En Turquie, un an après le séisme, la désolation reste totale : “C’est une honte” – Kazim Kizil et Gonca Tokyol / COURRIER INTERNATIONAL

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En février 2023, un double séisme frappait le sud-est de la Turquie et faisait plus de 50 000 morts. De nombreux sinistrés vivent toujours dans des campements de fortune dans la province du Hatay. Ils manquent de tout, raconte “Turkey recap”, qui déplore l’atonie des autorités devant cette catastrophe, la pire de l’histoire contemporaine turque.

9 février 2024, COURRIER INTERNATIONAL.

Source: Turkey Recap, traduit de l’anglais, publié le 6 février 2024, signé Kazim Kizil et Gonca Tokyol Lire l’article original

« Plus aucun rescapé du séisme ne vit encore sous une tente, assurait le président turc, Recep Tayyip Erdogan, le 24 août dernier. “Nous avons relogé tous les sinistrés [du séisme] dans des villages de conteneurs.”

Depuis, cette déclaration a été largement reprise par les membres du gouvernement. Pourtant, au cours des dernières semaines, Turkey recap a rencontré plusieurs dizaines de personnes qui dorment toujours dans des tentes ou d’autres abris de fortune dans la province du Hatay.

Un an après le séisme du 6 février 2023, et malgré le désintérêt croissant des médias et de l’opinion publique, il reste encore de nombreux problèmes à résoudre dans la zone sinistrée.

“Nous n’avons nulle part où aller”

À Antakya, l’une des villes les plus durement touchées, les offres d’emploi sont rares et les infrastructures défaillantes. Mais les besoins les plus pressants sont relativement élémentaires : les rescapés manquent notamment de vêtements d’hiver, surtout pour les enfants.

Les hôpitaux manquent quant à eux d’équipement et de personnel pour soigner l’ensemble des patients, et de nombreux quartiers d’Antakya restent privés de transports en commun, car beaucoup de routes, trop endommagées, sont encore impraticables. À cela viennent s’ajouter les coupures de courant, très fréquentes.

Cuma Zubi vit toujours sous une tente, avec sa femme et leurs quatre enfants. Ils ont perdu leur maison. Avant le séisme, Cuma gagnait sa vie en vendant des fruits sur le marché d’Antakya. Désormais, il revend de la ferraille glanée dans les décombres aux quatre coins de la ville.

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La famille n’a pas d’autres sources de revenus. Dans les mois qui ont suivi le tremblement de terre, la province du Hatay a perdu un tiers de ses emplois, soit près de 70 000 postes, d’après un rapport de la Fondation turque de recherche en politique économique (Tepav).

Les deux fils aînés de Cuma Zubi, âgés de 16 et 17 ans, n’ont pas remis les pieds au lycée depuis la catastrophe. Ils ne supportent plus d’être enfermés après être restés coincés plusieurs heures sous les décombres. Les plus jeunes, eux, poursuivent leur scolarité. Après l’école, ils rentrent dans la tente familiale, sans eau courante ni électricité. La municipalité a coupé le courant à la fin du mois de décembre, car l’installation était jugée “illégale”.

“Nous n’avons nulle part où aller, se défend Zubi. Je sais que les conditions ne sont pas idéales, mais au moins, ici, nous avons un endroit où dormir. Où irions-nous sinon ?”

“Les gens ne savent pas ce qui les attend”

À Antakya, des petits groupes de bénévoles organisent régulièrement des distributions de produits de première nécessité. Ces derniers temps, il s’agit le plus souvent de bottes fourrées, de couvertures, de radiateurs électriques, et de couches. La plupart de leurs bénéficiaires vivent dans des tentes. De fait, nombre de rescapés n’osent pas quitter ces abris de fortune, de peur de perdre leur “aide au logement”.

Après le séisme, le gouvernement a en effet proposé deux solutions d’indemnisation aux sinistrés dont les maisons avaient subi d’importants dégâts, voire complètement disparu : déposer une demande pour obtenir un conteneur – dans l’un des camps financés et gérés par l’État, ou à installer sur leur propre terrain –, ou percevoir un an d’allocations mensuelles destinées à couvrir leurs frais de logement. Le montant était fixé à 5 000 livres turques [environ 150 euros] pour les propriétaires, et à 3 000 livres [environ 90 euros] pour les locataires.

Pour les personnes éligibles, cette subvention représente une aide indispensable pour pallier l’absence de travail et les privations – même si elle représente moins d’un cinquième du salaire minimum.

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Si certains font le choix de rester sous leurs tentes, c’est aussi parfois pour échapper aux conditions de vie et à l’insécurité des camps de rescapés gérés par l’État, dénoncées par plusieurs ONG – et que nous avons pu constater par nous-mêmes à de multiples reprises.

Le coût des travaux de reconstruction, de plus en plus élevé – même en cas de dégâts légers –, contraint également de nombreux sinistrés à rester dans ces campements de fortune, d’après Servet Mullaoglu, député du Parti républicain du peuple (CHP) [la principale formation d’opposition] dans la province du Hatay.

“Ceux qui n’ont pas les moyens de payer les réparations ne reçoivent aucune aide du gouvernement, alors qu’il ne leur reste plus rien, dénonce le parlementaire. Ils sont obligés de vivre dans ces tentes, plantées près de leurs maisons ou dans le jardin de leurs proches. Il reste encore des milliers de tentes dans toute la province.”

“Il n’y a eu aucune amélioration, la situation a même empiré.”

“Les victimes n’ont pas été relogées, poursuit Servet Mullaoglu. [Tous les bâtiments endommagés] n’ont pas encore été démolis. Le gouvernement assure que ce sera bientôt fait, mais, pour l’instant, les fondations sont toujours là. Les gens ne savent pas ce qui les attend, ils se sentent abandonnés.”

“L’État nous prend visiblement pour son ennemi”

Après le séisme, près d’un tiers de la population a quitté la province du Hatay. Depuis, deux tiers d’entre eux sont revenus dans la région. D’autres rêveraient d’en faire autant, mais les conditions actuelles ne le permettent pas, regrette Servet Mullaoglu. “Les gens ont besoin d’un endroit où dormir, d’un travail, d’écoles pour leurs enfants, énumère-t-il. Or nous n’avons presque rien de tout cela ici.”

Hüseyin Yayman, le député local du Parti de la justice et du développement (AKP) [le parti présidentiel], estime pour sa part que l’État a effectué un travail considérable compte tenu de l’ampleur du désastre.

D’après lui, le gouvernement “accomplit des efforts surhumains” pour gérer les opérations de reconstruction. Le député promet également de nouvelles mesures dans les semaines et les mois à venir. Mais les sinistrés, eux, semblent avoir perdu espoir.

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Lorsqu’on leur demande ce dont ils ont le plus besoin, ce groupe de quatre amis rencontré dans un café est unanime : ils veulent un gouvernement efficace. “L’État nous prend visiblement pour son ennemi”, regrette Dünya Akin, une conseillère d’orientation de 31 ans.

“On essaie de rassembler des produits de première nécessité pour les victimes du séisme grâce à des campagnes sur les réseaux sociaux et à nos connaissances, explique-t-elle. Mais quand nous sortons faire nos distributions, les forces de l’ordre tentent de nous mettre des bâtons dans les roues, voire de nous en empêcher.”

D’après elle, seuls quelque 10 % de la population du Hatay sont aujourd’hui capables de subvenir à leurs besoins. Pour les autres, ces distributions sont d’une importance vitale.

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Durant les six premiers mois qui ont suivi le séisme, les agences des Nations unies ont réussi à secourir plus de 6 millions de personnes dans la zone sinistrée. Mais plus de 9 millions d’habitants, parmi lesquels 4 millions d’enfants, ont encore besoin d’aide, assurait au mois d’août Alvaro Rodriguez, le coordonnateur résident des Nations unies en Turquie.

“C’est une honte”

Esen Utkan, qui participe également aux distributions bénévoles, nous raconte qu’elle a dû conduire à l’hôpital sa petite sœur, âgée de 10 ans, à plusieurs reprises, à cause d’une eau insalubre. L’accès à l’eau potable est devenu un véritable problème dans la province du Hatay.

“Ma sœur a fait trois intoxications, et impossible de trouver un véhicule pour l’emmener aux urgences. En plus, les routes sont dans un état déplorable. Un bus est censé circuler, mais il faut l’attendre pendant des heures. À chaque fois, on finit par appeler un taxi pour aller dans une clinique, c’est le seul endroit acceptable.”

Esen Utkan a la chance de pouvoir se le permettre. “Mais tout le monde n’en a pas les moyens, reconnaît-elle. Ici, on conseille souvent aux gens de ne pas tomber malade. Il n’y a pas d’hôpital, c’est une honte.”

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Pour ne rien arranger, les habitants doivent composer avec les défauts d’alimentation électrique, explique Ahmet Emir, 23 ans.

“Rien qu’aujourd’hui, il y a eu quatre coupures chez moi. L’autre jour, un de mes proches a perdu tous ses appareils électroménagers à cause de ça. Il a déjà été touché par le séisme, et maintenant il doit payer 150 000 livres [environ 4 500 euros] de plus pour tout faire réparer.”

Kazim Kizil et Gonca Tokyol

Turkey Recap (Istanbul) est une plateforme d’information indépendante lancée en 2019 et désormais gérée par le Kolektif Medya Dernegi, un collectif fondé en 2023 à Istanbul pour soutenir les médias et les journalistes en Turquie. Une newsletter est produite chaque semaine dans les deux langues, turque et anglaise, et propose des reportages et des analyses liés à l’actualité.

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