Courrier International, le 7 septembre 2026
Le processus d’intégration des institutions et des forces armées kurdes au sein du nouveau gouvernement syrien est scruté avec inquiétude par l’importante minorité kurde de la Turquie voisine. La presse prokurde turque fait le lien entre la situation syrienne et les discussions de paix entre le PKK et Ankara.
Les accords signés, fin août, en Syrie entre les forces kurdes et le gouvernement de Damas sont regardés avec intérêt et inquiétude par les Kurdes de Turquie. Le pays est en effet l’État qui compte la plus importante minorité kurde du monde avec entre 15 et 20 millions de personnes, contre 2 à 3 millions en Syrie.
Lors de la guerre civile syrienne, des centaines de Kurdes de Turquie ont combattu aux côtés de leurs cousins syriens, dont la branche armée, désormais dissoute à la suite des accords avec le gouvernement islamiste d’Ahmed El-Charaa, était une organisation issue du PKK, la guérilla kurde de Turquie.
L’accord signé entre les nouveaux maîtres de la Syrie et les institutions autonomes kurdes – après la défaite militaire des combattants de la minorité en janvier – prévoit l’intégration de l’administration et des forces militaires kurdes au régime de Damas, souligne l’agence de presse prokurde turque Firat Haber Ajansi. Après de violents affrontements entre l’armée syrienne et les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition militaire dominée par les Kurdes, à Alep, dans le nord de la Syrie, ces dernières avaient dû finalement évacuer la ville.

“Une intégration qui se réaliserait sous la pression militaire et la menace d’un génocide aurait pu se transformer, pour les Kurdes, en une liquidation de tous leurs droits. Cette inquiétude est réelle, et il n’existe toujours aujourd’hui aucune raison de la considérer comme caduque. Mais au cours des mois écoulés, les équilibres sur le terrain ont changé, la forte mobilisation sociale des Kurdes est apparue. Les négociations se sont poursuivies et les parties sont finalement parvenues à un accord”, se réjouit en demi-teinte un journaliste de l’agence qui multiplie les voyages dans le nord de la Syrie.
L’influence du PKK
Le quotidien kurde Yeni Yasam s’inquiète, lui, du fossé idéologique qui sépare les Kurdes de Syrie du nouveau président et ancien djihadiste Ahmel El-Charaa. “Voir cohabiter sous le même toit une coalition d’inspiration salafiste [HTC, le groupe djihadiste d’Ahmed El-Charaa anciennement lié à l’organisation État islamique et à Al-Quaida] et une structure ayant acquis une expérience de gouvernance depuis 2013, notamment grâce à l’organisation des femmes et à l’organisation de conseils locaux, présente un caractère historiquement original”, souligne le journal.
D’autres voix se font plus critiques. Le média en ligne féministe kurde Jinnews se fait ainsi l’écho d’une déclaration du KJK, organisation féminine proche du PKK, qui déplore le fait que la langue kurde ne soit désormais considérée que comme une option dans l’enseignement scolaire, actant de fait la fin d’une éducation complète en langue kurde comme elle existait dans les régions du Nord-Est. “L’intégration n’est pas l’assimilation et douze ans de pratique, de la maternelle à l’université, ont montré qu’une éducation en deux langues [kurde et arabe] était possible et qu’elle était une richesse pour le pays”, s’indigne le texte, qui appelle les Kurdes de Syrie à se mobiliser pour réclamer le droit à l’éducation dans leur langue maternelle.
L’ensemble de la presse turque souligne par ailleurs le lien très étroit entre ces accords signés par les Kurdes syriens et Damas et les discussions de paix qui progressent entre le PKK et Ankara. “D’un côté, la Turquie a les moyens de faire pression sur Damas afin d’empêcher El-Charaa de faire trop de concessions aux Kurdes. De l’autre, Abdullah Öcalan [le fondateur du PKK, emprisonné en Turquie et à la tête des négociations avec Ankara] a une influence considérable sur les dirigeants kurdes syriens, dont leur chef, Mazloum Abdi, qui a longtemps été sous ses ordres pendant l’exil d’Öcalan en Syrie”, souligne Al-Monitor. Le site installé à Washington, qui couvre l’actualité moyen-orientale, révèle également qu’Öcalan aurait usé de son influence pour convaincre les Kurdes syriens de signer l’accord avec Damas.
