RENCONTRE Son arrestation, il y a plus d’un an, pour des accusations de corruption, avait déclenché une vague de manifestations en Turquie. Incarcéré, le maire d’Istanbul continue d’apparaître comme le principal adversaire politique du président Recep Tayyip Erdogan. Alors qu’il encourt 2 352 années de prison, il fait de son procès une tribune pour dénoncer la dérive autoritaire du régime et incarner l’espoir d’alternance en 2028.
Le visage trahit une fatigue. Avec son mètre quatre-vingts, son costume impeccable et sa démarche assurée, le maire d’Istanbul, 54 ans, prend encore la lumière. Mais, après plus de treize mois d’incarcération et plusieurs semaines de procès quasi quotidien, depuis le 9 mars, dans cet immense tribunal du centre pénitentiaire de Silivri, en lointaine banlieue de la mégapole du Bosphore, Ekrem Imamoglu semble marqué.
On devine une certaine patine, une gravité. Est-ce l’épreuve des 80 000 pages de l’acte d’accusation et ses annexes concoctées par le parquet, qui requiert jusqu’à 2 352 années de prison ? Celle des 142 charges pour « corruption », « espionnage » et « diffamation » retenues contre lui et ses 413 coaccusés, élus et collaborateurs de la ville, dans cette affaire qui pourrait durer des mois et même des années ? Ou le tragique d’une situation qui côtoie ici le grotesque ?
Pour l’instant, une seule chose est sûre : malgré les semaines écoulées, le candidat déclaré de l’opposition à la présidentielle turque de 2028 n’a rien perdu de son talent oratoire. Encore à midi, à l’heure de la pause en ce jour pluvieux du 22 avril, Ekrem Imamoglu, entouré d’une demi-douzaine de gendarmes, s’est levé et s’est adressé au public, venu en foule comme tous les jours.
« Ceci n’est pas un procès comme les autres », a-t-il lâché dans un geste ample vers les tribunes, avant de citer à la volée et sous les applaudissements des vers du poète Nazim Hikmet (1901-1963), rédigés peu avant la première guerre mondiale : « Une fumée enveloppait tout/une voix venait de loin/hélas, écoutez ce cri de la patrie/entendez-le/écoutez et jugez votre conscience en conséquence/le printemps brisé de la patrie/attend l’espoir de vous. » A l’égard de la cour et du pouvoir en place, le message était on ne peut plus clair.
« Le destin d’une nation est engagé »
Autrefois, la presse se disputait ses entretiens. Aujourd’hui, on lui écrit. Ses réponses nous sont parvenues quelques heures avant sa harangue poétique. Consignées sur papier dans sa cellule de 12 mètres carrés, elles ont été numérisées puis transmises par son équipe de communication, qui continue de travailler pour lui comme s’il était toujours à la tête de la mairie. A Ankara, sa formation, le Parti républicain du peuple (CHP), héritier du nationalisme kémaliste et ancré au centre gauche, a même installé un « bureau du candidat à la présidence », bien qu’il n’ait pas pu y mettre les pieds.
« En écoutant, lors de toutes ces audiences, ce que vivent des centaines de personnes parfaitement innocentes, j’ai le cœur serré, nous écrit-il dans sa lettre. C’est une affaire politique qui engage le destin de toute la nation. Je me sens responsable et vis avec la conscience que tant que nous ne plions pas l’échine, l’autocratie qui a fabriqué ce procès inéquitable ne pourra jamais faire plier le peuple. »
A l’époque de son arrestation, survenue le 19 mars 2025 au petit matin, chez lui, et conduite par des dizaines de policiers en arme, Ekrem Imamoglu caracole au sommet des sondages. Celui qui apparaît comme le principal rival et la bête noire du président Recep Tayyip Erdogan est le seul à même de battre le chef de l’Etat, accroché au pouvoir depuis près d’un quart de siècle.
L’édile d’Istanbul avait annoncé, trois semaines plus tôt, son intention de se présenter à la fonction suprême. Le 23 mars, il devait être désigné comme candidat officiel de son parti dans une primaire ouverte à tous les électeurs turcs.
A la surprise générale, le vote, ce jour-là, s’est transformé en véritable plébiscite. Plus de 15 millions de personnes (sur 61 millions d’électeurs) se sont rendues aux urnes mises en place dans les mairies tenues par le CHP, pour désigner comme candidat à la présidence de la République celui qui était donc en prison depuis quatre jours.
Une vague de protestation inédite
Dans les semaines suivantes, jusqu’à l’été de l’année 2025, la Turquie tout entière connaît une vague de protestations inédite depuis celle de Gezi, ce premier mouvement de révolte contre le gouvernement islamo-conservateur en 2013, réprimé par la force.
Chaque jour, le pays voit ainsi descendre dans ses rues des milliers de manifestants en colère, surtout des jeunes, mobilisés contre une arrestation politique, antidémocratique. D’évidence, Ekrem Imamoglu a démontré qu’avec une forme d’assurance tranquille, un ton optimiste et bienveillant, on peut s’imposer tout en déjouant les plans adverses. Du moins jusqu’à un certain point.
Dès les débuts de son ascension, lors de sa première victoire à la mairie d’Istanbul, en 2019, plusieurs médias soulignent les parallèles entre le maire et l’actuel chef de l’Etat. Comme Recep Tayyip Erdogan, dont la famille, pieuse et conservatrice, est issue de la région de la mer Noire, Ekrem Imamoglu est né près de la ville portuaire de Trabzon, dans un milieu traditionnel et nationaliste. Comme Erdogan enfant, le jeune garçon a été un passionné de football, sport qu’il pratiquera en semi-professionnel.
Lui aussi a suivi les cours coraniques, apprenant à lire le livre saint durant les classes d’été, avant même l’école primaire. Une aptitude que le CHP, son parti, ne manquera pas de mettre en avant pour séduire l’électorat le plus conservateur.
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« J’ai reçu à la fois une bonne éducation et une éducation religieuse, nous avait-il confié, en 2023, lors d’un échange de courriels. Je ne m’en suis jamais caché. Toutefois, je suis une personne qui vit sa foi en elle-même, et je ne l’utilise pas comme un outil politique. » Sous-entendu : à la différence du pouvoir en place.
Un rassembleur et un « électron libre »
A la tête de la mégapole, sa cote de popularité ne cesse de monter. Adulé des kémalo-nationalistes (de Mustafa Kemal Pacha, dit Atatürk, premier président de la République de Turquie en 1923), respecté par les islamistes et décrit comme consensuel par les Kurdes, il coche toutes les cases de l’homme rassembleur.
« C’est un gros bosseur, qui s’entoure aussi bien de nationalistes de droite que de collaborateurs de gauche, avait confié à l’époque une ancienne proche et employée de la mairie. Il est en quelque sorte à l’image de son parti, une sorte de continuité d’un même système et, en même temps, c’est un électron libre. » Trop, assurément, pour le pouvoir en place. Déjà à la présidentielle de 2023, l’élu d’Istanbul est empêché de se présenter par des procédures biaisées.

Après son arrestation, Ekrem Imamoglu rejoint le tristement célèbre et gigantesque centre carcéral ultra-sécurisé de Silivri, ses quelque 20 000 détenus, ses neuf prisons et trois salles d’audience. Massif et vaste, tenu entre parenthèses par une autoroute et la mer de Marmara, à l’ouest d’Istanbul, l’endroit est l’illustration la plus visible du virage autoritaire de ces dernières années en Turquie : une ville dans la ville, où s’entassent les droits communs et les opposants de tous bois, politiques, artistes et journalistes.
« J’ai toujours su que cela pourrait arriver »
Lui est seul dans sa cellule. En tant que détenu, il n’est autorisé à utiliser un ordinateur que deux heures par semaine. Ce qui fait peu pour se familiariser avec l’intégralité de l’acte d’accusation. La promenade est, elle aussi, hebdomadaire, pendant quatre-vingt-dix minutes, sur un petit terrain de football situé dans l’enceinte.
« Est-ce le seul endroit où vous pouvez voir le ciel ?
– Oui, c’est uniquement à ce moment-là que je peux voir le ciel à découvert. Mais à vrai dire, je ne dramatise pas beaucoup ma privation de liberté personnelle, car je me suis engagé dans cette voie en sachant que ces choses pourraient arriver. Dans l’histoire de ce pays, comme aujourd’hui, il y a des gens qui ont payé des prix bien plus lourds. Dans les dortoirs, j’ai des amis qui font face à des conditions bien plus difficiles, allant jusqu’aux mauvais traitements. Quand je marche sur ce terrain de football, je pense aussi à eux. »
A la question de savoir s’il estime pouvoir recouvrir un jour la liberté tant que Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement sont en place, Ekrem Imamoglu lâche : « Si cela ne dépendait que de ceux qui croient pouvoir garder leurs sièges en s’en prenant à la liberté, à la démocratie et au droit, alors non. » D’un même trait, il s’empresse d’ajouter avec cette forme d’optimisme viscéral qui le caractérise : « Mais je suis sûr qu’un jour, ils perdront la main. »
Le maire en est persuadé : « Erdogan a oublié d’où il tire son pouvoir. Il a oublié le peuple, il s’est détourné de la compétition loyale dans les urnes. S’il était vraiment puissant, plongerait-il la Turquie dans une telle crise politique et judiciaire – et donc économique – avec ces procès ? » En effet, rien que dans les semaines qui ont suivi son arrestation, Ankara a dû injecter plus de 40 milliards de dollars pour défendre la livre turque, fortement chahutée sur les marchés.
« Le jour où la démocratie meurt »
A chaque jour d’audience, du lundi au jeudi, à 11 heures, Ekrem Imamoglu entre par un tunnel souterrain dans la salle du tribunal, située en bordure du complexe pénitentiaire. Il rejoint, dans l’espace central de ce qui ressemble à un immense gymnase, la petite centaine de prévenus accompagnée par au moins autant de gendarmes. Le public, lui, est déjà en place, sur les sièges du fond. Dans les longues travées, à droite et à gauche de l’enceinte, se sont installés des dizaines d’avocats, des responsables de l’opposition et des observateurs.

Sa femme, Dilek Kaya Imamoglu, est assise à l’avant-gauche, au premier rang, entourée de proches. Son regard est intense, elle sourit peu. Tous les vendredis, jour de relâche pour le procès, elle organise devant la grande mairie d’Istanbul, au cœur de la ville historique, un rassemblement pour les familles des détenus. C’est elle qui avait lâché, au moment de l’arrestation de son mari : « Le jour où le gouvernement décide qui sont ses adversaires est le jour où la démocratie meurt. »
Aujourd’hui, lors de l’audience, la parole est à l’un des avocats du maire, Mehmet Pehlivan, non pas en tant que défenseur de son client mais comme inculpé. Trentenaire, connu pour sa pugnacité et son expérience en droit pénal, il a été arrêté pour blanchiment d’argent, insulte et tentative d’influencer un procès.
Des témoins à charge anonymes
Au moment où il prend la parole en tant qu’accusé, des dizaines d’avocats dans la salle ont épinglé son portrait sur leur robe en signe de solidarité. Sa défense est simple. Il décortique point par point les charges pour y répondre, après avoir soigneusement posé le cadre
« Je ne suis pas la première personne à avoir des ennuis pour s’être tenue du bon côté de l’histoire, lance-t-il. Personne ne m’y a contraint. J’ai fait ce choix en toute conscience. Oui, si je suis ici, c’est parce que j’ai assuré la défense d’Ekrem Imamoglu, un homme qui a vaincu le pouvoir en place à quatre reprises [le nombre d’élections remportées depuis son accession en 2014 à la mairie d’arrondissement de Beylikdüzü, à l’ouest d’Istanbul] et se prépare à le vaincre de nouveau. »
Face aux juges, Mehmet Pehlivan a rappelé que, sur les 160 personnes initialement détenues, plus de 60 avaient été libérées et que, parmi celles-ci, presque toutes avaient modifié leurs déclarations pour les aligner sur les attentes du parquet. Que les rapports financiers du Conseil d’enquête sur les crimes financiers (Masak) n’ont « pas pu montrer le moindre centime détourné ».
Que pas moins de 21 dépositions de « témoins anonymes » à charge ont été recueillies au cours de l’enquête, une pratique utilisée dans un nombre croissant d’affaires politiques ces dernières années. Et que la première de ces témoins, pour ne citer qu’elle, qui porte le nom de code « Ilke » et qui a retiré sa déclaration deux jours après l’avoir faite, est toujours citée 61 fois dans le dossier d’accusation.
Il est 19 heures passées. Le juge lève l’audience mais Ekrem Imamoglu réserve encore une dernière salve à l’auditoire : « Ecoutez attentivement. Mehmet est un avocat très solide. Malgré son jeune âge, chaque mot qu’il a prononcé avec tant de soin est vrai. La vérité ne disparaît jamais. »
Dans la lettre qu’il nous a écrite, l’édile admet que l’annonce, en février, de la nomination à la tête du ministère de la justice du procureur général d’Istanbul, celui-là même qui a rédigé son acte d’accusation, a été un moment « douloureux ». En politicien professionnel éprouvé, il dit être convaincu que « cette désignation suscite une réelle interrogation dans la conscience de tout un chacun ».
Pour cela, il s’appuie sur « le fort sentiment de justice du peuple turc » : « C’est pourquoi je suis persuadé que nous réussirons à bâtir ensemble une Turquie où le droit n’est plus sous l’ombre de la politique, mais où la politique s’incline avec respect devant le droit. Car là où il n’y a pas de justice, il n’y a ni paix, ni confiance, ni avenir. »
« Aucune rancœur, aucune haine »
En cellule, Ekrem Imamoglu nous dit lire beaucoup. A l’heure de l’écriture de ses lignes, il évoque son compatriote Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature, l’ouvrage des Prix Nobel d’économie 2024 Daron Acemoglu et James A. Robinson, Pourquoi les nations échouent (Flammarion, 2025), qui explique pourquoi les pays qui s’enrichissent sont ceux qui ont un bon gouvernement, et aussi En attendant les Barbares (Points, 2000), de J.M. Coetzee.
Cette fable anti-apartheid, anticolonialiste et antifasciste est une parabole sur la corruption du pouvoir et le prix de la liberté. L’enfermement y devient la métaphore d’un monde où la peur fabrique ses propres barbares.
La prison l’a-t-elle changé ? « Je pense qu’elle a contribué à développer ma patience et ma capacité de réflexion », répond-il. Bien sûr, il y a le manque, sa famille, ses collaborateurs.
« Pendant toutes ces années, je me suis consacré à la politique et j’ai été au contact de notre peuple, écrit-il. Etre désormais éloigné d’eux crée en moi un profond sentiment de manque. Et pourtant, celui-ci ne fait naître en moi aucune rancœur, aucune haine, aucune colère envers ceux qui nous ont fait cela. Ce qui s’impose, c’est le sens, la valeur et l’importance des beaux jours qui viendront, de la grande histoire qui s’écrira en tant que nation. »
A la fin de ses meetings de campagne, le candidat Imamoglu avait pris l’habitude de lancer un mot d’ordre repris en chœur par la foule : « Tout ira bien ». La devise était devenue un cri de ralliement, un symbole d’espoir et d’alternance. Ils sont encore quelques-uns à l’entonner, ici, en quittant l’immense salle de ce tribunal de Silivri.
D’après l’ordre de passage des accusés incarcérés établi par la cour au début du procès, le maire sera entendu parmi les tout derniers, à la 106e place. Son avocat incarcéré, Mehmet Pehlivan, était le 46e. Les quelque 300 autres inculpés passeront devant la cour plus tard. Aucune date de verdict n’a été annoncée.
