Si l’implantation de deux nouvelles structures militaires alliées en Turquie signe le rôle croissant de la Turquie au sein de l’Alliance atlantique, elle crée la méfiance de l’opposition et de l’opinion publique turques.
Le bruit de la guerre en Iran a failli occulter deux annonces militaires turques lourdes de sens et de conséquences. Coup sur coup, dans la semaine du 23 mars, la presse a révélé que l’OTAN prévoyait de créer un corps multinational d’action rapide à Adana, dans le sud du pays, et qu’Istanbul allait accueillir un quartier général de forces navales composées de soldats de lacoalition des volontaires, qui rassemble les alliés de Kiev, sur les rives du Bosphore, presque à l’embouchure de la mer Noire. Deux initiatives considérées comme le signe de la volonté d’Ankara de renforcer sa dissuasion et d’accroître ses défenses armées aux frontières, soumises quasiment de toutes parts à une instabilité croissante.
L’installation d’un nouveau centre de commandement de l’Alliance atlantique a été admise par le ministère de la défense turc – qui l’avait tout d’abord niée –, le 26 mars. L’information avait été révélée quelques jours auparavant par le quotidien Cumhuriyet, suscitant de vives critiques de la part de députés de l’opposition kémaliste et nationaliste. Appelant à davantage de transparence, ils ont mis en cause le calendrier du projet, alors que les tensions régionales impliquant l’Iran sont à leur comble.
Lors d’une conférence de presse, un porte-parole du ministère des armées a répondu que cette nouvelle unité devait « être placée sous le commandement d’un général turc » et que les travaux et les procédures d’approbation de l’OTAN n’étaient « pas encore terminés ». Devant les journalistes, le représentant du ministère a tenu à préciser que cette initiative n’avait aucun lien avec la guerre en Iran. Le projet existait bien avant les tensions actuelles, a-t-il affirmé, rappelant qu’il avait été adopté au sommet de l’OTAN à Vilnius, en Lituanie, en juillet 2023.
Lors de cette réunion, les chefs d’Etats et de gouvernement des pays membres de l’Alliance avaient prévu de nouveaux plans de défense basés sur une structure tripartite, installée en Pologne (pour couvrir le flanc nord de l’Alliance), en Roumanie (chargée du flanc est), et en Turquie (flanc sud), afin de faire face à deux menaces principales : « la Russie et le terrorisme ».
Spéculations
Deux jours plus tard, le 28 mars, le même ministère turc a confirmé une rumeur qui enflait sur les réseaux : un commandement de composante navale de pays européens alliés de l’Ukraine devait, lui, être activé tout prochainement sur les rives du Bosphore. La marine turque avait, peu avant, publié un communiqué sur le réseau X, faisant état d’une visite d’officiers navals de France et du Royaume-Uni sur le site d’Anadolu Kavagi, dans le district de Beykoz, à Istanbul, sur la rive asiatique du détroit. C’est cette publication, survenue quelques heures à peine après le scoop de Cumhuriyet, qui a enflammé la toile et alimenté de nombreuses spéculations sur le rôle de l’OTAN et le principe de souveraineté régionale turque.
De fait, Ankara aurait préféré que le dossier du corps multinational à Adana reste discret tant que le processus d’approbation n’était pas finalisé. Le ministère de la défense a ainsi dû gérer une communication de crise en confirmant l’information parue dans la presse, tout en minimisant le lien avec la guerre en cours chez son voisin iranien. La communication insistante d’Ankara sur la souveraineté turque de la base répond, elle, à une opinion publique historiquement méfiante à l’égard de la présence militaire américaine dans le pays.
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Depuis, les experts n’ont pas manqué de questionner sur les raisons d’établir un nouveau corps armé à Adana. La Turquie héberge déjà le commandement des forces terrestres de l’OTAN (Landcom) à Izmir et le corps de réaction rapide (NRDC-TUR) à Istanbul, en plus de disposer de la deuxième armée de l’Alliance en termes d’effectifs. Sans oublier que la région d’Adana abrite également la base aérienne d’Incirlik, où stationnent des troupes américaines, espagnoles, polonaises et qataries. L’Espagne y dispose d’une batterie de défense antimissile Patriot, à laquelle est venue s’ajouter une seconde unité, déployée à la suite du lancement de missiles iraniens dirigés vers l’espace aérien turc. Quatre engins ont été, d’après l’OTAN, interceptés depuis le 28 février.
Message clair
Pour Karol Wasilewski, chef du département Turquie, Caucase et Asie centrale au Centre d’études orientales à Varsovie, le projet de corps multinational à Adana s’inscrit dans le cadre évoqué à Vilnius de la transformation et de l’adaptation de l’OTAN aux menaces en constante évolution. « Bien sûr, ce projet fait l’objet de controverses, en raison du contexte de guerre régionale et des doutes des Turcs quant à leur propre perception de la menace, souligne-t-il. On peut toutefois dire qu’il souligne le rôle évolutif et important de la Turquie dans la politique de dissuasion de l’Alliance. »
Au site britannique Middle East Eye, Huseyin Fazla, ancien général de brigade ayant occupé divers postes au sein de l’OTAN, précise que l’Alliance se prépare à faire face aux défis venant de toutes les directions, et pas seulement du seul front oriental de l’Europe. Selon le spécialiste, la création de l’unité à Adana envoie un message clair aux pays de la région, montrant que l’OTAN prend au sérieux la défense de la Turquie, tout en projetant sa puissance par le biais notamment d’exercices militaires à venir : « Globalement, ajoute l’ancien militaire, ce corps garantit la capacité opérationnelle de l’Alliance dans tous les scénarios possibles. »
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Interrogé par la chaîne progouvernementale turque TGRT, l’ex-général de division Erdogan Karakus se dit, lui, persuadé que la faiblesse des forces supplétives locales, telles que les unités combattantes kurdes longtemps soutenues par Washington, et les menaces croissantes pesant sur l’approvisionnement énergétique ont « contraint les Etats-Unis à réévaluer le rôle de la Turquie en tant que partenaire régional indispensable », tant au Moyen-Orient qu’en mer Noire. Preuve en est, insiste-t-il, la création de ce commandement naval à Istanbul et du nouveau corps militaire à Adana.
Sans surprise, le dernier sondage Metropoll, publié le 28 mars, confirme que l’opinion publique turque s’oppose massivement à ce que le pays prenne part au conflit en cours. Pour 68 % des personnes interrogées,la Turquie doit rester neutre tandis que 93 % sont opposés aux frappes contre l’Iran. Le soutien à l’OTAN, lui, reste majoritaire mais recule : 61 % estiment que l’Alliance atlantique est importante pour le pays, soit quatre points de moins qu’en 2018.
