« Le Drone et le Coran » Les leviers de la Turquie pour s’implanter en Afrique/Catherine Pacary/LE MONDE

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France24, le 17 janvier 2026

Après dix mois d’enquête, la journaliste Karina Chabour met au jour les leviers activés par Erdogan pour tisser sa toile sur le continent.

FRANCE 24 – SAMEDI 17 JANVIER – 22 H 10

« Qui veut la paix prépare la guerre. » Très usitée en ce moment, la formule est prononcée par le président turc Recep Tayyip Erdogan, à l’ouverture du 17e Salon international de la défense, qui s’est tenu à Istanbul du 22 au 27 juillet 2025. Sac à dos sur l’épaule, souriant, le général Patrick Moyeuvre, ancien attaché de défense de la France en Turquie, assure la visite guidée et explique : l’armement turc est passé de 20 % à 80 % d’autonomie, pour la pleine satisfaction des 27 représentants de pays africains, qui ont fait le déplacement.

En dix ans, la Turquie est devenue le quatrième fournisseur d’armes de l’Afrique. Dans le domaine civil, Turkish Airlines est désormais la première compagnie aérienne du continent. Comment expliquer cette mainmise, plus discrète que celles de la Russie et de la Chine ? La journaliste Karina Chabour a enquêté dix mois, en Turquie, au Mali, en Ethiopie, au Sénégal. Elle en rapporte un documentaire solide, étayé, qui met au jour les leviers activés par Erdogan pour tisser sa toile en Afrique.

Premier levier donc,les drones de combat, comme le TB3 et le TB2, un des plus vendus au monde, y compris en Ukraine. Ils sont produits par Baykar, une société dirigée par deux des quatre frères Bayraktar – dont un a épousé la fille d’Erdogan… Dans son sillage, des industries turques se sont implantées, comme Biga Home, usine de matelas et d’ameublement inaugurée à Dakar (Sénégal) en septembre 2023 en présence de l’ambassadrice turque au Sénégal, Hatice Nur Sagman. Cette dernière a déclaré à la journaliste : « Là-bas, on m’appelle Mama Africa, c’est dire à quel point j’aime l’Afrique ! »

Critique de la France

Parmi les autres rencontres marquantes du film, celle avec Melih Tanriverdi, patron de la société de sécurité privée Sadat, implantée au Sahel. « Nous pensons que les pays exploités par l’Occident doivent agir ensemble [pour] se libérer de cette domination », justifie Melih Tanriverdi.

Lire aussi l’enquête (2024) | Sadat, le « Wagner turc » dont l’ombre plane sur le Sahel

Deuxième levier, la critique de la France à tous les niveaux. « Ce qu’a fait la France en Algérie, au Rwanda, au Mali est consigné dans les archives les plus noires de l’histoire », déclare ainsi Erdogan lors d’un discours. A la télévision, un présentateur ironise : « Macron pense que l’Afrique a un problème civilisationnel. Mais peut-être que le problème de l’Afrique, c’est la France », dit-il alors qu’une tête du président français apparaît l’air benêt, coiffé d’un bicorne.

Quant au lourd passé colonial de la Turquie de l’Empire ottoman, le pouvoir s’emploie à le gommer. Devant la caméra, lors d’un cours, un ancien professeur de théologie oppose ainsi à une colonisation française prédatrice la colonisation amicale turque, menée pour le bienfait des populations autochtones. L’éducation devient, de fait, un élément essentiel du film.

Aussi la carte maîtresse – et levier efficace – de la Turquie en Afrique est l’islam, tant pour construire des écoles, des mosquées, que pour apporter de l’aide à la population. Cette mission est assurée, notamment dans les pays fâchés avec l’Occident, par l’ONG humanitaire IHH, accusée de liens avec Al-Qaida, l’organisation Etat islamique ou le Hamas.

A Istanbul, le responsable Afrique de l’IHH accepte de recevoir la journaliste. Mais il apparaît, dans une séquence étonnante, incapable de répondre seul, cherchant conseil auprès de son responsable de la communication, qui lui souffle ses réponses.

Dans la capitale toujours, la journaliste rencontrera un groupe d’Africains – ils sont 200 000 à y vivre et à subir le durcissement récent des règles migratoires. L’un d’eux, qui y travaille depuis quatorze ans, vient ainsi d’être incarcéré quinze jours, et se dit dépité : « Au Sénégal, les Turcs sont libres comme le vent, contrairement à nous [à Istanbul]. »

« Le Drone et le Coran, enquête sur la puissance turque en Afrique », de Karina Chabour (Fr., 2025, 52 min).

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