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«Les tensions avec les Occidentaux poussent la Russie et la Turquie à coopérer» – Le Figaro

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FIGAROVOX/ENTRETIEN« Dans le livre «Russie-Turquie. Un défi à l’Occident ?», Isabelle Facon, spécialiste de la défense russe, aborde les relations complexes entre ces deux États qui, malgré des intérêts souvent divergents, nourrissent leur amitié pour garantir leur puissance face à l’Occident » dit Elisabeth Crépin-Leblond dans Le Figaro du 24 juin 2022.

Isabelle Facon est directrice ajointe de la Fondation pour la recherche stratégique. Spécialiste des politiques étrangères et de défense russe, elle dirige le séminaire «Géopolitique de l’Eurasie» à l’école Polytechnique. Elle a dirigé l’ouvrage Russie-Turquie. Un défi à l’Occident, Ed. Passés Composés, avril 2022.

FIGAROVOX. – Comment malgré leurs différends sur de nombreux terrains (Syrie, Arménie, Otan), la Russie et la Turquie parviennent-elles à entretenir une relation privilégiée ?

Isabelle FACON. – Tout d’abord, la bonne alchimie personnelle entre les deux présidents joue son rôle. Poutine et Erdogan sont tous deux adeptes du franc-parler, et le présentent comme un atout dans les relations interétatiques, permettant de dépasser des différends et des blocages. De fait, à chaque fois que les divergences que vous mentionnez dans votre question, auxquelles on peut ajouter celles sur la Libye, ont menacé d’atteindre le point de crise, les deux chefs d’État se sont rencontrés ou se sont parlé, trouvant un accord pour le dépasser tout en prenant acte des désaccords persistants.

Erdogan et Poutine se retrouvent aussi sur leur traitement pour le moins brutal des oppositions et sur l’image de l’homme fort qu’ils entendent projeter, à l’intérieur comme sur la scène internationale. Un tournant dans la proximité entre les deux présidents a été le soutien exprimé par Poutine à Erdogan après le coup d’État manqué en 2016tandis que les pays occidentaux, pour leur part, critiquaient les répressions massives qui ont suivi cet événement en Turquie.

À tort ou à raison, et avec évidemment des contextes historiques très différents, les deux pays considèrent que l’Occident a refusé leur volonté de rapprochement, d’intégration.Isabelle Facon

Quel rôle joue l’Occident dans la convergence actuelle entre Moscou et Ankara ?

C’est donc un autre grand point de convergence entre les deux pays. À tort ou à raison, et avec évidemment des contextes historiques très différents, les deux pays considèrent que l’Occident a refusé leur volonté de rapprochement, d’intégration. Ils estiment aussi que les partenaires occidentaux ont ignoré leurs intérêts de sécurité tels qu’eux les conçoivent – par exemple sur la question kurde pour la Turquie, l’élargissement de l’Otan pour la Russie. La Turquie, comme la Russie, s’intéresse à l’idée d’un monde multipolaire moins occidentalo-centré, dans lequel les puissances régionales voient leur rôle valorisé.

Mais la posture anti-occidentale est clairement plus «massive», plus structurelle dans le cas de la Russie (qui se voit en puissance globale) que dans celui de la Turquie (qui veut étendre son influence mais à différentes échelles régionales). Ainsi, si pour la Russie on est sur des questions de principe, de vision du monde, pour la Turquie, on est dans quelque chose de probablement plus conjoncturel, de plus fluide car plus «négociable», et cela peut constituer une fragilité dans la relation bilatérale. C’est peut-être pour cela que les Russes se sont attachés, au cours de la dernière décennie, à entraîner la Turquie dans des coopérations économiques qui ont une portée stratégique, qui créent de la dépendance à long terme (nucléaire, énergie…).

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Quels bénéfices géopolitiques régionaux tirent la Russie et la Turquie de leur amitié ? (Volonté commune de maîtrise de la région sans les Occidentaux, mer noire, Méditerranée)?

Le rejet des politiques occidentales se retrouve, en définitive, dans un objectif commun sur chacun des théâtres – Syrie, Libye, Caucase – où les intérêts d’Ankara et de Moscou sont pourtant loin de converger pleinement: celui de marginaliser les pays occidentaux, de montrer ainsi le déclin de leur autorité sur la scène internationale. En Syrie, cela s’est exprimé dans le format d’Astana (Russie-Turquie-Iran). Lors du conflit du Haut-Karabakh en 2020, le groupe de Minsk (dont la France et les États-Unis sont, avec la Russie, coprésidents) n’a pas été très actif et l’accord de cessez-le-feu a été piloté par la Russie, avec une concertation avec la Turquie.

Sur fond de tensions avec les Européens en Méditerranée orientale, la Turquie juge utile de pouvoir afficher une capacité de coordination avec la Russie, qui y a renforcé sa présence au cours des dernières années. Quant à Moscou, elle se plaît à souligner l’esprit de coopération qui régit ses relations avec Ankara en mer Noire. La Turquie, comme l’explique le livre, s’est positionnée en mer Noire en puissance riveraine plutôt qu’en membre de l’Otan, tendant à s’opposer aux projets de membres de l’Alliance poussant à une présence plus marquée de celle-ci. Cela convient, naturellement, à la Russie.

« La Turquie veut semble-t-il faire valoir son utilité auprès des différents acteurs dans le contexte de la guerre en Ukraine qui bouleverse bien des équilibres et en retirer un surcroît d’aura régionale et internationale. » Isabelle Facon

La Turquie a développé ses relations avec Kiev, affirmant son soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, condamnant l’annexion de la Crimée et développant des projets d’armements ukraino-turcs. Quelles conséquences la guerre en Ukraine a-t-elle sur les relations entre la Russie et la Turquie ?

Avant la guerre, la relation de la Turquie avec l’Ukraine était un des points compliqués vu de Moscou même si on en parlait de manière feutrée. Les officiels russes ont dénoncé à plusieurs reprises les coopérations d’armement entre la Turquie et l’Ukraine. La Turquie a également participé à Kiev au premier sommet de la «Plateforme Crimée», initiée par l’Ukraine en août dernier. Tant que cette politique ne s’inscrit pas explicitement dans une stratégie de l’Otan à l’égard de l’Ukraine, Moscou peut admettre le développement des liens ukraino-turcs. Mais quand la Russie se plaignait, avant la guerre en Ukraine, du développement des coopérations entre celle-ci et les pays de l’Otan, et si elle visait surtout le rôle des Américains ou des Britanniques, elle avait également en tête les drones turcs, qui se sont en outre illustrés plutôt favorablement dans la guerre du Haut-Karabakh en 2020 au détriment de son allié arménien.

Pour l’instant, la Turquie donne l’impression de rester dans sa posture d’équilibre Russie-Occident: elle condamne l’invasion, elle ferme les détroits aux navires de guerre, mais elle ne prend pas de sanctions contre la Russie, continue à travailler avec elle dans le champ économique, et cherche à se poser en médiateur. Tout dépend de ce que veut tirer la Turquie de cette opportunité que représente potentiellement pour elle la guerre en Ukraine: continuer son jeu d’équilibre entre les Occidentaux et les Russes comme ces dernières années ; ou réparer ses relations avec ses alliés de l’Otan ? Il semble que la première option l’emporte à ce stade – n’oublions pas que la Turquie est très dépendante de la Russie sur le plan économique (énergie, tourisme, etc.), ce dont s’inquiétait un auteur dans notre ouvrage. Elle veut semble-t-il faire valoir son utilité auprès des différents acteurs dans le contexte de cette guerre qui bouleverse bien des équilibres et en retirer un surcroît d’aura régionale et internationale (et faire oublier sa crise économique ?).

Dans quelle mesure les volontés d’expansion de leurs influences respectives constituent-elles des limites à leur coopération politique et économique ? Comment leur relation pourrait-elle évoluer ?

Jusqu’ici les deux acteurs jouent sur les mêmes théâtres, avec parfois des frottements plus ou moins sérieux. Mais leur ordre de priorités est différent. Pour la Turquie, c’est le Moyen-Orient et la Méditerranée, tandis que la politique extérieure de la Russie reste arc-boutée sur le maintien de son poids dans l’espace ex-soviétique. Cela pourrait changer si la Turquie devenait plus entreprenante dans cet espace que la Russie revendique comme sa sphère d’influence. L’ouvrage montre que pour l’heure, Moscou garde plutôt la main face aux velléités d’Ankara de développer sa présence en Asie centrale au nom d’une parenté historique, linguistique, culturelle… Dans le Caucase, on l’a vu avec le conflit du Haut-Karabakh en 2020, les tensions pourraient se faire plus fortes.

Surtout, avec la guerre en Ukraine, on peut se demander si la Turquie, membre de l’Otan, va pouvoir continuer longtemps sur sa ligne consistant à une attitude transactionnelle où elle joue la carte russe dans ses négociations avec ses partenaires occidentaux, et la carte anti-occidentale dans ses rapports de force avec Moscou. Sera-ce possible alors que la Russie est pour l’Alliance, aujourd’hui, un ennemi ?

Des relations correctes avec la Turquie sont perçues à Moscou comme un atout par rapport à plusieurs enjeux stratégiques de taille.Isabelle Facon

«L’impression s’est souvent imposée que la Turquie mène plus ou moins le jeu » écrivez-vous en conclusion. Comment expliquer ce déséquilibre ? Pour quelles raisons la Russie fait-elle preuve d’autant de patience envers ce partenaire imprévisible ?

Ce que nous avions en tête en disant cela, c’est que sur la scène internationale, et en particulier dans ses rapports avec les pays occidentaux et certains de ses voisins, la Russie n’a dernièrement pas précisément fait preuve de souplesse, avec un comportement souvent offensif, si ce n’est agressif. Dans ce contexte, l’effort manifeste de la diplomatie russe pour trouver des points d’accord avec une Turquie qui n’hésite pas à imposer son rythme et ses intérêts offre un contraste saisissant ! C’est que des relations correctes avec la Turquie sont perçues à Moscou comme un atout par rapport à plusieurs enjeux stratégiques de taille.

L’enjeu du théâtre mer Noire – Méditerranée est une clef, comme je l’ai dit précédemment. La Russie procède par priorités: la Turquie n’est pas un partenaire commode en Syrie (où elle tend à profiter, actuellement, du repli russe lié à la guerre en Ukraine), mais c’est acceptable, tant qu’elle reste sur la «bonne ligne» en mer Noire, une zone archi-stratégique pour Moscou !

La Turquie est membre de l’Otan. Or un des grands objectifs de la politique étrangère russe ces dernières années a été de diviser par tous les moyens cette alliance qu’elle voit forte militairement mais faible politiquement. D’où les efforts pour réaliser rapidement le contrat de vente du système antiaérien S-400. Ce que nous montrions dans le livre, c’est qu’une des raisons pour lesquelles Ankara a travaillé à améliorer sa relation avec Moscou, c’était probablement sa perception que ses alliés occidentaux, au vu des crises que traversait l’Otan, ne seraient pas forcément d’un grand recours en cas de problème avec la Russie, et qu’il convenait donc de gérer et stabiliser au mieux cette relation en autonomie. La Turquie s’est trouvée en guerre près de quinze fois avec la Russie, elle sait à quoi s’en tenir sur ses ambitions et les dérapages que ces dernières sont susceptibles d’occasionner !

À LIRE AUSSI New Book : « Russie-Turquie. Un défi à l’Occident? » Isabelle Facon

Le Figaro, 24 juin 2022, Elisabeth Crépin-Leblond

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