de la défense syrien. Proche allié de la nouvelle direction syrienne qui a renversé, en décembre 2024, Bachar Al-Assad, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a salué de son côté l’offensive « méticuleuse de Damas ».
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Le 25 mars 2025, les photographes Bülent Kiliç et Yasin Akgül, de l’Agence France-Presse (AFP), ainsi que la journaliste Zeynep Kuray avaient également été arrêtés pour participation à une manifestation interdite qu’ils couvraient dans l’exercice de leur métier. Ils avaient été libérés au bout de quatre jours, avant d’être acquittés le 27 novembre. L’AFP avait alors salué cette décision et dénoncé une tentative d’intimidation des médias.
En 2017, le journaliste Loup Bureau avait, lui, été interpellé par les autorités turques dans la province de Sirnak, à la frontière entre la Turquie et l’Irak, dans le contexte du conflit syrien. Il avait été incarcéré par la police dans le cadre d’accusations liées à des liens présumés avec des combattants syriens kurdes, puis expulsé par les autorités d’Ankara.
